II. — Conditions
1° L'avènement d’un régime meilleur ne suppose pas
nécessairement, selon Proudhon, une catastrophe, un
(1) Mérice, Comment on fera la Révolution, p. 32.
bouleversement radical: et l'idéal serait de transformer
lentement, graduellement, progressivement l'organisa-
tion sociale par une série de réformes accumulées, dont Proudhon nous dresse le tableau. Nous connaissons assez la doctrine syndicaliste pour deviner qu'elle est tout à fait hostile à cette conception. A la paix elle préfère la guerre, et cette préférence se motive par des raisons tirées de ses convictions philosophiques et morales. Les préoccupations légalitaires lui sont complètement étrangères. C’est par la grève que le prolétariat conquerra la victoire. Et quand les théoriciens du syndicalisme parlent de grève, on entend bien qu'ils ne partagent pas les vues des réformistes et des pacifistes qui en veulent tenter la parlementarisation. Pour eux, la grève, normale-
ment. fatalement, s'accompagne d’un cortège de violen:
ces, d'actes illicites, d'attéintes à la liberté du travail, à la
propriété, à la sécurité publique. Loin de voir Jà dés acci: dents fâcheux, que l'intervention du pouvoir social féra facilement disparaître, ils considèrent que ces actes concomitants sont de l'essence même du phénomène de grève, le caractérisent, lui donnent toute sa valeur révo-
lutionnaire (4). « Je ne puis, dit M. Sorel, me résoudre à
(4) Les syndicalistes révolutionnaires critiquent très vivement Îles projets de loi instituant l'arbitrage obligatoire; Cf. E. Lafont, L'arbitrage obligatoire, Mouv. Socialiste, 4er et 45 mars 1905. Pierrot, Syndicalisme et Révolution, pp. 20-21. Déjà, en 1901, dans Avenir Socialiste de : Syndicats, M. Sorel critiquait les tentatives de parle mentarisation de la grève, d'institution de conseils du travail ou de syndicats obligatoires, pp. 64-68,
voir dans les grèves quelque chose d’analogue à une rupture temporaire de relations commerciales qui se produirait entre un épicier et son fournisseur de pruneaux, parce qu’ils ne pourraient s'entendre sur le prix. La grève est un problème de guerre : c’est donc commettre un gros mensonge que dire que la violence est un accident appelé à disparaître des grèves» (4).
Comment s'explique et se légitime cette exaltation de la violence? Les blanquistes ou les insurrectionnels pour lesquels la violence était un moyen de faciliter et de hâter la réalisation de leur idéal pouvaient répondre en invoquant la maxime: « la fin justifie les moyens ». Mais les syndicalistes se préoccupent fort peu du résultat final auquel conduiront leurs efforts. N’est-on pas fondé à leur reprocher de se faire les champions de la guerre pour la guerre, les apologistes de la brutalité et de la sauvagerie sans but et sans motif?
L'objection peut être aisément réfutée. Sans doute la violence n'apparaît pas aux syndicalistes comme le moyen d'atteindre un idéal social qui hante l'imagination des masses, mais qu ils se refusent pour leur part à concevoir.
Seulement ils n’en ont pas moins des raisons positives
(4) Sorel, Apologie de la Violence, Le Mutin, 18 mai 1908. Rapprocher ces lignes de Berth : « L'essentiel, dans une grève comme dans la guerre, c’est la tactique adoptée, la rapidité du coup d'œil, la célérité de la décision et l'attaque, l'énergie impétueuse de loffensive. Cela est si vrai que, lorsqu'on veut supprimer ou atténuer les grèves, on songe aussitôt à les parlementariser », Mouv. Soc. 1905, 2e série, 2, p. 492.
de préconiser la violence et la lutte. Elle est, à leur avis, l’agent le plus efficace du progrès moral, et pour eux lé vrai problème consiste moins à changer le régime de production et de répartition des richesses qu'à perfectionner les mœurs. Ce résultat, les masses en révolte l'atteindront sans le chercher. Et peu importe alors qu’elles n’atteignent pas celui qu'elles cherchent. On saisit ainsi toute l’importance de la place qu'occupent dans la théorie syndicaliste les préoccupations morales. C'est à elles que s'accroche tout le système: c'est à les satisfaire que vise la tactique de lutte des classes.
2% Mais alors comment se fait-il, dira-t-on peut-être, que partis de préoccupations morales identiques, Proudhon et les syndicalistes arrivent à des conclusions diamétralement opposées quant à la pratique révolutionnaire? C’est qu'ils s'appuient sur des conceptions différentes du rôle respectif des réformes et des révolutions dans l’histoire. Pour Proudhon la révolution n’est qu'une accélération passagère, accidentelle, dans le mouvement constant du monde; elle ne vaut que comme aboutissant d’une longue série de réformes qui l'ont préparée et dont elle n’est pour ainsi dire que l'épanouissement à l'intérieur. Pour les syndicalistes, au contraire, s’il y a dans le cours de l’histoire des « suites évolutives » et des « sauts révolutionnaires », ce sont ces derniers qui jouent le rôle principal. Les révolutions sont l’âme de l’histoire, et les suites évolutives ne sont elles-mêmes que le développe-
ment de tout ce que les sauts révolutionnaires ont apporté
de nouveau dans le monde. Dès lors la méthode réformiste est entachée d’un vice incorrigible. Elle prétend, grâce à une sage gradation de réformes, éviter les révolutions ; mais elle ne voit pas « qu’il n’y a de suites évolutives que parce qu'il y a des sauts révolutionnaires, et que nier la possibilité de ces sauts révolutionnaires revient à nier aussi les suites évolutives et à nier l’histoire ellemême » ({).
