I. — L'idée de Justice et son rôle dans le monde
Bien que le mot de justice revienne à chaque instant sous la plume de Proudhon, il est assez difficile d’exprimer en une formule concise et exacte la conception qu’il s’en fait. Un premier éclaircissement nous est fourni par la distinction qu'établit Proudhon entre la Justice et deux notions voisines avec lesquelles on la confond souvent; la sympathie et la charité. La sympathie ou sociabilité, estun sentiment de pur instinct « qu'il est utile et louable de cultiver, mais qui par lui-même, loin d’engendrer le respect de la dignité dans l'ennemi que commande la justice, l’exclut énergiquement » (1). Quant à la charité et à l’assistance, ce sont des vertus de conseils et non de précepte, fort bonnes en elles-mêmes, mais tellement étrangères à la Justice que l’objet de celle-ci est de les annuler en les rendant inutiles. Ainsi : obligation de respecter dans la personne d’autrui la dignité humaine, telle semble être à première analyse l’essence même de l'idée de justice ; et on voit immédiatement comment,
reposant sur la reconnaissance en autrui d'un droit
(1) Justice I, 2, 79-83,
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découlant de son caractère d'homme, elle contient en puissance l’idée d'égalité entre tous les individus. Mais l'originalité de la pensée de Proudhon consiste en ce qu’il ajoute aussitôt : cette notion de justice n’est pas seulement une idée, une conception de l’entendement ; elle est une force, une puissance de l’âme, aussi réelle, aussi positive, aussi active que les autres sentiments et mobiles psychologiques, et, sous des noms divers, elle dirige et commande tout l'Univers.
a) La justice d’abord est en même temps qu’une idée intellectuelle une force sentimentale : « à la fois loi de l'esprit et puissance de l’âme, elle est immanente à notre nature, aussi réelle, aussi facile à reconnaître que l’amour, la sympathie, la maternité et toutes les affections du cœur » (1).
C'est pour n'avoir pas compris l'existence de cette force que si longtemps la société a erré, et le plus utile but que puisse se donner actuellement la philosophie morale consiste à « constater la réalité de la justice, la définir, en appliquer la définition générale » (2).
Des conséquences multiples qui découleront de ces recherches, il en est une qu’au passage indique Proudhon : c'est la lumière toute nouvelle qu’elles jetteront sur l’origineet le fondement des sociétés. Réduite à une pure vue
de l'esprit, la justice ne commanderait pas à la volonté : ce
(1) Guerre et Paix J, 185.
(2) Justice I, 75.
serait « une manière hypothétique de concilier les intérêts, dont l'égoïsme pourrait à l’occasion reconnaître l'avantage, mais qui par elle-même ne l’obligerait point et semblerait ridicule dès qu’elle entraînerait pour lui un sacrifice » (1). Si, au contraire, la justice pénètre les âmes autrement qu'une simple notion, un rapport, une idée pure ; si elle existe dans le sujet humain à titre de sentiment, d'affection, de fonction, « la plus positive de toutes les fonctions et la plus mystérieuse » (2), ce principe de justice envisagé comme une force de l’âme va précisément nous fournir le fondement de la cohésion sociale. C'est à tort que Hobbes, par exemple, considérait que l’égoïsme, l'intérêt bien entendu, est à lui seul suffisant pour maintenir l’état social. Si elle était basée sur un simple calcul d'intérêt, la société ne subsisterait pas longtemps ; «chacun voulant bien de la paix tant qu’elle lui est utile, mais la repoussant et déchirant le pacte dès qu'il le juge défavorable à son égoïsme, la multitude humaine aurait vécu dans un état de dissolution perpétuelle’ » (3).
Une force de cohésion est donc nécessaire en dehors de l'égoïsme de chaque citoyen, et cette force, nous la trouvons, selon Proudhon, dans le principe de justice
qui, plus puissant sur les mœurs à la longue que l'intérêt
(4) Justice IV, 11, 92.
