‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 2)Chapitre 158 sur 236 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

M. DISCRET, M. DUBOIS HL$,t la main droite enéeharpe.

M. DUBOIS FILS

Monsieur, je suis bien votre serviteur. Auriez-vousle temps de m'écrire une lettre tout-à-l'heure?

M. DISCRET

Oui, monsieur, vous n'avez qu'à dire, tout ce qui est pressé avec moi a toujours la préférence. Voulez-vous bien vous donner la peine de vous asseoir?

M. DUBOIS FILS, s'asseyant.

Ce n'est pas que je ne sache écrire au moins ; mais c'est qu'il m'est venu un mal d'aventure au pouce, qui me fait un mal de chien, de façon que je n'en peux rien faire ni le jour ni la nuit 5 j'ai la main grosse comme votre tète.

M. DISCRET

Ah bien , je vous donnerai un remède qui vous emportera cela comme avec un rasoir et sans douleur.

M. DUBOIS

Après la lettre. Voici , monsieur, de quoi il retourne. Je suis amoureux d'une demoiselle et je voulais l'épouser • mais elle me fiche malheur depuis quelques jours , ainsi que sa mère; cela me déplaît à moi, parce que je suis un gaillard , qu'il ne faut pas me dire en deux fois une même chose. Voilà la lettre qu'elle m'a écrite ce malin , à quoi je veux faire une réponse un peu salée , là , vous m'entendez bien.

M. DISCRET

Laissez, laissez-moi faire , vous serez content. Mais voyons la lettre.

T,a voilà, lisez tout haut.

M. DISCRET, lisant.

« Mousieur et cher amant,

a J'ai l'honneur de vous écrire ces lignes pour vous faire à a savoir que j'ai bien du chagrin 5 parce que je crains déjà » que quand je serai votre femme vous ne m'aimiez pasj voi- » là pourquoi ma chère mère me défend de vous parler da- » vantage, ce qui met mon cœur en combustion, et que je ne » passe pas une nuit sans dormir en rêvant de vous ; ce n'est » pourtant pas que je ne vous aime autant que je vous aimais, » voilà ce que je ne voulais pas vous dire, quoique je croie » que vous ne m'aimez plus ; mais la plume me tombe des » mains pour dire que cela n'est pas vrai, et que je vous aime » toujours de tout mon cœur.

«Votre très-humble et très-obéissante servante,

» Jeanneton. *

Jeanneton? (H est étonné.)

M. DUBOIS FILS

Oui, Jeanneton.

M. DISCRET

C'est plaisant ; mais ce n'est pas son écriture, ainsi ce n1 est pas elle..

M. DUBOIS FILS

Je vous dis que c'est son écriture. Oh, elle écrit bien ; ce n'est pas par-là que le pot s'enfuit.

M. DISCRET

C'est que vous ne savez pas ce que je veux dire. Ah ça, je m'en vais vous faire une réponse : quel style voulez-vous?

Comme vous voudrez, je veux l'envoyer promener ainsi que sa mère surtout; parce que c'est comme cela qu'il faut traiter les femmes pour en venir à bout.

M. DISCRET

C'est bien dit. Vous connaissez bien le beau sexe.

358 l'écrivain

M. DUEOTS FILS.

Je veux faire semblant comme si je n'avais pas reçu sa lettre et que cela vienne premièrement de moi, ce que je lui dirai.

M. DISCRET

Je vous entends bien. Vous allez voir, (il écrit.)

M. DUBOIS FILS

Parlez de la mère surtout.

M. DISCRET

Ne vous embarrassez pas. (Décrit.)

M. DUBOIS FILS

Nous verrons.

M. DISCRET

Tenez, voilà le commencement.

M. DUBOIS FILS

Voyons.

M. DISCRET lit.

« Mademoiselle, » Je mets la main à la plume, mais avec regret, mon cœur » saigne de tous les côtés, hors du vôtre, quand je pense à ma- » dame votre mère qui est comme un dragon toujours envers » moi.

M. DUBOIS FILS

C'est bien; mais....

M. DISCRET

Écoutez, écoutez, vous serez content. Il me vient une bonne idée dans la tète. (Écrivant.)

« Et qui ne peut vous donner que de mauvais conseils quaut » à l'égard de mon amour.

M. DUBOIS FILS

C'est cela, mais il faudrait que la mère pût se fâcher, et lui dire que je ne veux plus de mariage.

M. DISCRET

Oh, je sais bien, vous allez voir, (il écrit.) Tenez, voyez si ce n'est pas là ce que vous voulez dire? (il Ht.)

» Et comme le piédestal de sa vertu a souvent fait des faux » pas....

M. DUBOIS FILS

Très-bien ; c'est fort bon!

M. DISCRET, lit.

» Je crains qu'il n'en arrive de même de vous.

On ne peut pas mieux!

M. DISCRET, écrivant.

» Si vous vouliez éprouver mon amour, sans mariage, je ne » demanderais pas mieux dans ce cas-là que d'être de tout » mon cœur, mademoiselle,

)) Votre trcs-bumble et très-respectueux serviteur.»

M. DUBOIS FILS

C'est comme si je l'avais écrit moi-même, voilà tout ce que je voulais dire; il n'en faut pas davantage.

M. DISCRET

Je suis bien aise que vous soyez content ; dame , nous autres , il nous passe tant de ces affaires-là par les mains , que j'y suis un peu grec.

M. DUBOIS FILS

Je le vois bien.

M. DISCRET

Avant de la cacbeter, ne faut-il pas signer?

M. DUBOIS FILS

Oui, vraiment.

M. DISCRET

Dites-moi votre nom.

M. DUBOIS FILS

Je m'appelle Discret.

M. DISCRET

Discret? mais c'est aussi mon nom.

Tout de bon?

M. DISCRET

Sûrement. C'est plaisant cela! Est-ce que vous seriez le fils de M. Discret, facteur de la petite poste, qui a été tué à l'armée il y a bien long-temps?

36o l'écrivain

M. DUBOIS FILS

C'est moi-même; c'est que j'avais déserté, et voilà pourquoi ou m'avait fait passer pour mort.

M. DISCRET

Cela fait uue différence -7 mais en ce cas-là nous sommes cousins.

M. DUBOIS FILS

Ah, j'en suis charmé. Parbleu, il faudra boire chopine ensemble.

M. DISCRET

Je ne demande pas mieux , je m'en vais cacheter cette lettre, et puis je vous mènerai à un endroit où il y a de bon vin. Je m'en vais mettre l'adresse à mademoiselle, mademoiselle Jeanneton?

M. DUBOIS FILS

Sans doute.

M. DISCRET, écrivant et cachetant.

Voilà votre affaire finie , cousin, (il lui donne la lettre.) Si vous voulez venir à présent

M. DUBOIS , mettant la main à la poche.

Mais il faut que je vous paie.

M. DISCRET

Bon, entre parents. Et puis vous allez payer chopine. Allons, je vous expliquerai ce qui m'a si fort étonné.

M. DUBOIS FILS

Allons, venez.

M. DISCRET, rangeant ses papiers.

C'est qu'il faut arranger ses affaires. Je vous suis.

(Ils s'en vont.)

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