JUSTINE, ROSALIE, M™ LOUVIER, M"« JAVOTTE, M. RAIMOND
JUSTINE, à M. Raimond.
Y a-t-il quelque chose pour le service de monsieur? Des bourses à cheveux, des nœuds d'épées, cordons de cannes, cordons de montres?
ROSALIE
Des sacs à ouvrages pour les dames, des bonnets aux proverbes, des bonnets à la grippe?
M. RAIMOND
Voilà précisément, mesdemoiselles, ce que je demande.
JUSTINE
Monsieur, donnez-vous la peine de vous asseoir. Vous allez voir tout ce qu'il va de plus beau en bonnets aux proverbes.
4o LE BOITEUX.
M. RAIMOND
Non, non; ce n'est pas cela.
ROSALIE
C'est des bonnets à la grippe que monsieur veut?
M. RAIMOND
Oui, mesdemoiselles, à la grippe.
Oh! monsieur, nous en avons; vous allez en voir, et tout ce qu'il y a de plus beau .
H. RAIMOND
Je ne veux pas épargner : ainsi —
JUSTINE
Monsieur, vous n'en avez pas l'air; et nous connaissons un peu notre monde. Tenez, monsieur, regardez cela; voilà un des plus beaux bonnets à la grippe qu'il y ait jamais eu.
M. RAIMOND
Vous me l'assurez? parce que moi
JUSTINE
Oh! pour cela, ce n'est pas monsieur que nous voudrions tromper.
M. RAIMOND
Je le crois. Et combien le vendez- vous?
ROSALIE
Faut-il parler à monsieur en conscience?
M. RAIMOND
Sans doute, sans doute; je n'aime pas à marchander.
ROSALIE
Eh bien, monsieur, c'est douze francs, ni plus ni moins.
M. RAIMOND
Douze francs? Ne pourriez -vous pas l'embellir un peu? mais d'une façon modeste cependant; je voudrais y mettre un louis.
Monsieur, rien n'est plus aisé. Justine, il n\ a qu'à y mettre un ruban de dentelle.
JUSTINE
Oui; mais c'est une allure de quinze francs de plus.
LE BOITEUX. /jl
ROSALIE
Oh bon! avec monsieur, nous ne regarderons pas à un ecu. Si monsieur veut attendre, cela sera l'ait dans le moment. (Eii«
travaille au bonnet.)
M. RAIMOND
C'est que je suis un peu pressé. Vous demeurez là dans un beau quartier.
JUSTINE
Oui, monsieur, et un quartier d'honnêtes gens : voilà ce qu'il y a de plus agréable.
M. RAIMOND
Vous connaissez sûrement madame Louvier?
JUSTINE
F%ort peu, monsieur ; c'est une femme froide et sévère.
M. RAIMOND
C'est ce qui me paraît. Est-ce sa fille qui est avec elle!
ROSALIE
Oui, monsieur j oh! c'est bien le plus joli caractère du monde! Elle est charmante!
C'est bien vrai cela , qu'elle est charmante , mademoiselle Javotte.
JUSTINE
Ah ! vous savez son nom j vous la connaissez donc?
M. RAIMOND
Moi? non comme cela. Vient-elle quelquefois ici?
JUSTINE
Non , monsieur : elle ne quitte jamais sa mère ; et elles ne nous ont encore rien acheté, depuisque nous sommes dans le quartier.
M. RAIMOND
Est-ce qu'elle est méchante , madame Louvier?
ROSALIE
Méchante? Je crois que non ; n'est-ce pas , Justine?
JUSTINE
Je ne sais pas; mais Il ne faut pas dire du mal de ses
voisines.
M. RAIMOND
J'entends j elle n'est pas trop bonne.
JUSTINE
Je ne dis pas celaj cependant il ne faudrait pas trop s'y frotter.
Elle a fait mourir son mari de chagrin , par sa jalousie 5 c'est une femme qui prend la mouche sur un rien.
M. RAIMOMD.
Cela n'est pas agréable.
ROSALIE
Oh! point du tout ; et je crois que la petite personne a beaucoup à souffrir avec elle. Enfin , elle n'ose seulement pas nous saluer devant sa mère.
M. RAIMOND
(Test un peu extraordinaire.
JUSTINE
Ajoutez à cela qu'elle est d'une avarice affreuse.
M. RAIMOND
On m'en avait dit quelque chose.
ROSALIE
Elle refuse tout à sa fille.
M. RAIMOND
Que je la plains !
JUSTINE
Monsieur, ne dites pas que nous vous avons dit cela : car ii faut vivre en paix avec ses voisins , quels qu'ils soient.
M. RAIMOND
Ne vous mettez pas en peine : je ne dis jamais rien de tout ce que je sais .
Voilà votre bonnet qui va être bientôt fini.
M. RAIMOND
Oui ; mais j'ai affaire , et je ne puis rester plus long-temps. Je vais vous le payer, et je vous prierai de le donner à Grand- Pierre , qui sait où je demeure , et qui me l'apportera.
ROSALIE
Grand-Pierre?
M. RAIMOND
Oui ; vous le connaissez?
JUSTINE
C'est lui qui fait toutes nos commissions.
M. RAIMOND, comptant de l'argent.
Voilà douze francs , dix-huit , vingt-quatre.
ROSALIE
Monsieur, en vous remerciant. Quand il vous faudra autre chose, nous vous demandons la préférence.