(2) Justice LV, 14,92:
(3) Guerre et Paix I, 185,
et la nécessité, pousse tout homme à l'association, fait et maintient les Etats » (1).
b) Si la notion de justice n’était qu’une pure conception intellectuelle, il apparaîtrait chimérique de vouloir pour elle et par elle transformer le monde. L'entreprise est déjà plus aisée si avec Proudhon on admet la réalité de la justice comme force psychologique. Mais il faut aller plus loin et dire qu’en fait et dès à présent l’univers est régi par la loi de justice. « La justice, déclare Proudhon, est la raison première et dernière de l’univers » (2). D'ordinaire, on n’y songe pas assez, et quand on parle de la justice on ne pense qu’à ses applications possibles dans l’ordre de la conscience. Mais n’oublions pas que « sous le nom d'égalité ou équation la justice est le principe des spéculations intellectuelles, logiques, mathématiques ; que sous le nom d'idéal elle commande la sphère de l'imagination, et que sous le nom d’équilibre elle domine l'ensemble de la nature elle-même » (3). IL n’est donc pas exagéré de soutenir que le monde entier ici nous prêche de précepte et d'exemple, puisque sous ses multiples formes la justice gouverne le monde, « nature et humanité, science et conscience, logique et morale, économie politique, politique, histoire, littérature et art » (4).
2° Une telle conception du rôle de la justice dans le
(1) Guerre et Paix I, 185-6.
(2) Justice I, 1, 97.
(3) Programme, p. XXXIX.
(4) Programme LI.
monde est grosse de conséquences. Si vraiment l'égalité est la loi de toute la nature, il s'ensuit que l'inégalité entre les hommes est un phénomène accidentel, anormal, qui tient à des circonstances particulières et non à l’essence des choses ; la poursuite de l'égalité absolue cesse d’être une utopie pour devenir une revendication de réalisation facile, puisqu'elle serait simplement le retour à l’ordre naturel.
De même, et c’est là un autre aspect de la même conséquence, disparaît l’'antinomie que d’ordinaire l’on croit ‘constater entre la justice et l’économie ; et la transformation de la science économique par le principe de justice qui est, ainsi que nous l’avons vu, une des idées maïtresses de Proudhon, trouveici sa légitimation : « Le problème pour l’économiste et pour l’homme d'Etat n’est plus de savoir si l’économie sera sacrifiée à la justice ou la justice à l’économie ; il consiste à découvrir quel sera le meilleur parti à tirer des forces physiques, intellectuelles, économiques, que le génie incessamment découvre, afin de rétablir l'équilibre social un instant troublé par les hasards du climat, de la génération, de l’éducation, des maladies et par tous les accidents de force majeure » (1).
Enfin et surtout, cette prédominance de la justice dans le système de Proudhon, et le caractère rationaliste de
toute son œuvre, auquel elle se rattache, l’entraînent à
(1) Justice I, 3, 78.
une conception originale et curieuse de l'évolution historique, sur laquelle, en raison même de son caractère paradoxal, il est nécessaire que nous insistions quelque peu. On la résume sans trop la déformer en disant que Proudhon envisage l'histoire comme une science déductive rigoureuse et une marche logique dans la voie du progrès vers un idéal de justice.
a) L'histoire comme science.
« L'histoire universelle, déclare Proudhon quelque part (1), nest qu'un long raisonnement. » Que veut-il dire par là? C’est que quiconque étudie les phénomènes historiques avec un esprit philosophique et généralisateur s'aperçoit qu'ils ne se suivent pas sans ordre et sans logique, mais qu'ils s’enchaînent, qu'ils se conditionnent les uns les autres, avec une rigueur de déduction que rien dans les sciences positives ne surpasse (2). La tâche de l'historien doit dès lors consister moins à retracer dans leurs plus petits détails les faits du passé qu’à élaguer les phénomènes les plus complexes de tous leurs caractères accidentels et concrets pour les réduire à des formules abstraites, les «ramener à des idées simples et lucides » et ainsi découvrir la clef de leur enchainement. Cette clef, on la trouvera sans peine: on s’apercevra bien vite que la loi qui domine toute l’évolution histo-
rique peut être exprimée en ces termes: « tout régime,
(1) Mélanges II, 28.
(2) Conf. d’un Rév., p. 102.
tout gouvernement s’établit en contradiction de celui qui l’a précédé » (1).
