III. — Moyens
Le matérialisme historique ne se contente pas d'affirmer que les faits économiques jouent dans l’évolution historique un rôle prépondérant ; il prétend aussi que la physionomie économique d’une société est finalement déterminée par son régime de production.
Il en résulte que toute transformation profonde. d’une société donnée suppose une transformation préalable dans le mode de production, et qu'il serait vain de tenter une réforme économique sérieuse, en ne s’atlaquant pas directement au fait économique essentiel qui commande sa structure, en escomptant par exemple que des modifications dans le système de la circulation pourront suffire à entraîner, par répercussion, par conséquence, une réfor« me de tout l'organisme économique.
Le matérialisme historique est donc incompatible avec
les systèmes socialistes de l'échange, et les théoriciens du
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syndicalisme révolutionnaire, adeptes de l'interprétation marxiste de l’histoire, se trouvent ici encore en opposition avec Proudhon (1).
Toutefois M. Sorel ne rejette pas à priori et en bloc les théories de Proudhon relatives à la réforme du mécanisme circulatoire ; ilestime même que cette partie de son œuvre, souvent considérée comme la plus faible, mérite d'être tirée de l’oubli et étudiée avec soin en vue d'une utilisation positive (2).
Les idées de M. Sorel sur la socialisation de l'échange peuvent se ramener aux deux propositions suivantes :
1° I y a lieu de distinguer radicalement l'échange et la production, et de ne pas voir dans la socialisation de l'échange, un simple corollaire, un simple appendice de la socialisation de la production ; 2 La socialisation de l'échange qui peut être poursuivie indépendamment de toute socialisation de la production, est une œuvre ‘relativement facile, et à certains égards utile, mais qui a pour résultat bien plutôt de consolider l'ordre de choses
actuel que de le transformer progressivement dans le sens
socialiste.
(1) Pour saisir cette opposition dans toute sa force, ii faut relire les articles déjà cités de M. Berth. Intellectuels, politiciens et mar- ‘chands, où se trouve développée en termes magnifiques cette supé- -riorité de la production sur l'échange.
(2) Sorel, Economie et Agriculture, Revue Socialiste 1901, 4er sem., pp. 440-441. Préface à Pelloutier. Histoire des Bourses du Travail. ‘p. 12-43. Introduct, à l’£con. moderne, p.27 et ssq. Les syndicats industriels et leur signification, Revue Socialiste 14902, II, p. 65.
1° La première de ces deux thèses constitue un retour à Proudhon et une correction du marxisme orthodoxe, Correction que d'ailleurs M. Sorel juge conforme à la pensée du maître.
On dit d'ordinaire (1\ que pour Marx l'échange est une dépendance de la production, et on invoque à l’appui de cette opinion le fait que Marx a préconisé surtout l’appropriation des moyens de production, et que lorsqu'il a étendu cette formule à l'appropriation des moyens d’échange, « cette extension qui s’imposait après le manifeste des communistes n'était qu'un corollaire de la proposition principale » (2).
M. Sorel repousse cette interprétation, bien qu’elle émane du fidèle collaborateur de Marx : Engels. A son avis, si Marx a jugé utile de compléter sa formule première, c'est qu'il a compris que la socialisation de l'échange est quelque chose de distinct de la socialisation de la production et n’en est pas simplement une conséquence. Sans doute, l'échange individuel ne peut subsister, une fois la production socialisée, mais la production individuelle est parfaitement compatible avec la socialisation de l'échange ; en d’autres termes, on peut concevoir une socialisation de l'échange indépendante de la socialisation de la production.
(4) Engels. Préface à l'ouvrage de Marx, Lutle des classes en France, 1848-1850. (Réunion d'articles de journaux). Cette préface ne se trouve pas dans l’édition française. Elle a paru dans la Jeunesse Socialiste, numéro d'août 1895.
(2) Préface citée, Jeunesse Socialiste, août 1898, p. 355.
