‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 2)Chapitre 105 sur 236 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

LA MARQUISE, LE CHEVALIER

LA MARQUISE

Asseyez-vous donc. (lis s'asseyent.) Vous avez été long- temps hors de Paris?

LE CHEVALIER , regardant la Marquise avec embarras.

Oui , madame , des affaires que je ne prévoyais pas , et puis l'habitude d'être à la campagne

LA MARQUISE

Le Comte prétend que vous êtes devenu un peu sauvage ; mais c'est qu'il est bien léger, et qu'il ne tient pas un plan. Pour moi, je ne trouve pas que ce soit exister que de n'être jamais avec soi-même que dans les chemins ; et je fais grand cas des gens qui aiment la solitude : ce goût-là est une preuve que Ion sait penser, et cela annonce un caractère solide.

LE CHEVALIER

Solide , madame , si vous voulez. D'ailleurs plus on pense , plus on est malheureux ; il semble que c'est à force de parler beaucoup , qu'on parvient à se convaincre que les gens qui ne peuvent s'attacher à rien, évitent bien des maux.

LA MARQUISE

Mais n'être attaché à rien , c'est précisément nager dans le vide- ce n'est pas exister, vous en conviendrez bien.

LE CHEVALIER

C'est du moins n'être jamais dans le cas de rien perdre ; et comme on ne peut compter sur rien , je crois que c'est une sorte de prévoyance à laquelle on ne doit pas se refuser.

LA MARQUISE

Vous direz tout ce que vous voudrez : mais vous ne me persuaderez jamais que ce soit là votre système ; c'est un propos qui sent le dégoût du monde. Je me suis quelquefois surprise dans cet état-là , c'est pourquoi je m'y connais , et je crois

qu'en peu de temps je vous devinerais Je parierais que

vous avez l'âme du monde la plus franche , la plus sensible.

LE CHEVALIER

Je ne saurais être fâché de la bonne opinion que vous avez de moi Mais quoique je haïsse la dissimulation..., je craindrais que vous ne me pénétrassiez trop facilement Il n'y a

pas toujours à gagner à être vu à découvert, (il se lève.)

LA MARQUISE

Où allez-vous donc?

LE CHEVALIER

Je ne veux pas abuser plus long-temps de votre complaisance ; je sens combien peu je suis amusant , et je sors pénétré de la bonté avec laquelle vous m'avez souffert.

LA MARQUISE

Souffert ! Ce n'est pas là un terme fait pour vous; je veux que vous restiez, je l'exige comme s'il y avait long-temps que nous nous connussions, parce que j'espère que ce ne sera pas une connaissance d'un jour non plus.

LE CHEVALIER

Madame....

LA MARQUISE

Que faites-vous aujourd'hui....

LE CHEVALIER

Madame, j'ai beaucoup d'affaires, et je compte....

LA MARQUISE

Des affaires après dinerî Cela n'est pas possible. Il faut absolument que vous voyiez la pièce nouvelle, je vous donnerai une place dans ma loge. Vous ne pouvez pas refuser cela.

LE CHEVALIER , à part.

Je suis perdu! (A la marquise.) Madame, je ne sais point juger un ouvrage nouveau, du tout.... Quand vous l'avez vu, on exige votre avis, et cela m'embarrasse toujours.

LA MARQUISE

Oui, je crois tout-k-fait cela.

2 54 l'homme

LE CHEVALIER

Rien n'est plus vrai 3 ainsi trouvez bon que je n'aie pas l'honneur de vous suivre.

C'est une défaite que ce propos -là. Vous devez juger les ouvrages d'esprit et de sentiment avec le tact le plus (in, j en suis convaincue : niais si vous ne voulez pas dire votre avis, nous vous en fournirons; car vous souperez avec moi, et vous sentez bien qu'on parlera un peu de la pièce nouvelle.

LE CHEVALIER

Madame, je suis engagé depuis long-temps, et....

LA MARQUISE

Tenez, monsieur le Chevalier, c'est comme vos affaires cet engagement-là; je ne crois pas plus à lui qu'à l'autre. Réellement il y a aussi trop de sauvagerie dans votre conduite. Je veux vous rendre au monde; il n'y a point de société où vous ne deviez être sûr de plaire, quand vous ne reculerez pas toujours au lieu de vous livrer. Chevalier, vous souperez donc

LE CHEVALIER

Puisque vous le voulez, madame, je ne puis vous résister. (A part.) Où suis-je!

LA MARQUISE

Il semble que vous ayez l'air du regret. Votre réserve me fait rire. Je suis presque persuadée que vous finirez par nous aimer à la folie.

LE CHEVALIER , à part.

O ciel ! (II se lève encore.)

LA MARQUISE

Que faites-vous donc ?

LE CHEVALIER , troublé.

Je pensais

Cette idée vous ('pouvante?

LE CHEVALIER

Non, madame. (A part.) Elle devine tout ce que je pense.

LA MARQUISE

Venez donc ici , écoutez. Dans la situation où vous me paraissez , vous devez aimer beaucoup la campagne.

LE CHEVALIER

Oui /madame ; je compte même y retourner incessamment.

LA MARQUISE

Vous avez raison : ce n'est que là où Ton vit réellement ensemble , où Ton cause , où Ton se connaît 5 et s'il y a de vraies liaisons , je crois que c'est à la campagne qu'elles se sont formées j n'est-ce pas là ce qne vous avez éprouvé comme moi?

LE CHEVALIER

Oui , madame , les liaisons de Paris sont légères , parce qu'elles se forment dans un souper, une partie de spectacle , de jeu.

LA MARQUISE

Oui , oui , elles ne peuvent pas avoir de suites ; aussi comme je veux que la nôtre soit mieux fondée , je vous retiens pour passer un mois à Léry ; voilà la campagne où vous irez incessamment^ il ne faut pas que vous disiez non ; c'est une chose arrangée.

LE CHEVALIER

Mais....

J'ai affaire de vous absolument. Vous jouez très-bien la comédie, j'en suis sûr ; je veux que vous la jouiez avec nous.

LE CHEVALIER , troublé, à part.

Ah , je vais m'enfuir !

LA MARQUISE

Oui , nous jouons le Philosophe marié. J'aime le rôle de Céliante à la folie ; il faudra que vous preniez celui de Daraon , il est charmant.

LE CHEVALIER

Madame , je vous prie de m'en dispenser.

?50 l'homme

LA MARQUISE

Pourquoi? Vous devez bien jouer les rôles d'amoureux.

LE CHEVALIER

Non, madame, je ne joue que les valets, et je suis bien

VOtre ServiteUTi (Il sort avec précipitation.) LA MARQUISE.

Où allez-vous donc? Ce.ui-là est incompréhensible.

Ah ! voilà le Comte , je l'entends ; ii va ni'expiiquer tout cela.

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