L’'humanité tout entière, dans sa marche collective vers le Progrès, suit la même méthode que l'esprit humain dans la recherche individuelle de la vérité scientifique ; elle passe de la thèse à l’antithèse jusqu’au jour où, par une synthèse ou un harmonieux balancement des contraires, elle aura atteint la solution idéale.
En ce sens on peut dire que « la société est une métaphysique en action, une sorte de logique qui se joue en proverbe » (2;. La métaphysique étant « la théorie universelle des lois de la nature et de la pensée », l’histoire est « l'exposé des mêmes lois montrées dans la nature même et dans la société d’après les lois absolues qui gouvernent les fonctions existantes » (3).
Ainsi munis du fil conducteur qui nous permettra de nous débrouiller, de nous reconnaître dans le chaos de l’histoire, nous serons en mesure de comprendre le passé, d'expliquer le présent, mais nous pourrons aussi et facilement prévoir l'avenir. Le procédé dialectique de l'humanité consistant à «opposer sans cesse à l'idée régnante une idée nouvelle » (4), il suffira pour connaître l’avenir de la société, pour déterminer l’idée révo-
(4) Conf. d’un Rév., p. 54. « Le gouvernement de Juillet fut une opposition à la Légitimité ; la Légitimité une opposition à l'Empire ; celui-ci une opposition au Directoire... etc.
(2) Conf. d’un Rév., p. 54.
(3) Correspondance II, 65-66.
(4) Mélanges IL, 24.
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lutionnaire, de dégager par l’analyse le principe social logiquement opposé au principe présentement en vigueur qui commande et domine toute la structure de la société.
b) La marche progressive vers la justice.
En même temps qu’elle nous donne la loi des transformations historiques, la science nouvelle nous permettra d’apercevoir le but final vers lequel tend toute l’évolution, de comprendre comment tous les bouleversements politiques et sociaux sont des étapes sur la route du Progrès, des acheminements vers le règne de la justice.
1° La notion elle même de justice s’est peu à peu et lentement dégagée : l'antiquité païenne avait posé le principe de la dignité personnelle «Respecte toi toimême », mais n'avait pas su découvrir la règle qui accorde la dignité de l’un avec la dignité de l’autre. « Elle aboutit par là au triomphe d’un égoïsme destructeur qu'elle dut comprimer ensuite par la force extérieure de l’Etat et de la religion » (1). Sur ce système pourtant bien imparfait, le christianisme marque un recul, puisqu'il pose en principe la déchéance de l’homme qui a besoin d’un tuteur et d’un maître. Mais la philosophie révolutionnaire, dont Proudhon est l'interprète, est venue opposer à la conception chrétienneune conception complètement antithétique, qui repose essentiellement sur l’idée
de dignité personnelle, de justice égalitaire et par elle
(1) Justice 1, 2, 22 et ssq.
veut transformer le monde. La vérité s’est donc progressivement fait jour ; malgré des résistances et même parfois des reculs elle à finalement triomphé; du moins elle commence à triompher, et sa victoire définitive n’est plus douteuse." Quelle que soit la question spéciale que l'on envisage, on arrive à la même conclusion optimiste, parce que «la première loi de l'humanité ainsi que de tous les êtres organisés et vivants est le progrès » (1).
Cette idée de progrès tient dans la philosophie proudhonienne une place considérable (2) ; et la notion que s’en fait Proudhon est purement idéologique et rationaliste. « Le progrès consiste, déclare-t-il, pour la société, à produire à chaque moment de son existence une idée qui embrasse, généralise et résume ses idées antérieures, idées que par conséquent elle reproduit sans cesse, mais enrichies d’un élément nouveau et rendues sous une plus haute formule : (3). Et, reprenant une pensée de Pascal, Proudhon compare l'humanité à un homme « qui ne vieillissant pas, ne mourant jamais, n'oubliant rien, avancerait continuellement dans la science et dans la raison » (4).
2° L’humanité marche d'un mouvement continu vers la réalisation de son idéal; mais ce mouvement n'est pas
(1) Mélanges II, 12.
(2) « Tout ce que j'ai jamais écrit, tout ce que j'ai jamais affirmé, attaqué, combattu, je lai écrit, nié ou affirmé au nom d’une idée unique, le Progrès ». Philosophie du Progrès, p.16.