Prrou. 25
Il semble difficile de concilier une telle interprétation avec ce passage bien connu de Marx dans la « Misère de la philosophie » (4). « En général, la forme de l'échange correspond à la forme de production. Changez la dernière, la première se trouve changée en conséquence. Aussi voyons-nous dans l’histoire de la société le mode d'échanger les produits se régler sur le mode de les produire. » Mais M. Sorel répond en distinguant avec Marx l'ordre historique de l’ordre idéologique. Dans une société achevée qui a trouvé sa structure définitive, il est vrai que le régime de production est le noyau auquel se ramènent toutes les autres parties de l’organisme économique. Dans une société en voie d'évolution d’un type à un autre, les choses se présentent autrement, et le régime de production, précisément parce qu'il est fondamental, sera le dernier touché par la transformation. Le système de l'échange se modifiera en premier lieu, et par là se concilie avec le matérialisme historique la thèse de la possibilité d’une socialisation de l'échange antérieure à toute socialisation de la production.
% Mais il ne faudrait pas se figurer que cette transformation de l’appareil circulatoire entraînera, comme effet direct, une transformation du régime de production, qu’elle marquera une étape vers la réalisation complète de l'idéal socialiste, qui ainsi s’atteindrait graduellement
et insensiblement. La réforme de l'échange n’attaque pas
(4) Misère de la philosophie, 2e édition, pp. 105-106.
la propriété : au contraire, elle la renforce. La production en effet n’a qu’à gagner à être débarrassée des entraves que lui apportent des maîtres qui cherchent à commander le milieu. Du fait de la dissolution des volontés particulières par la socialisation du milieu économique, la production prendra un nouvel essor.
Cette socialisation de l'échange constitue pour M. Sorel la seule tâche utile à laquelle puissent s'attacher les réformateurs et pour laquelle le concours de l'Etat doive être bienfaisant. Les socialistes trouveraient en effet dans les Assemblées délibérantes quantité de gens qui pour des motifs divers seraient disposés à leur fournir leur appui pour cette œuvre de socialisation de l’échange ; et ainsi les réformes des transports et du crédit pourraient se réaliser sans révolution. Mais, objectera-t-on, quelle en serait l'utilité au point de vue socialiste, puisque selon M. Sorel elles ne feraient que consolider le régime individualiste de la production? Pour répondre, il suffit de se rappeler que les théoriciens du syndicalisme estiment que la Révolution, pour être couronnée de succès, doit s’accomplir en période de progrès économique. Héritier présomptif du capitalisme, le socialisme a le devoir de veiller à la conservation, à l'accroissement des biens qu'il gèrera un jour. Tout développement de forces productives contribue à rendre plus prochaine et plus certaine la révolution sociale (1).
(1) Sorel, Les syndicats industriels et leur signification, Revue Socialiste 1902, II, p. 180.
388 DEUXIÈNE PARTIE, — CHAPITRE Il
Mais cette révolution reste nécessaire. La socialisation de l'échange ne peut en aucune façon permettre de s’en passer ; elle ne saurait ni transformer par voie indirecte le régime de production dans le sens socialiste, ni rendre acceptable le régime individualiste, débarrassé des entraves et des taxes usuraires qu’entraînait la défectueuse organisation de l’échange.
Malgré l'adoption partielle de certaines vues de Proudhon, les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire repoussent l'idée maîtresse qui dominait son socialisme de l'échange, l’idée que par la réforme du mécanisme circulatoire la révolution pourrait être évitée. Ils trouvent même dans cette opposition de l’échange et de la production une raison nouvelle de justification à leur catastrophisme. Si l'échange peut être réformé progressivement et par addition de partielles transformations, c’est, déclare M. Sorel, qu’on est ici en présence d’un appareil mécanique (1) dont le tout est une addition de parties séparables. La production au contraire est un organisme vivant, dominé par un principe intérieur, qui ne peut être changé par des additions successives de petits éléments venant du dehors. Et c’est pourquoi la socialisation de la production, impossible par voie progressive, exige
une transmutation absolue (2).
(4) Préface à Pelloutier, p. 42. Cf. Berth, Mouv. Soc. 3° série, tome II, p. 71. Introduction à l'Economie moderne, pp. 136-137.
(2) CF Berth, Notes Bibliographiques, Mouv. Soc. 1905, 2e série, 2, p. 71. « On pourrait dire que la socialisation de l’échange, c’est le
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réformisme révolutionnaire destiné à préparer les voies de l'acte vraiment révolutionnaire de la socialisation de la production ; — cellelà de nature ubstraite et mécanique pouvait être traitée législativement; celle-ci, de nature organique et concrète, exigeant une élévation des travailleurs à la capacité et, par conséquent, un développement libre et autonome de la classe ouvrière ».
