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CHAPITRE PREMIER

Proudhon est un esprit essentiellement philosophique : quelle que soit la question spéciale qu’il cherche à approfondir, soujours il l’aperçoit sous son angle abstrait ; il éprouve le besoin de remonter la chaîne des causes, de voir en elle un des aspects du grand problème qui tourmente les âmes désireuses d’avoir une vue synthétique du monde, de ses origines, de ses destinées (1). Et de même M. Sorel, le théoricien principal de l'Ecole nouvelle, est un philosophe, disons même plus, un métaphysicien. Ses études antérieures le prédestinaient, semble-t-il, aux travaux de science pure, mais il s’est, par un curieux paradoxe, attaché à se débarrasser de sa première culture; il s’est lancé dans l'étude des problèmes économiques, sociaux, historiques auxquels il

paraissait le moins préparé; et, loin d’y apporter l'esprit

(1) « À quatorze ans, je lis La démonstration de l'existence de Dieu, de Fénelon. Depuis lors, je suis métaphysicien ». Mémoires sur ma vie, p. 148,

positif, précis, minutieux des hommes de science, il les a traités philosophiquement, avec le souci d’en pénétrer les profondeurs obscures, celles-là même qui échappent à toute recherche scientifique,

Mais Proudhon et M. Sorel appartiennent à des courants philosophiques bien différents. Le premier est rationaliste, intellectualiste, positiviste ; Le second se défie de la raison raisonnante, de l’intellectualisme, du scientisme ; il se rattache au courant pragmatiste, et d’après lui, ainsi que d’après M. Berth ou M. Lagardelle, les thèses de Bergson apportent au mouvement ouvrier naissant un appui précieux. Cette divergence d'esprit philosophique crée entre le proudhonisme et le syndicalisme révolutionnaire un fossé profond. L'opposition entre les deux doctrines se dégagera d'elle-même lorsque nous aurons exposé, dans leurs grandes lignes et leurs principales conséquences, le rationalisme proudhonien et l’anti-

intellectualisme syndicaliste.

SECTION PREMIÈRE. — Le Rationalisme Proudhonien.

La foi en la raison est l’assise fondamentale de toute l'œuvre de Proudhon. Sans elle on ne pourrait comprendre l'importance qu'il donne à l’idée de justice, et l'espoir qu'il garde, malgré de passagères déceptions, en son triomphe définitif; c’est elle qui est à la base de son

violent anticléricalisme comme de sa confiance en la

science ; par elle s'expliquent les apparentes contradictions de ses opinions politiques; et ses théories morales elles-mêmes sont fortement imprégnées d'esprit intellec-

tualiste et rationaliste.

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