(3) Mélanges II, 12-13.
(4) Mélanges II, 28.
Prrou. 17
uniforme ; parfois il s'accélère, et c’est ce qu'on appelle une « révolution ».
La révolution n’est donc pas un événement tout à fait exceptionnel, anormal, en dehors des cadres de la logique historique ; elle n’est pas une saute brusque et désordonnée d'une humanité d'ordinaire immobile, mais simplement une accélération dans la marche perpétuelle et constante vers la justice. Et ainsi disparaît, ou du moins s’atténue, l’opposition que certains établissent entre les époques de paix politique ou sociale et les époques catastrophiques, comme aussi se légitime, semble-t-il, la tendance réformatrice, qui repose sur cette notion d’une marche quotidienne et jamais interrompue dans la voie du progrès. En tout cas, si toute révolution se présente comme une étape sur la route de la justice, il en résulte que sous peine d’être contradictoire à son principe, et par suite inefficace, elle doit, pour aboutir, présenter les trois caractères suivants : légitimité, légalité, tolérance (1). Toute révolution doit être légitime, c’est-à-dire qu’elle doit découler comme conséquence logique de l’état antérieur de la société où elle apparaît. Elle doit être /icite ou légale, c'est-à-dire qu’elle doit prendre racine et s'appuyer sur le droit établi. Enfin elle doit être pacrfique c'est-à-dire que son développement doit pouvoir s’accomplir en toute tolérance des faits existants, sans usurpation ni contra-
diction.
(4) Mélanges I, 14.
- 3° La marche progressive de la société vers la justice subit ainsi des variations dans la rapidité de son mouvement ; parfois elle s’accélère ; parfois elle se ralentit; mais parfois aussi il ya recul, rétrogradation, et ces reculs sont difficilement explicables pour celui qui admit que la loi de progrès est inhérente à l'humanité. Proudhon se tire de la difficulté en invoquant l’action du libre arbitre humain. Proudhon en effet croit au libre arbitre; à défaut de toute autre considération, ses préoccupations éthiques l'y obligent, et nous avons vu comment toutes ses idées morales se ramènent à la glorification de l'effort personnel de l'individu libre.
Mais d'autre part les tendances rationalistes et scientifiques de son esprit l'obligent à admettre en une large mesure le déterminisme historique. Comment faire de l’histoire une science rigoureuse et logique, comment prévoir avec certitude les évolutions futures si la volonté Capricieuse des individus est maîtresse d'imprimer au cours des choses une direction imprévisible a priori.
Proudhon dès le début a très bien senti cette contradiction entre ses idées morales et ses principes philosophiques, et à maintes reprises il a essayé d'y échapper. La première et la plus simple solution consistait à nier purement et simplement l’incompatibilité entre la théorie déterministe et la théorie libre-arbitriste. C'est à ce point de
vue qu'il se place dans les Contradictions économiques (1),
(1) Cont. Ec. I, 362 et ssq.
quandilsoutient l'identité de deux notions de fatalité et de liberté considérées d'ordinaire à tort comme contradictoires, quand il affirme que la suprême fatalité est adéquate à la liberté infinie. Reprenant le problème dans la Justice (4), il essaye d’étayer son affirmation par une démonstration curieuse, et explique le libre-arbitre par la complexité de l'être humain. Partout où il y a groupe, il se produit une résultante qui est la puissance du groupe distincte non seulement des forces ou puissances particulières qui composent le groupe, mais aussi de leur somme, et qui en exprime l'unité synthétique, la fonction pivotale, centrale (2). Il est dès lors naturel que l’homme qui est un composé complexe de matière, de vie, d’intelligence, de passion, etc., soit doué d’une puissance qui dépasse par sa qualité et sa portée chacune et la totalité des spontanéités qui le composent (3).
« La résultante proportionnelle au nombre et à la diversité des principes constituants doit être une force supérieure à toutes les lois du corps, de la vie et de l’esprit, précisément ce que nous appelons libre-arbitre (4). »
Quelle que soit la valeur de cette explication philosophique, l'essentiel à noter est la volonté nettement marquée par Proudhon de concilier dans son système les
deux thèses antagonistes. Gonservant cette position lors-
(4) Justice III, 8, 50 et ssq.