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I. — De cette étude comparée des doctrines de Proudhon et des idées des théoriciens syndicalistes, il nous reste maintenant à dégager les conclusions. L'Ecole nouvelle marque-t-elle un retour inconscient à Proudhon ? Dans une large mesure on peut répondre par l’affirmative car nombreuses sont les analogies entre les deux systèmes. Souci de la chasteté; conception grave et sévère de l’amour; attachement à la famille ; horreur pour la vie paresseuse et facile ; exaltation du travail; confiance en la valeur morale du prolétariat; programme d’éducation technico-professionnelle — sur tous ces points les deux doctrines sont d'accord, et il est d’autant plus intéressant de le noter, que les solutions données par les penseurs socialistes aux questions morales sont d'ordinaire animées d'un tout autre esprit.
Si le point de départ est le même, les conclusions auxquelles proudhonisme et syndicalisme aboutissent sur le terrain économique et social ne sont pas sans res-
semblances, Critique du régime capitaliste ; mépris pour
la bourgeoisie ; répudiation du socialisme communiste et utopique ; affirmation de l'impossibilité d’une suppression complète de la libre concurrence ; scepticisme à l'égard de l'Etat sous toutes ses formes, y compris la forme démocratique ; négation de l'efficacité des réformes politiques ; désir de sauvegarder dans le régime nouveau la liberté individuelle la plus large, sans tomber dans l’anarchisme atomistique qui nie la réalité de l’Etre social ; enfin et surtout adhésion au principe fédéraliste ; toutes ces idées reprises, développées, précisées par l'Ecole nouvelle étaient déjà en germe dans les œuvres de Proudhon.
. Maïs, en poussant plus à fond l'étude et l’analyse, nous avons vu, à côté des analogies, se revéler des divergences notables sur des points d'une importance capitale. Rationaliste et idéologue, Proudhon veut instaurer le règne de la Justice et de la Raison : il croit au Progrès ; il a foi en la Science. Tout an contraire, les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire combattent l'intellectualisme et l'idéologie, et leur attitude s'explique tant par leur sympathie pour certain courant philosophique contemporain, que par leur connaissance très approfondie de l’histoire, interprétée à l’aide de la méthode marxiste. À cette opposition de fhéorie s’en joint une, plus irréductible encore, de tempérament et de caractère. Proudhon est optimiste; il ne doute ni de l'avenir de Son pays, ni du triomphe prochain et intégral de l'idée
révolutionnaire ; il est aussi pacifiste ; ce n’est point,
selon lui, par la lutte et la violence que l’ère nouvelle s'inaugurera; l’époque des guerres sanglantes est terminée ; la victoire du socialisme entraînera la réconciliation des intérêts aujourd’hui en conflit : elle marquera la fin de tout antagonisme, le règne de l'harmonie et de la paix sociale. L'avenir n'apparaît pas aux théoriciens du syndicalisme sous des couleurs aussi roses. Avec eux, le triomphe du socialisme devient douteux : en tout cas, il exige une préparation lente et pénible, des sacrifices nombreux, des dévouements sublimes. Le grand problème est de chercher par quels moyens on donnera au prolétariat le courage et les vertus nécessaires pour une tâche aussi rude. Selon les syndicalistes, il ne faut pas chercher à hypnotiser la massse ouvrière par des rêveries utopiques et paradisiaques ; il faut au contraire lui donner du futur une vue « pessimiste » lui rappeler sans cesse à quels obstacles presque insurmontables se heurte la marche à la délivrance. Aïnsi éclairé, le prolétariat ne se découragera pas lorsqu'il rencontrera effectivement ces obstacles et quand il lui arrivera de les vaincre, loin des’endormir sur une partielle victoire, il puisera dans son succès une énergie nouvelle.
De telles divergences sont si graves qu’elles ne viennent pas seulement /miter mais jusqu'à un certain point e//acer ou du moins atténuer les analogies que nous avons précédemment constatées. Même là où un examen superficiel pourrait faire croire à une identité parfaite, l’opposition d’esprit philosophique et de tem-
pérament se fait jour et teinte de nuances différentes
des théories au premier abord semblables. Ainsi on ne saurait sans inexactitude assimiler le système moral de Proudhon où le sentiment n’a point de part, et où l'amour ne subsiste qu’à condition d’être corrigé, submergé par la raison, avec les conceptions de M. Sorel ou de M. Berth, qui affirment la supériorité de l’amour sur la Justice et, loin de croire à l’infériorité de la femme, comptent sur elle pour transformer le monde et élever le travailleur à la hauteur de son rôle futur.
