PARIS
HONORÉ CHAMPION, LIBBAffiE
QUAI MAI.ÀQUAI8, 1S
DE LA
belles maximes universelles leurs collections particulières.
Il en résulte pour mon travail cet avantage précieux, qu'il est à lui seul une étude du caractère et des mœurs de la Franche-Comté. Car, il n'y a pas à dire non, notre caractère national est là, dévoilé et en qpielque sorte détermiaé par nos adages.
Les proverbes sont en effet Texpression du vrai sentiment de celui qui les accepte et qui s'en sert.
Chaque groupe d'hommes, chaque homme, pourrait-on dire, en a qu'il affectionne parce qu'ils répondent au goût de ses croyances ou à la nature de ses préoccupations. Si donc une sentence est en vogue dans un pays, ce n'est pas toujours parce qu'elle est juste et bien tournée, mais le plus souvent parce qu'elle traduit avec netteté ou sous une forme pittoresque les idées courantes.
Ainsi on dit encore quelquefois en Franche- Comté :
Lai remesse et le tourchon (balai et torchon) Ne rapportent rien à la maison. (§ i4, ii* série.)
A quoi tient, je vous prie, la fortune de ce dicton? Ce n'est pas précisément à la justesse de la pensée? Ce n'est pas non plus, j'imagine, au bonheur de l'expre^ion? — Non, Cela tient d'abord à ce qu'il s'applique avec convenance aux habitudes de nos paysans, lesquels sont plus soucieux des choses nécessaires et utiles que des choses simplement
— vit —
agréables : voilà pour les idées. Et cela tient ensuite à ce caractère d'opposition si vrai et si bien défini par notre spirituel compatriote, M. Fr. Wey, caractère en vertu ducjuel un Comtois de la vieille roche est instinctivement porté à soutenir le contrepied des vérités qu'on exagère ; et il suffisait que chez nos voisins on poussât trop loin le luxe de la propreté , pour qu'en Franche-Comté on en fît dédain ; voilà pour les sentiments.
On peut ainsi trouver dans les maximes d'un peuple une très-sérieuse indication pour arriver à la connaissance exacte de son tempérament. Dans l'espèce, nos adages paternels démontrent que nous avons bien certains travers qu'on nous attribue au dehors, un esprit tenace et défiant, de la parcimonie, peu de sincérité dans nos pratiques religieuses, le mépris du luxe et de la propreté, etc.
Il ne faudrait pas toutefois prendre à la lettre tout ce qui se dit proverbialement chez nous, la plupart de nos maximes n'étant plus guère citées que pour rire des temps d'autrefois.
C'est que la Franche-Comté est le pays du franc rire. « Il s'y débite en un mois, » comme l'a dit le sieur des Accords, a plus de braves et facétieux bro- » cards qu'on n'en sçauroit escrire en un an*. »
^ Ern. Courbet, les Apophthegmes du S' Gaulard, Revue litt&aire, 1868, p. 207.
Chose qui doit paraître étrange dans un pays d'inquisition, qu'on a cru longtemps sombre et fanatisé.
Mais, à cette erreur près sur Tidée qu'on s'est faite de notre caractère, foncièrement resté gaulois, on nous à bien jugés en France.
Pour être sincère dans mon travail, j'ai dû ne pas reculer devant la crudité de certaines locutions populaires. Pourtant, il y en a quelques-unes qu'il ne m'a pas paru possible de transcrire, bien qu'elles soient l'expression de vérités morales indiscutables. Il y a des bas-fonds qu'on ne saurait parcourir en compagnie de quelqu'un, et, à vrai dire, ces trivialités n'auraient pas beaucoup enrichi ma collection.
Ce n'est pas chose aisée que de classer des proverbes !
Chaque collectionneur s'est ingénié, avec plus ou moins de bonheur, à créer des séries artificielles, où il a tâché de grouper sous une rubrique quelconque, agriculture, mois et saisons, bêtes et plantes, etc., des formules et des maximes qui n'ont souvent entre elles aucune espèce d'affinité.
Ce procédé m'a paru défectueux.
Par exemple, M. Le Roux de Lincy divise les proverbes français en quatorze séries. Choisissons, si l'on veut, la quatrième, renfermant les
— Et —
^ proverbes qui sont relatifs aux animaux. Cette D série est très-certainement la plus simple et en apparence la plus naturelle. Si donc j'avais adopté dans mon travail la division de cet écrivain, j'aurais dû ranger côte à côte deux dictons patois où il est question de la pie, celui-ci, qui appartient à notre P série, § 3 :
I ai enne aiguaisse Qu'à su lai reiche, Qui crie frécu, brécu!...