De ces deux conceptions antithétiques de l’histoire, laquelle est la plus exacte? On ne pourrait répondre à cette question qu’en étudiant la question plus générale du rôle respectif de l’Idée et de l'Action dans le monde.
Ainsi que le dit parfaitement M. Berth, la conception réformiste, appuyée sur cette idée que « l’histoire pas plus que la nature ne fait de saut », est une théorie d’intellectualistes, « prisonniers des cadres figés où l'entendement enferme la pensée », tandis que la conception révolutionnaire repose sur la croyance à la supériorité de l’action, à l'impossibilité d’un dégagement de lois historiques scientifiques grâce auxquelles l'avenir apparaisse comme la conséquence rigoureuse du présent et du passé. Il était logique que l’intellectuel Proudhon fût un réformiste. Il est — ne disons pas logique, car pour les syndicalistes, la logique n’est pasun critérium de vérité: — il est naturel que les théoriciens du syndicalisme, par
(1) Berth, Les considérations inactuelles de Nicltsche. Mouv. Soc., 3e série. {. INT, p. 52 et ssq.
cela même qu'ils posent le primat de l’action sur la science, n'attendent que d’une révolution violente l’avènement de la société nouvelle. |
3° Chez les militants le révolutionnarisme, pour être aussi nettement affirmé, ne repose pas sur des spéculations aussi élevées. Si Pataud et Pouget, si Griffuelhes, si Méric et tous les autres syndicalistes militants ne comptent aucunement sur les réformes pour apporter un remède sérieux à la situation des classes ouvrières, leur conviction repose sur des raisons de fait. C'est parce qu'ils croient pouvoir conclure, de l'expérience de ces dernières années, à la faillite du réformisme; c’est parce qu’ils n’espèrent plus rien des concessions graduelles du pouvoir, qu'ils sont amenés à préconiser la violence et la révolution. Et sous une apparence d’analogie complète leur conception de la violence diffère profondément de celle des théoriciens (1).
Pour M. Sorel l’idée de violence doit surtout jouer un rôle idéologique. La culture des sentiments de lutte ne doit pas s'accompagner forcément d'actes de lutte, ou du moins ces actes peuvent être très peu nombreux et très peu graves. L'acte violent n'intervient que comme une manifestation de la volonté de scission ; il sert à bien mettre en lumière le refus par les producteurs de toute
collaboration, de toute compromission avec les autres
(4) M. Jaurès a développé ce point dans sa conférence, sur le livre de Pataud et Pouget, aux Sociétés savantes. (Leçon d'ouverture de l'Ecole socialiste.)
classes. La. violence n’intervenant ici que ‘comme moyen de maintenir la scission, il sera possible de se contenter d'actes de violence courts et peu nombreux, si la culture de l'idée de grève générale est assez intense pour que, grâce à elle, des actes minimes en fait s’amplifient, s’idéalisent, prennent une j signification symbolique grandiose 4).
Chez les militants la violence revêt un caractère plus
vulgaire. « Si nous voulons vaincre, affirme Méric, il ne
faudra pas craindre d'être féroces » (2). Et dans un tableau volontairement poussé au noir, l’auteur montre à quelles difficultés variées se heurtera la révolution sociale, non tant pour vaincre que pour conserver les fruits de sa victoire et organiser le régime nouveau. Il indique qu’à son avis le seul moyen de triompher de ces obstacles est l'instauration d’un régime de terreur et de brutalité : « il ne faudra, dit-il, reculer devant aucune mesure, si terrible qu’elle paraisse, emplir les prisons, organiser promptement un tribunal révolutionnaire chargé de juger et d'exécuter les rebelles ». Comme le déclare lui-même Méric, non sans quelque ironie, la situation ne sera pas précisément gaie, et l’on conçoit l’'émoi des gens paisibles.
Avec des atténuations et des divergences de détail, c’est
à cette conception que se rattachent tous les militants
(4) Réflexions, 158, (2) Méric, p. 20.
syndicalistes. Ceux-là même qui, comme Pataud et Pouget, croient facile la transformation sociale, estiment cependant qu’elle nécessitera une révolution, des émeutes, des luttes, des guerres, avec l'étranger tout au moins. ‘ | Idéologique chez les théoriciens, brutale chez les militants, la violence révolutionnaire apparaît à tous les syndicalistes comme le moyen indispensable d’assurer la
victoire du prolétariat.