Il serait également erroné de soutenir que proudhonisme et syndicalisme révolutionnaire s’inspirent du même idéal économique et social, puisque l’optimisme et le rationalisme de Proudhon les conduisent finalement à des conclusions ré/ormatrices et utopiques, tandis que les syndicalistes croient à la nécessité d’une catastrophe violente et, substituant le mythe à l'utopie, abandonnent toute prétention de prédire scientifiquement V'avenir.
Considérées en bloc les deux doctrines présentent donc un aspect profondément dissemblable, et s’il est vrai que, prises en détail, elles offrent sur un certain nombre de points d'importantes analogies, ces analogies apparaitront moins démonstratives si l’on songe qu’on pourrait pareillement en relever, et de non moins suggestives, entre les idées de Proudhon et certaine tendance moderne dont le syndicalisme révolutionnaire prétend prendre le contre-pied. Ce serait une étude facile et singulièrement
intéressante que la recherche des points communs entre
le proudhonisme et le « radicalisme social » (4), en entendant sous ce vocable un peu vague toutes les théories qui prennent comme point de départ la philosophie solidariste — comme but la réalisation de la justice et de la paix sociale — comme moyen la transformation de la démocratie politique en démocratie sociale.
De ce courant moderne on pourrait aisément montrer qu à bien des égards Proudhon fut un précurseur trop souvent méconnu, et en ce sens on invoquerait son apologie des classes moyennes — son attachement à la petite propriété — son désir de mettre le paysan en possession du lopin de terre qu'il cultive — son program me de socialisation de l’échange (2) — et surtout le souci constant, qui se retrouve à chaque instant dans son œuvre, d'arriver par la formulation de règles juridiques à la solution des conflits sociaux, d'élaborer un droit industriel susceptible de départager automatiquement — comme fait le droit civil dans son domaine — les intérêts en désaccord.
Si le syndicalisme révolutionnaire a le droit de se
réclamer de Proudhon, avec les doctrines duquel il n'est
(1) Pour l'exposé d'ensemble du radicalisme social, voir Brouilhet, Le conflit des doctrines, livre I, pp. 71-167. — L'opposition entre le syndicalisme et la démocratie est bien marquée dans Durieu : compte rendu d’un ouvrage de M. Duguit. Mouv. Soc.,15 janvier 1909, p. 70.
(2) En ce sens Antonelli, compte rendu de E. Lagarde. La revanche de Proudhon, La Démocratie Sociale du 12 mars 1910.
pas sans analogie, il ne saurait en tout cas prétendre à le
« monopoliser ».
IL. — Ce n’est pas à dire toutefois que l’œuvre de Proudhon doive être simplement considérée comme un arsenal d'arguments à l’usage des partis les plus divers, des écoles les plus opposées. Si radicalisme social et syndicalisme révolutionnaire peuvent également voir en Proudhon leur ancêtre, c'est que ces deux doctrines reposent sur une base commune: l’idée fédéraliste — qu’elles interprètent d’ailleurs en des sens très différents — et que c'est la gloire de Proudhon d’avoir le premier compris quel rôle cette idée serait appelée à jouer dans l'avenir.
Trop longtemps, lorsqu'on a cherché à caractériser l'œuvre de Proudhon, on l’a envisagée uniquement sous son aspect critique; on a vu en Proudhon un dialecticien puissant, habile à montrer les faiblesses et les défauts de tous les systèmes, mais impuissant à substituer aux doctrines qu'il ruinait une construction nouvelle moins imparfaite. Et sans doute même ainsi entendue, son œuvre n'était pas négligeable. Cependant on ne pouvait prétendre mettre Proudhon au même rang que ceux qui ont apporté une contribution positive à l'élaboration de la doctrine socialiste contemporaine.
Puis, quand on a eu compris qu’une telle interprétation laissait injustement dans l’ombre toute une partie du système proudhonien et que Proudhon avait entendu.
conformément à sa devise, édifier après avoir détruit, on
a cru que cette œuvre positive consistait surtout dans les programmes de « socialisme de l'échange » que Proudhon, à plusieurs reprises, développa sous la République de 1848.