(2) Justice IN, 8, 99.
(3) Justice IL, 8, 98.
(4) Justice II, 8, 99.
qu’il cherche à retracer la loi des évolutions de l’humanité, Proudhon déclarera : La nécessité joue un rôle dans les évolutions de l'humanité, mais le libre arbitrea aussi sa part (1). Seulement la difficulté n’est que reculée et va reparaître lorsqu'il s'agira de faire la détermination des sphères respectives des deux principes. Proudhon le reconnaît et voici comment, semble-t-il, — car ici sa pensée est assez obscure — il envisage cette détermination qui, dit-il lui-même, n’est pas un médiocre travail. Les faits particuliers n’ont rien de fatal; ils peuvent varier à l'infini au gré des volontés qui les produisent ; mais quels que soient ces faits, la pensée immanente qu’ils couvrent n’est point affectée par leurs variations, et c’est cette pensée qui est déterminée sans flottement possible, avec une rigueur scientifique, puisqu'elle est une loi générale inhérente à la nature et à lPhumanité (2).
Cettenotion ne paraît-elle pas encore assez claire, quelques lignes tirées de l’ « /dée générale de la Révolution au xix° siècle » vont la faire mieux comprendre. « Je ne suis pas plus un diseur de bonne aventure, déclare Proudhon, qu’un homme de parti ou de secte. Je tire d’après le présent les conséquences générales de l'avenir. Ge sont quelques feuillets du livre de la destinée que je jette an
vent. Cela sera, voilà ce que je puis dire parce que c’est
(1) Justice IIT, 8, 122.
(2) Conf. d’un Révolutionnaire, 102.
écrit et que nous ne pouvons l'empêcher. Mais de quelle manière cela se fera, je ne le saurais prévoir, attendu que nous en sommes parfaitement les maîtres et que sur ce point notre libre arbitre est juge en dernier ressort (4).
Et il apparaît bien que l’idée de Proudhon soit la suivante :. L'humanité se dirige vers un but fatal et prédéterminé, mais les voies qu’elle suivra pour atteindre ce but dépendent de la liberté humaine, et, suivant l'usage que les individus feront de leur libre arbitre, la route qu'ils suivront sera plus ou moins directe, plus ou moins semée d'obstacles, sans que jamais ils puissent longtemps s’écarter ni perdre de vue complètement le point final vers lequel nécessairement ils se dirigent. Ainsi, par un de ces renversements des problèmes que Proudhon ne dédaigne pas, la liberté humaine n’est plus le moyen grâce auquel l'humanité peut s'élever jusqu’à son idéal: elle est plutôt la cause et l’explication des déviations, des erreurs, des reculs qui empêchent le monde d'atteindre la justice parfaite, ou du moins qui retardent son avènement en ralentissant la marche naturelle de la Société dans la voie du progrès.
4 S'il est vrai que Proudhon considère toute l’évolution historique comme une réalisation progressive de l’idée de justice, il semble que sa conception soit aux antipodes de la phtlosophie matérialiste de l'histoire, pour
laquelle les conflits sociaux sont moins des luttes d'idées
(1) Idée Générale, 180.
que des luttes d'intérêts. Et cependant certains auteurs ont soutenu que Proudhon pouvait être regardé comme le véritable fondateur du matérialisme historique, dont on attribue d'ordinaire la paternité à Marx.
Parmi les textes que l’on a invoqués ou que l’on pourrait invoquer en faveur de cette thèse, il en est qui paraissent au premier abord décisifs (1). Proudhon n’at-il pas écrit que « toute philosophie, toute religion est l'expression métaphysique ou symbolique de l'économie sociale » (2) et que « l'économie sociale, divinité peu connue, mène le monde » (3). Ailleurs, recherchant quelle est la cause des réyolutions, il déclare que les idées y jouent un rôle important; seulement il ajoute aussitôt : « Mais que signifient les idées ? Que représentent-elles ? Les intérêts ? Que veulent-elles? Le service des intérêts (4) ? » Proudhon développe cette manière de voir en l'illustrant par des exemples empruntés à la période 1789-1860, ct il peut conclure que toutes les révolutions politiques, sociales, religieuses qui composent l’histoire des nations portent toutes, quelle que soit l’idée qui leur sert
de formule, sur des intérêts (5).
