SCENE III
M. BROSSART, M. VINOT.
Mon voisin , vous voulez bien que je vienne vous voir ?
M. BROSSART, chantant.
]Non , non , non , non , charmé
M. VINOT
Comment, non, non? Pourquoi donc.
M. BROSSART.
Ah! c'est vous , mon voisin?
M. VINOT
Oui vraiment. Vous disiez non , non.
M. BROSSART.
C'est que je chantais ; parce que , quand on est appliqué comme cela quelquefois En En , vous vous portez bien 1
M. VINOT
A vous servir de tout mon coeur. Et vous?
M. BROSSART.
Vous voyez, comme cela , à travailler.
(l) Vieillechnnson.
M. VINOT
On dit que vous êtes fort occupé -, cependant je viens vous demander de me faire un plaisir.
M. BROSSART.
Vous n'avez qu'à dire, mon voisin; pour vous je quitterai tout.
C'est bien honnête à vous; mais c'est que je vous dirai une chose : je n'ai point encore d'enseigue, et cela est nécessaire, quoiqu'on dise, à bon vin il ne faut point de bouchon.
M. BROSSART.
Non; mais tout le monde ne sait pas cela. Eh bien, je vous ferai une enseigne. "Voyons un peu qu'est-ce que vous voudriezj vous n'avez qu'à dire.
M. VINOT
Je ne sais si vous approuverez mon idée, mais je voudrais mettre au Lion- d'Or.
M. BROSSART.
Si vous me demandez mon avis, franchement, là, je dirai ce que je pense.
M. VINOT
Eh bien, voyons.
M. BROSSART.
J'aimerais mieux mettre, à la Rose-Rouge.
M. VINOT
Tout ce que vous voudrez, mais pour la rose rouge je n'en veux point.
M. BROSSART.
Que voulez -vous donc?
M. VINOT
Je veux absolument un lion d'or, parce qu'on dit, où vastoi au Lion-d Or. D'où viens-tu? du Lion-d'Or. Où ironsnous? au Lion d'Or. Où y a-t-il de bon vin? au Lion-d'Or. Où....
M. BROSSART.
Voilà bien de l'or dans tout cela. Est-ce qu'on ne dirait pas tout de même, à la Rose-Rouge, de la Rose-Rouge?
M. VINOT
Enfin, c'est mon idée : que voulez-vous?
M. BROSSART.
C'est juste, il faut vous contenter. Cela sera plus cher, mais c'est égal.
M. VINOT
Plus cher?
M. BROSSART.
Sans doute.
M. VINOT
Mais combien encore?
M. BROSSART.
Un lion d'or? Voyons Cela ne peut pas vous revenir à
plus ni moins que dix-huit francs.
M. VINOT
Dix-huit fraucs? C'est bien cher.
Oui; voilà pourquoi je vous proposais la rose rouge, qui est une affaire de douze francs. C'est pour votre bien; car moi, vous sentez....
M. VINOT
Oui, cela fait une différence de six francs. Est-ce que vous ne pourriez pas faire quelque chose pour moi, là, dimiuuer un peu?
M. BROSSART.
Si vous voulez faire un marché avec moi, par lequel vous me donnerez votre vin à douze sous pour dix sons, je ne vous ferai payer que quinze francs.
M. VINOT
Mais mon vin à douze sous est d'une meilleure qualité que celui à dix; et celui h dix est très-bon. Je vous eu donnerai trente bouteilles excellentes.
M. BROSSART.
Non; je veux de celui à douze sous.
M. VINOT
Mais trente bouteilles à douze, cela fera toujours dix- huit francs.
M. BROSSART.
Cela ne fera que quinze francs, si je ne les prends que pour dix sous la bouteille.
M. VINOT
Allons, allons, nous nous accommoderons. Ne vous embarrassez pas; puisque tous le voulez, je vous donnerai du vin à douze.
Je compte bien sur cela; mais quand aurai-je mon vin?
M. VINOT
Tout-à-1'heure si vous voulez ; mais quand aurai-je mon enseigne?
M. BROSSART.
Je vais y travailler dans l'instant; envoyez-moi le viu, mais du vin à douze.
M. VINOT
Vous allez l'avoir. Adieu, mon voisin.
M. BROSSART.
Adieu, mon voisin. Je ne vous reconduis pas, pour perdre moins de temps.
M. VINOT
Point de cérémonie entre voisins; sans cela je ne viendrais pas vous voir, et j'aime beaucoup à voir peindre : ainsi vous voyez bien que —
M. BROSSART.
Allons, allons; je m'en vais donc travailler.
M. VINOT
C'est bon; je m'en vais vous envoyer votre vin. Adieu*
M. BROSSART.
Adieu , adieu. A douze toujours.
M. BROSSART , se mettant à travailler. (Il peint une rose rouge.)
Quelle diable de fantaisie de vouloir un lion d'or ! Ah ! je
t'en répons 5 tu auras tu auras un lion d'or! Pourvu
qu'il m'envoie du vin toujours. Allons, allons, qu'importe? Quand le vin sera une fois ici, je ne le rendrai pas.