Or, s’il n’est pas démontré qu’on ne puisse, un jour peut-être prochain, utiliser de façon intéressante et féconde l’idée de socialisation du milieu économique, il est certain, en tout cas, qu’à l'heure actuelle c’est plutôt d'une transformation du régime de la production que la classe ouvrière attend et espère sa libération.
L'originalité et la portée de la doctrine proudhonienne éclatent au contraire si l’on regarde comme la partie capitale de l’œuvre de Proudhon les divers ouvrages parus à la fin de sa vie ou publiés après sa mort.
Après avoir, dans une première période (1839-1846 — Premiers mémoires — Contradictions économiques) démoli tour à tour les théories des économistes et les utopies des socialistes ; après avoir, dans une seconde période (1846-1852, Solution du Problème social — Articles de journaux), essayé de montrer que, par la réforme du mécanisme circulatoire on pouvait transformer la société tout entière, Proudhon, sous le 2° Empire, en est arrivé, sinon à abandonner ses idées premières, du moins à y adjoindre des éléments nouveaux dont peut-
être lui-même n’a pas saisi toute l'importance (1).
(4) Cf. Dolléans, À propos d’un nouveau livre sur Proudhon, Revue d'£c. Pol. 1909, p. 330.
La Guerre et la Paix, la: Théorie de la Propriété, le Principe Fédératif, la Capacité Politique des Classes ouvrières passent ainsi au premier plan, car c’est dans ces ouvrages, dans les deux derniers surtout, que Proudhon se révèle comme un ‘génial précurseur (1). Et le nom de Proudhon survivra parce que c’est à lui qu'il faut remonter pour trouver la première aperception — vague encore mais déjà remarquable pour l'époque — du fédéralisme économique, comme aussi l'affirmation de la nécessité d’une éducation morale du prolétariat, œuvre qui peut-être sera lente et difficile, qui en tout cas est indispensable et ne sera menée à bien que par les ouvriers eux-mêmes.
Syndicalistes réformistes et syndicalistes révolutionnaires reprendront ces deux idées, les creuseront, et sur elles appuieront leurs systèmes, et c’est pourquoi les uns comme les autres peuvent, à juste titre, se réclamer de Proudhon (2).
D'ailleurs, depuis un demi-siècle, bien des transformations économiques se sont produites, et elles ont forcément marqué de leur empreinte les théories qui ont pu mettre à profit l'expérience de ces quarante dernières
années.
(1) Selon M. Andier (Préface à Puech : Le Proudhonisme dans l’Ass. Internationale des Travailleurs), la Capacité Politique des Classes Ouvrières est le chef-d'œuvre de Proudhon.
(2) Cf. Weill, Mouvement social en France, chap. 11, pp. 36-42. « Syndicaux modérés et anarchistes révolutionnaires ont pu également invoquer l'autorité de Proudhon. »
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Le développement énorme des groupements ouvriers, la généralisation de la pratique des grèves ontrendu caduque toute une partie de la doctrine de Proudhon. En même temps, dans le domaine de la spéculation philosophique, à la religion de la science et au culte de la «Raïson » succédait une défiance marquée à l'égard sinon de l’activité scientifique, du moins des prétentions excessives du scientisme.
Le syndicalisme révolutionnaire, très habilement, utilise ces situations nouvelles. Par là il ne nous donne pas cette impression de vieilli, d'archaïque, de démodé, que laissent à première lecture certains ouvrages de Proudhon, même des meilleurs. Toutefois, ce qui est un charme, ce qui paraît une force pourrait bien dans une certaine mesure être une faiblesse.
Le mouvement syndical conservera-t-il les allures révolutionnaires qu’en France particulièrement il affecte à l'heure présente ou, avec le temps et par suite de sa croissance même, sera-t-il conduit à s’assagir, à s’assouplir, à entrer dans la voie des transactions et des compromis ?
Quelle est la valeur, quel sera l’avenir du courant pragmatiste ; et l'intellectualisme aujourd'hui en défaveur dans certains milieux philosophiques prendra-t-il une revanche au moins partielle ?
À ces questions il serait difficile de répondre et nous
n'avons pas à le faire ici ; mais évidemment suivant le
sens dans lequel elles seront résolues, le syndicalisme sera solidifié ou au contraire s’écroulera (1).
