M. SANGLIER, M. PILIER
M. SANGLIER
Ah , bonjour, monsieur Pilier.
Eh bien , monsieur Sanglier, cette voix que vous disiez que nous aurions?
M. SANGLIER
Je n'en ai pas entendu dire la moindre chose, que ce que Ton nous en a dit avant-hier.
M. PILIER
Et vous ne vous en êtes pas informé depuis?
M. SANGLIER
Je n'en sais pas davantage : les uns me disent quelle est an concert de Lyon, d'autres, à Rouen 5 cela n'est pas clair et c'est dommage, car on prétend que c'était la même voix précisément que celle de mademoiselle Le Maure.
M. PILIER
Il faudrait donc qu'on y envoyât.
M. SANGLIER
La moitié des gens disent que l'on n'a pas besoin de ces voix-là, qu'elles ne savent que crier, et qu'elles ne chantent point.
M. PILIER
Voilà comme l'opéra français, la gloire de la nation, se perdra! est-ce que vous ne voyez pas cela?
M. SANGLIER
Eh , je ne le vois que trop!
M. PILIER
Il faudrait donc songer à y remédier.
M. SANGLIER
J y songe aussi; mais cette diable de musique d'opéra-comique, nous écrasera tôt ou tard.
M. PILIER
Il faut pourtant prendre un parti, il n'y a pas à balancer.
M. SANGLIER
Si Ton pouvait donner des opéras de Lully, il n'est pas douteux que nous reprendrions bieutôt le dessus, j'en suis bien sûr, moi.
M. PILIER
Qu on nous donne du Rameau seulement; allons je le veux bien, je le leur passe.
M. SANGLIER
Du Rameau!
M. PILIER
Oui, monsieur; c'est toujours du véritable opéra.
M. SANGLIER
Si vous voulez.
M. PILIER
Il ne faut pas être si difficile.
M. SANGLIER
Il est vrai quil y a du récitatif.
Si. PILIER.
Et de belles scènes!
Pas tant que dans Lully; voilà le vrai goût français et que je voudrais bien voir renaître, sans cela nous sommes perdus.
M. PILIER
Les ballets nous écraseront tout-à-fait, monsieur, quand la musique nouvelle ne prendrait pas le dessus.
M. SANGLIER
Comment faire donc?
M. PILIER
Je nen sais rien.
M. SANGLIER
Il ny a presque plus de gens de notre parti.
M. PILIER
On ne veut que des ariettes.
DE LOPÉRA. /| 59
M. SANGLIER
Et de la danse.
M. PILIER
Je cherche depuis long-temps quelque moyen de remédier à tout cela.
M. SANGLIER
Et moi, donc? Je ne reste pas les bras croisés. Croyez-vous que je ne gémisse pas de cette décadence du goût?
M. PILIER
Armide avait réussi.
J'en espérais beaucoup.
M. PILIER
Il faudrait redonner Armide.
M. SANGLIER
Sans doute; mais faites entendre cela à tout Paris!
M. PILIER
Ils aimeront mieux tout perdre.
M. SANGLIER
Ils nous proposeront de mettre V opéra-comique à l'Opéra, et d'y joindre des ballets,
M. PILIER
Il ne faut pas le souffrir.
M. SANGLIER
J'y suis bien résolu.
M. PILIER
Mais comment l'empêcher?
M. SANGLIER
Emparez-vous du parterre.
M. PTLIER.
Il n'y a plus personne de goût.
RI. SANGLIER
Et dans le foyer?
On y vient parler nouvelles et chevaux pendant les scènes, et l'on n'en sort que pour les ballets.
M. SANGLIER
On ne pense sérieusement à rien à présent.
M. PILIER
Il n'y a que vous et moi qui nous occupions de cela.
M. SANGLIER
Oui , mais nous y rêvons en vain , l'Opéra sera détruit malgré nous.
M. PILIER
Voiîà M. Qu'importe : il faudrait le gagner, lui qui voit beaucoup de monde.
M. SANGLIER
Bon J il ne se soucie de rien.
M. PILIER
Il faut essayer j l'Opéra ne saurait lui être indifférent , il n'en manque pas un.
M. SANGLIER
Eli bien voyons.
M. PILIER
Laissez-moi faire.