SCENE IV
LA MARQUISE, LE CHEVALIER
LA MARQUISE
Asseyez-vous donc. (lis s'asseyent.) Vous avez été long- temps hors de Paris?
LE CHEVALIER , regardant la Marquise avec embarras.
Oui , madame , des affaires que je ne prévoyais pas , et puis l'habitude d'être à la campagne
LA MARQUISE
Le Comte prétend que vous êtes devenu un peu sauvage ; mais c'est qu'il est bien léger, et qu'il ne tient pas un plan. Pour moi, je ne trouve pas que ce soit exister que de n'être jamais avec soi-même que dans les chemins ; et je fais grand cas des gens qui aiment la solitude : ce goût-là est une preuve que Ion sait penser, et cela annonce un caractère solide.
LE CHEVALIER
Solide , madame , si vous voulez. D'ailleurs plus on pense , plus on est malheureux ; il semble que c'est à force de parler beaucoup , qu'on parvient à se convaincre que les gens qui ne peuvent s'attacher à rien, évitent bien des maux.
LA MARQUISE
Mais n'être attaché à rien , c'est précisément nager dans le vide- ce n'est pas exister, vous en conviendrez bien.
LE CHEVALIER
C'est du moins n'être jamais dans le cas de rien perdre ; et comme on ne peut compter sur rien , je crois que c'est une sorte de prévoyance à laquelle on ne doit pas se refuser.
LA MARQUISE
Vous direz tout ce que vous voudrez : mais vous ne me persuaderez jamais que ce soit là votre système ; c'est un propos qui sent le dégoût du monde. Je me suis quelquefois surprise dans cet état-là , c'est pourquoi je m'y connais , et je crois
qu'en peu de temps je vous devinerais Je parierais que
vous avez l'âme du monde la plus franche , la plus sensible.
LE CHEVALIER
Je ne saurais être fâché de la bonne opinion que vous avez de moi Mais quoique je haïsse la dissimulation..., je craindrais que vous ne me pénétrassiez trop facilement Il n'y a
pas toujours à gagner à être vu à découvert, (il se lève.)
LA MARQUISE
Où allez-vous donc?
LE CHEVALIER
Je ne veux pas abuser plus long-temps de votre complaisance ; je sens combien peu je suis amusant , et je sors pénétré de la bonté avec laquelle vous m'avez souffert.
LA MARQUISE
Souffert ! Ce n'est pas là un terme fait pour vous; je veux que vous restiez, je l'exige comme s'il y avait long-temps que nous nous connussions, parce que j'espère que ce ne sera pas une connaissance d'un jour non plus.
LE CHEVALIER
Madame....
LA MARQUISE
Que faites-vous aujourd'hui....
LE CHEVALIER
Madame, j'ai beaucoup d'affaires, et je compte....
LA MARQUISE
Des affaires après dinerî Cela n'est pas possible. Il faut absolument que vous voyiez la pièce nouvelle, je vous donnerai une place dans ma loge. Vous ne pouvez pas refuser cela.
LE CHEVALIER , à part.
Je suis perdu! (A la marquise.) Madame, je ne sais point juger un ouvrage nouveau, du tout.... Quand vous l'avez vu, on exige votre avis, et cela m'embarrasse toujours.
LA MARQUISE
Oui, je crois tout-k-fait cela.
2 54 l'homme
LE CHEVALIER
Rien n'est plus vrai 3 ainsi trouvez bon que je n'aie pas l'honneur de vous suivre.
C'est une défaite que ce propos -là. Vous devez juger les ouvrages d'esprit et de sentiment avec le tact le plus (in, j en suis convaincue : niais si vous ne voulez pas dire votre avis, nous vous en fournirons; car vous souperez avec moi, et vous sentez bien qu'on parlera un peu de la pièce nouvelle.
LE CHEVALIER
Madame, je suis engagé depuis long-temps, et....
LA MARQUISE
Tenez, monsieur le Chevalier, c'est comme vos affaires cet engagement-là; je ne crois pas plus à lui qu'à l'autre. Réellement il y a aussi trop de sauvagerie dans votre conduite. Je veux vous rendre au monde; il n'y a point de société où vous ne deviez être sûr de plaire, quand vous ne reculerez pas toujours au lieu de vous livrer. Chevalier, vous souperez donc
LE CHEVALIER
Puisque vous le voulez, madame, je ne puis vous résister. (A part.) Où suis-je!
LA MARQUISE
Il semble que vous ayez l'air du regret. Votre réserve me fait rire. Je suis presque persuadée que vous finirez par nous aimer à la folie.
LE CHEVALIER , à part.
O ciel ! (II se lève encore.)
LA MARQUISE
Que faites-vous donc ?
LE CHEVALIER , troublé.
Je pensais
Cette idée vous ('pouvante?
LE CHEVALIER
Non, madame. (A part.) Elle devine tout ce que je pense.
LA MARQUISE
Venez donc ici , écoutez. Dans la situation où vous me paraissez , vous devez aimer beaucoup la campagne.
LE CHEVALIER
Oui /madame ; je compte même y retourner incessamment.
LA MARQUISE
Vous avez raison : ce n'est que là où Ton vit réellement ensemble , où Ton cause , où Ton se connaît 5 et s'il y a de vraies liaisons , je crois que c'est à la campagne qu'elles se sont formées j n'est-ce pas là ce qne vous avez éprouvé comme moi?
LE CHEVALIER
Oui , madame , les liaisons de Paris sont légères , parce qu'elles se forment dans un souper, une partie de spectacle , de jeu.
LA MARQUISE
Oui , oui , elles ne peuvent pas avoir de suites ; aussi comme je veux que la nôtre soit mieux fondée , je vous retiens pour passer un mois à Léry ; voilà la campagne où vous irez incessamment^ il ne faut pas que vous disiez non ; c'est une chose arrangée.
LE CHEVALIER
Mais....
J'ai affaire de vous absolument. Vous jouez très-bien la comédie, j'en suis sûr ; je veux que vous la jouiez avec nous.
LE CHEVALIER , troublé, à part.
Ah , je vais m'enfuir !
LA MARQUISE
Oui , nous jouons le Philosophe marié. J'aime le rôle de Céliante à la folie ; il faudra que vous preniez celui de Daraon , il est charmant.
LE CHEVALIER
Madame , je vous prie de m'en dispenser.
?50 l'homme
LA MARQUISE
Pourquoi? Vous devez bien jouer les rôles d'amoureux.
LE CHEVALIER
Non, madame, je ne joue que les valets, et je suis bien
VOtre ServiteUTi (Il sort avec précipitation.) LA MARQUISE.
Où allez-vous donc? Ce.ui-là est incompréhensible.
Ah ! voilà le Comte , je l'entends ; ii va ni'expiiquer tout cela.