L'œuvre de Proudhon, elle, à subi l'épreuve des faits, et elle en est sortie victorieuse. Sans doute certaines de ses thèses — peut-être celles que Proudhon croyait les mieux établies — sont aujourd'hui abandonnées, mais ce qui survit de ses idées dans la pensée et dans l'action contemporaine suffit largement à assurer sa gloire. — Et nous devons savoir gré aux théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, en attirant à nouveau l'attention sur Proudhon, de nous avoir permis de mieux comprendre
ce qui fait la valeur et l'originalité de son œuvre (2).
(1) Toutefois, si l'on admet l'interprétation du syndicalisme révolutionnaire que nous donnons plus loin, on est amené à penser que la valeur de cette doctrine est indépendante de l'orientation future du mouvement syndical. De toute façon, notre observation subsiste en ce qui concerne la philosophie antintellectualiste, qui est une des bases des théories de l'Ecole nouvelle, et dont il est, aujourd’hui, impossible de dire ce que l’avenir pensera.
(2) Proudhon mérite-t-il Je qualificatif de socialiste? C’est là une question à laquelle se sont crus obligés de répondre la plupart de ceux qui ont étudié ses doctrines. Elle est cependant assez peu intéressante, car la réponse varie suivant la signification que l'on donne au mot « socialisme », et il est peu de termes qui soient pris selon les auteurs en des sens plus différents.
Si l'on entend par socialisme le collectivisme étatiste et centralisateur, évidemment Proudhon n’a été socialiste à aucun degré. Si, au contraire, on considère que socialisme veut dire critique de la société actuelle et croyance en la possibilité du fonctionnement d’une société plus juste parce que plus égalitaire, Proudhon a été aussi socialiste que qui que ce soit.
À notre avis, la seule définition qui ne soil ni trop étroite ni trop
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tte bd di de à
TL. — En même temps qu’elle jette des lumières nouvelles sur la doctrine de Proudhon, l'étude comparative que nous avons entreprise doit nous permettre sinon d'apprécier à leur juste valeur, du moins de caractériser, de définir'les thèses syndicalistes.
Au premier abord, et sur la foi des déclarations de leurs auteurs, on peut croire que les théories de l'Ecole nouvelle sont la photographie fidèle de l'état d'âme des
ouvriers syndicalistes français, la traduction en langage
large, consiste à dire que le socialisme contemporain est moins une théorie économique ou sociale qu'un état d'esprit et à voir le trait dominant de cet état d'esprit dans une sympathie particulière et volontairement exclusive à l'égard de l'ouvrier. du travailleur manuel, du producteur — cette sympathie pouvant d’ailleurs avoir sa cause soit dans la croyance à la supériorité morale du prolétariat (théoriciens du syndicalisme révolutionnaire) — soit dans la conviction d’une évolution Atstorique fatale vers un régime dans lequel la classe ouvrière prendra la direction de la société (marxisme orthodoxe et collectivisme) — soit simplement dans des considérations de justice et de droit (soc. idéaliste).
Partant d'une semblable définition, nous dirons que Proudhon fut un socialiste hésitant, puisque à certaines époques de sa vie et dans certaines parties de son œuvre (voir {re partie, chapitre rer, pp. 48-72, en particulier 57-61), il a exalté en termes magnifiques le travail et les travailleurs, tandis que dans d’autres (voir 2e partie, chapitre n,
pp. 332-337), il a soutenu que le prolétariat ne devait être ni l’ unique instrument ni l’unique bénéficiaire de la transformation sociale, et substitué à l’apologie du travailleur manuel une apologie de la classe moyenne et de la petite bourgeoisie. Peut-être pourrait-on dire que bourgeois dans la deuæième période, il fut socialiste dans la première et la éroisième de sa vie. (Sur cette question du socialisme de Proudhon, voir d’intéressantes remarques de M. Berthod dans son ouvrage, P.-J. Proudhon et la Propriété, conclusions, cf aussi Maurice Harmel : P.-J. Proudhon, Portraits d’ Hier, 4er août 1909, p. 317.)
Prrou. 26
402 CONYLUSIONS
doctrinal des aspirations et des idées des militants de la C. G.T.
Mais quand on examine une à une les théories de M. Sorel et de ses disciples, on reconnaît l’inexactitude d’une semblable interprétation. Entre les théoriciens et les militants, les divergences sont nombreuses et fondamentales. Au moralisme ascétique et rigide, au pesstmisme sévère et grave des uns s'oppose l'indifférence des autres pour les questions morales et leur optimisme naïf qui ne recule pas devant les utopies les plus chimériques.
