SCENE II
LA COMTESSE, LE VICOMTE
LA COMTESSE, entrant par une autre porte.
Le Chevalier nest plus ici ?
LE VICOMTE
Non, madame.
LA COMTESSE
Mais il était avec vous tout à l'heure.
4j4 LE BON M ART.
LE VICOMTE
Il vient de sortir dans l'instant.
LA COMTESSE
Je croyais qu'il m'aurait attendue.
LE VICOMTE
Ces regrets m'étonuent, je ne saurais ni1 empêcher de tous le dire, madame. J'osais me flatter que vous ne seriez pas fâchée de vous trouver seule avec moi.
LA COMTESSE
Vous vous nattiez un peu légèrement, comme vous le voyez.
LE VICOMTE
Ce n'est pas sérieusement que vous dites cela?
LA COMTESSE
Très-sérieusement.
LE VICOMTE
Madame, expliquez-vous de grâce.
LA COMTESSE
Expliquez-moi, vous-même, pourquoi, pendant que j'ai été à Courci, je ne vous y ai vu qu une fois, une seule fois en quinze jours ! il y a six mois que vous n'auriez pas été si long-temps sans me voir.
LE VICOMTE
J'ai eu l'honneur de vous dire et de vous mander, que les affaires de mon régiment m'obligeaient d'être à Versailles , presque tous les jours.
LA COMTESSE
Ce n'est pas ce que vous m'avez dit que je veux savoir 5 c'est ce qui est, ce que vous ne m'avez pas dit.
LE VICOMTE
Je serais bien embarrassé de vous dire autre chose.
LA COMTESSE
Je le crois , puisque vous ne me le dites pas. Avez- vous . des projets d'ambition qui puissent m'alarmer? Ne le craignez pas , je saurais sacrifier tout à votre gloire, et je ne me plaindrai pas.
LE BON MARI
LE VICOMTE
Moi, avoir d'autre ambition que de vous aimer et de vous plaire toute ma vie! Ah , madame, ne le croyez pas: l'ambition étouilè la tendresse , elle est avide , ne jouit jamais, et je perdrais pour elle un bonheur réel , sans lequel il me serait impossible de vivre. Non, madame, vous ne devez avoir aucune inquiétude. Bannissez toutes ces craintes, je vous en supplie, pour votre repos et pour le mien.
LA COMTESSE
Ah , vicomte! je ne sais pourquoi , mais je ne puis m'ôter de l'esprit que vous me trompez.
LE VICOMTE
Vous pouvez me soupçonner....
LA COMTESSE
Je me le reproche , mais en même temps rien ne peut me rassurer, ni ce que je me dis en votre faveur, ni ce que vous me dites vous-même.
LE VICOMTE
Souvenez-vous du tourment que vous ont donné les soupçons que vous avez eus que j'aimais madame dAncille.
LA COMTESSE
Eh bien, voilà justement ce que j'ai déjà pensé : je vous vois le même air et la même conduite que dans ce temps-là. LE vicomte.
Cependant vous avez été bien sûre que je ne l'aimais pas.
LA COMTESSE
Bien sûre , parce que vous m'avez dit que je me trompais, et que je trouvais indigne de vous et de moi de ne pas vous croire, et de faire d'autre recherche pour savoir si cela était vrai • voilà comme je suis.
LE VICOMTE
Et vous pourriez , avec cette façon de penser et d'aimer, croire que je vous sacrifierais à une autre ! où trouverai-je rien aussi digne de m'attacher pour la vie? Ah, madame, rendezvous plus de justice.
/j.76 LE BON MARI.
LA COMTESSE
Si vous me trompiez, Vicomte, à quels maux ne serais-je pas eu proie : songez donc à tout ce que j ai souffert pour résister à ce penchant invincible où tout m'entraînait malgré moi; les reproches que je me suis toujours faits et que je me fais encore, sans cesse, da tromper mi mari, dont je n'ai jamais eu un instant lieu de me plaindre.
LE VICOMTE
Mais il n'a point d'amour pour vous.
LA COMTESSE
Cela peut être, mais ii m'estime : et être toujours au moment de ne pas mériter celle estime et craindre de me voir confondue avec tant d'autres femmes , est un supplice continuel. S'il était possible que ce fût pour un ingrat, j'en mourrais de douleur.
LE VICOMTE
Que dites-vous, Comtesse, moi ingrat!...
LA COMTESSE
Je le crains.
LE VICOMTE , à genoux.
Je jure à vos pieds
LA COMTESSE
Ah, Vicomte! O ciel! levez-vous, c'est mon mari; il
vous a vu , je suis perdue !
LE VICOMTE , toujours à genoux.
Non, non, laissez -moi faire, et ne vous troublez pas.