(4) Sur cette question, voir Muelberger, P.-J. Proudhon, Leben uni Werke, p. 58-59. Droz, P.-J. PHOUURERS 88-89. Cf. aussi notre re partie, re chapitre.
(2) Conf. d’un Rév., p. 244.
(3) Idée Générale, p. 314.
(4) Guerre et Paix II, 167.
(5) Guerre et Paix IT, 174,
Il est difficile cependant, lorsqu'on va au fond des choses, d'admettre que Proudhon ait eu de la conception matérialiste de l’histoire une vision nette et précise.
Aux textes que nous venons de rappeler, on pourrait en opposer d’autres dans lesquels Proudhon soutient que les principes sont l'âme de l’histoire, que ce sont les idées qui mènent l'humanité à travers les révolutions et les catastrophes... que les principes seuls font la vie des peuples et la moralité des constitutions, président au mouvement des Etats, à la mort et à la résurrection des sociétés. que toute société se forme, se réforme, ou se transforme à l’aide d’une idée ».
Une telle bataille à coups de citations fragmentaires serait stérile et sans résultat; mieux vaut, pour déterminer la position exacte de Proudhon, s'attacher aux conclusions qui résultent de ses vues philosophiques générales. Et ici le doute n’est pas possible. Intellectuel et idéologue, Proudhon voit dans les bouleversements sociaux les étapes dans la réalisation d’une idée théorique, et cela seul suffit à le différencier des adeptes de la conception matérialiste de l'histoire.
D'ailleurs, quand on examine avec soin les textes invoqués par ceux qui voient en Proudhon un précurseur direct du matérialisme historique, on est amené à faire deux observations qui en restreignent singulièrement la
portée.
La première, c’est que Proudhon, lorsqu'il affirme le rôle prépondérant des questions d'intérêt dans les luttes sociales, prétend simplement rappeler au passage une idée courante, admise par tout le monde, à laquelle il n’attache pas le caractère d’une vérité nouvelle par lui découverte. Lorsqu'il dit par exemple que le paupérisme est la cause première des révolutions, il ajoute : « on pourrait presque regarder cela comme une vérité de la façon de M. de la Palice, tant elle rentre dans le lieu commun » (1).
D'autre part, en mettant en lumière l'importance toute particulière des phénomènes économiques dans l’évolution historique, Proudhon n'entend pas d'ordinaire établir par là l'impuissance et la vanité des idées en général mais simplement ruiner les théories qui n'étudient les problèmes sociaux que sous leur aspect purement politique, qui ramènent toute l’évolution historique à l'enchatnement des formes gouvernementales et constitutionnelles.
Nous avons examiné plus haut cette idée chère à Proudhon de la supériorité de l’économique sur le politique et nous savons qu'à l’époque où il écrit c'est une thèse qu’économistes et socialistes aiment à développer. Qu'est la fameuse théorie de Saint-Simon sur le passage de l’état gouvernemental à l’état contractuel, sinon l’af-
firmation de cette croyance que de plus en plus dans
(1) Guerre et Paix Il, 178.
l'avenir les problèmes d'organisation économique prendront la première place, reléguant au second plan les questions purement politiques ?
Le matérialisme historique est tout autre chose: il prétend expliquer par les phénomènes économiques toute l’évolution historique; il prend le terme « phénomènes économiques » dans un sens précis et étroit (plus ou moins étroit d’ailleurs selon les interprètes) et entend, somme toute,sous ce nom, la technique de la production; il nie l'autonomie et la valeur propre non seulement des institutions politiques, mais de toutes les constructions philosophiques, religieuses, morales.
.. Par tous ces traits le matérialisme historique constitue une thèse originale et singulièrement complexe, qui n'a que peu de rapport avec les idées alors courantes dans les milieux Saint-Simoniens. À cette philosophie de l’histoire nouvelle, que Marx le premier devait formuler synthétiquement, Proudhon est resté tout à fait étranger ; on peut même affirmer sans témérité que s’il l’eût connue, il l’aurait rejetée sans hésitation comme contraire à ses conceptions générales, fortement empreintes de
rationalisme, d’idéalisme et de moralisme (1).