‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 2)Chapitre 229 sur 236 · M11* DE PÉRAUDIÈRE, LE CHEVALIER · texte numérisé non relu

M11* DE PÉRAUDIÈRE, LE CHEVALIER

Comment , mademoiselle , vous consentez enfin à me voir, à m'entendre ! Etre dans le même lieu que vous depuis deux mois , ne pouvoir ni vous parler, ni vous écrire , et parce que vous ne le voulez pas!

M1Ie DE PERAUDIERE.

Ne vous ai-jc pas dit mes raisons? Si ma mère eût soupçon- Dé la moindre intelligence entre nous , tout notre espoir n'était-il pas détruit? Ne valait-il pas mieux attendre avec prudence l'arrivée de mon oncle, puisqu'il est mon tuteur, qu'il consent à tout, et qu'il y fera consentir ma mère?

LE CHEVALIER

Mais pourquoi avez-vous pu croire que madame votre mère me connaissant , s'opposerait à notre mariage?

M1Ie DE PERAUDIERE.

C'est une faiblesse qu'il était inutile de vous dire , mais que je veux bien vous apprendre à présent, pour vous prouver à quel point vous avez tort. Vous savez combien ma mère aime à plaire ; mais vous ne savez pas quelle est la source de l'humeur qui s'est emparée d'elle depuis quelque temps ; c est la crainte de vieillir qui la tourmente continuellement 5 je lui ai entendu dire qu'elle ne concevait pas comment une femme encore jeune pouvait supporter le titre de grandmère. Après cela , croyez-vous que l'idée de me voir vous épouser pourrait lui plaire? non, elle n'y consentira jamais que lorsqu'elle y sera forcée et brusquement, sans pouvoir espérer de 1 empêcher.

LE CHEVALIER

Ah , quand on aime bien , il est si doux de le prouver , qu'on est moins occupé que vous ne l'étiez de toutes ces craintes.

Mlle DE PERAUDIERE.

Et quand on aime bien , se rebute-t-on si facilement et se détermine-t-on à en épouser une autre? Croyez- vous que j'en eusse été capable? Non, jamais ! je me serais reprochée jusqu'à cette pensée.

LE CHEVALIER , avec joie.

Vous croyez donc?.... quoi, vous m'aimez toujours !

M1!c DE PERAUDIERE.

Moi qui faisais tout mon bonheur de l'espoir d'une union délicieuse, je ne m'occupais que d'un ingrat!

4ô8 LA CORBEILLE

LE CHEVALIER

O ciel ! que dites- vous?

M1Ie DE PÉRAUDIÈRE.

Ce n'était donc qu'un goût faible, passager; peut- être seulement ie plaisir de tous voir aimé? je frémis de le penser ?

LE CHEVALIER

Mais écoutez-moi —

Mlle DE PÉRAUDIÈRE.

]Non , je ne veux plus rien entendre , et je n'ai voulu you-; voir que pour vous dire que je vais vous bannir entièrement de mon cœur.

LE CHEVALIER

Ali , vous me ravissez!

Mllc DE PÉRAUDIÈRE.

Quoi, vous insultez à ma douleur ! perfide !

LE CHEVALIER

Je ne me sens pas de joie. Arrêtez.

Mlle DE PÉRAUDIÈRE.

Non, laissez-moi vous fuir pour jamais.

LE CHEVALIER

Non, vous ne me fuirez point, apprenez

Mlle DE PÉRAUDIÈRE.

Je n'en sais que trop j ce n'était donc que pour jouir de mon désespoir que vous avez pu consentir encore à me voir! ce n était que....

LE CHEVALIER

Ali , je vous prie de m'écouter : vous ne me condamnerez, point, j'en suis bien sur.

31lle DE PERAUD1ÈRT.

Et comment voulez-vous que j'approuve ce mariage? je le devrais, je devrais sentir que je suis trop heureuse de n'être point engagée avec un homme qui ne vou'nit que me tromper, qui ne m'a jamais aimée; mais

LE CHEVALIER

Vous m'offensez cruellement par cette pensée; calmez-vous, ce mariage ne se fera point.

M1Ie DE PERAUDIERE.

Jl ne se fera point?

LE CHEVALIER

Non, il n'a même jamais dû se faire.

Ttfllc DE PÉRAUDIÈRE , avec joie.

Je ne vous comprends pas, se pourrait-il

LE CHEVALIER

La contrainte où vous m'avez fait vivre depuis deux mois , fexcès de précaution et de prudence que vous avez exigé de uioi, tout cela m'a tourné la tète ; je me suis cru à la veille de vous perdre.

M1Je DE PÉRAUDIÈRE.

Comment?

LE CHEVALIER

J'ai vu tant de fois des demoiselles avec beaucoup d^amour ne pouvoir pas résister à leurs parents, et prendre le parti d'éloigner d'elles, sous quelque prétexte, leur amant, pour éviter leurs reproches et se rendre plus capables d'obéir à ce qu'on exigeait d'elles, que j'ai craint que vous n'employassiez ce moyen pour consentir à me perdre.

flllle DE PÉRAUDIÈRE.

Ah, Chevalier! vous m'avez crue capable de vous abandonner?

LE CHEVALIER

Quand on aime vivement, on s'alarme de même ; j'ai vou lu vous forcer de rompre ce silence qui me désespérait, pour voir si je ne me trempais pas, et calmer mes inquiétudes.

Mllo DE PÉRAUDIÈRE.

Et qu'avez-vousfait? je crains que vous ne vous soyez trop engagé, pour pouvoir à présent....

LE CHEVALIER

Il n'y a pas même l'apparence d'engagement. Pour vous

faire parvenir que j'allais me marier, je n'ai fait autre chose qu'envoyer un inconnu, avec un air de mystère, commander une corbeille de mariage chez mademoiselle Atari , et il a nommé mademoiselle de Charville, plutôt qu'une autre ; voilà tout. Mais ce n'a pas été sans craindre que ce moyen ne fût inutile si vous aviez consenti à en épouser un autre.

MIIe DE PÉRAUDIÈRE.

Ah, Chevalier .' j'ai donc eu tort de vous soupçonner d'être infidèle, et vous m'aimez toujours?

LE CHEVALIER

Eh, puis-je faire autrement? J'aimerais mieux mourir que de cesser jamais....

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