Lève lai queusse et t'enfa.
n y a une pie qui est sur la roche, qui crie frécu, brécu t . . . )[ Lève la cuisse et te sauve !
Et cet autre, qui appartient à la il® série, § 16 :
Ç'o in bel ousé que Taiguaisse, mais quand on l'ai prou vu, on s'en seule I
C'est un bien bel oiseau que la pie; quand on l'a vu assez, on s'en fatigue I
Le premier signifie que si Ton voit la pie, c*est un mauvais augure et qu'on doit décamper au plus vite. Le second nous apprend qu'il ne faut pas fatiguer la bienveillance des gens en les obsédant. Or, je vous le demande, quel rapport sérieux, quelle affinité y a-t-il entre ces deux proverbes ? L'un est un présage qui est lié intimement à l'apparition de la pie elle-même, oiseau bavard, appelant les gardes par ses cris quand elle aperçoit dans un fourré quelque chose d'insolite L'autre est une simple
règle de savoir-fsdre, une boutade de morale praticiue, qui pourrait tout aussi bien avoir pour sujet un merle ou un corbeau qu'une pie.
Un autre inconvénient de la méthode suivie jusqu'ici par mes devanciers, c'est qu'un dicton appartenant à une série, la quatrième, par exemple, parce qu'il y est question d'un animal, pourra appartenir encore et tout aussi bien à la cinquième, parce qu'il y est question de l'homme ; à la treizième, parce qu'il y est question de nourriture, etc. M. Le Roux de Lincy a dû, à cause de cela, reproduire souvent un même proverbe dans trois ou quatre séries différentes.
Une méthode qui force à grouper sous un même chef des maximes qui n'ont de commun trèssouvent qu'un mot de hasard, et qui oblige à reproduire Une même maxime sous plusieurs chefs, est une méthode défectueuse et insuffisante. Et comme, en définitive, elle a recours à un classement artificiel, c'est une méthode de convention qui ne saurait s'imposer à l'esprit; ce n'est point là conséquemment une méthode scientifique.
C'est qu'aussi on donne le nom de proverbes à des locutions bien différentes et qui n'ont rien de commun, si ce n'est qu'elles sont proverbiales, c'est-àdire acceptées et redites par le vulgaire. Elles diffèrent du tout au tout quant à leur but et à leur portée , les unes ayant pour objet de formuler des
vérités morales et d'établir sentencieusement dab préceptes et des règles de conduite; les autiM n'ayant en vue que d'égayer par un bon mot ou de railler par un plaisant brocard.
On doit donc commencer par classer les proverbes d'après la fin qu'on se propose en les disant.
C'est ce que j'ai essayé de faire.
J'ai divisé les nôtres en trois séries naturelles ;
l** La première comprend les présages, c'est-àdire toutes ces prétendues remarques qui ont été faites par nos anxîiens en vue de prédire l'abondance ou la disette, le beau ou le mauvais temps, la bonne et la mauvaise fortune, etc. Ce sont des proverbes astrologiques.
2° La seconde est composée des préceptes relatifs à l'économie, à la santé ou à la morale, c'est-à-dire de ces innombrables maximes que l'antiquité, qui se piquait tant d'être sage, nous a laissées pour notre gouverne, et dont le plus souvent, il faut bien le dire, une observation attentive confirme la justesse. Je les appelle proverbes dogmatiques.
3° La troisième enfin comprend tous les quolibets et mots pour rire, les épithètes plaisantes, satyriques ou louangeuses, les riôles proverbiales, etc., tous ces dictons enfin et boutades à double sens que le vulgaire prodigue en conversant, souvent pour avoir l'air d'abonder dans le sens d'im interlocuteur
— xn — dont il ne veut ni partager ni contredire le sentiment. Ce sont des proverbes humoristiques.
Je n'ai pas besoin de faire remarquer combien cette division est plus simple et plus naturelle que toutes celles qui ont été jusqu'ici adoptées par les auteurs.
Pour résumer, le petit livre que j'offre au public est jprécieux à un double point de vue :
C'est une étude des mœurs et du caractère des gens de la Comté d'après leurs proverbes ;
C'est un cadre facile, un plan très-simple pour ceux qui voudront classer méthodiquement les dictons de leur pays.
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