Sans doute, sur certains points, il paraît y avoir identité : anarchisme, antipatriotisme, action directe, apologie de la violence, propagande en faveur de la grève générale sont les articles principaux qui composent le programme du syndicalisme ouvrier, et l’accord semble ici parfait entre théoriciens militants.
Pourtant, quand on y regarde d’un peu près, on voit cet accord s’évanouir. Qu'on se rappelle de quelle façon les théoriciens comprennent ces diverses idées et pour quelles raisons ils les approuvent. L’anarchisme est certes loin de leur apparaître comme un régime d’abondance idyllique et d'expansion sans frein des individua lités. Pour eux, l’antipatriotisme n’est qu’une forme abstraite et aiguë de l’antiétatisme, un symbole de la scis-
sion (4). L'action directe tire toute sa valeur de l'effet
(4) Cf. Berth, Mouv. soc. 4905, 2e série, t. IT. « 11 ne s’agit pas de
qu'elle est capable de produire comme agent de progrès moral pour l’ouvrier. La violence est une notion idéologique qui ne s'accompagne pas nécessairement d'actes de brutalité et qui peut même permettre de s'en dispenser. L'idée de grèie générale enfin se présente comme un mythe bon pour stimuler les énergies des masses prolétariennes, mais insusceplible d’une réalisation effective. |
Ce sont là conceptions d’intellectuels, de « gourmets de théorie », pour répandre le terme de W. Sombart — mais qui ne peuvent légitimement prétendre à traduire l'état d'âme des militants syndicalistes (1).
Les théories des rédacteurs du Mouvement Socialiste perdent-elles du même coup tout intérêt ? Nous sommes loin de le penser. Il suffit pour leur restituer une valeur, peut être considérable, d’y voir non une synthèse des aspi-
rations du monde ouvrier, mais un recueil de préceptes,
savoir si nous aimons le sol natal ou si nous pouvons étendre les limites de notre sensibilité au delà des limites nationales, ou si la patrie est exclusive de l'humanité. Il ne s’agit pas non plus de savoir s'il nous est indifférent d’être allemand ou français ou si la patrie allemande l’emporte en qualité sur la patrie française, l’hypothèse d’une incorporation de la France à l’Allemagne étant une absurdité », pp. 430-431. Sur l’antipatriotisme des militants, voir l'Enquête au Mouvement Socialiste, p. 1905, 2e série, t. HI, pp. 433-471 ; t. IV, pp. 36-72, 202-232, 320-338 et aussi Broulhiet, Le conflit des doctrines, pp. 292-299.
(4) Voir en sens contraire E. Berth, compte rendu de Sombart : Socialismus und Sosiale Bewegung, Mouv. Socialiste, 30 série, t. II, p. 390-397.
ES CPC LC APT IVe, C D ,
de conseils donnés à ce monde ouvrier. Soubhaitant, pour des raisons d'ordre moral, la victoire du prolétariat, les adeptes de l'école nouvelle se sont demandés par quels ROSES cette victoire pourrait être le plus efficacement poursuivie. C’est dans l'étude de l'histoire (particulièrement des origines du christianisme) et de la philosophie (particulièrement des idées bergsoniennes), qu'ils ont été puiser des enseignements, et ils sont arrivés à cette con-
clusion que la tactique la plus sûre pour un parti ou une
classe désireux d’un triomphe durable et profond con-
siste à vivre d’une vie propre, autonome, misonéiste, interne, en évitant toute alliance avec les classes ou les partis voisins.
À cette idée centrale se rattachent toutes leurs théories de détail; c'est à elle qu'il faut s'attaquer si l’on veut critiquer sérieusement les doctrines de l’école nouvelle, car il ne suffit évidemment pas de constater que les conseils qu’elle donne au prolétariat ne sont pas suivis ou n'ont guère chance de l'être, pour en conclure que ces conseils sont mauvais.
Celui qui voudrait apprécier la valeur de la tactique scissionnaire devra se demander en quelle mesure les conclusions tirées par M. Sorel de ses travaux historiques sont à l'abri de toute discussion. On considère d’ordinaire les Aéfleæions sur la violence comme l’œuvre capitale de M. Sorel; c’est plutôt dans la Ruine du monde antique qu’il faut aller chercher les fondements véri-
tables de ses théories sociales.
Vu : Le Doyen,
Vuet approuvé:
Le Président de la Thèse,