SCENE IL LA COMTESSE, LE COMMANDEUR
LA COMTESSE
Commandeur, voulez-vous que je me lève?
LE COMMANDEUR
Vous vous moquez de moi , madame la Comtesse.
LA COMTESSE
Mettez-VOUS donc là. (Le Commandeur s'assied.) C'est que je SUIS
d'un abattement
LE COMMANDEUR
Quoi! vous êtes toujours de même?
LA COMTESSE
Bon ! cent t'ois pis.
LE COMMANDEUR
Vous ne voulez pas monter à cheval aussi.
LA COMTESSE
Qu'est-ce que vous dites donc? J'y ai monté six mois.
LE COMMANDEUR
Eh bien ?
LA COMTESSE
Eh bien, j'y ai gagné un bon rhume qui m'a duré tout l'hiver.
LE COMMANDEUR
Cela est singulier — Je n'ai pas été enrhumé, moi ; et si vous saviez que je ne reste pas en place.
LA COMTESSE
Oh ! mais vous avez un corps de ter, vous.
LE COMMANDEUR
Ah, pas tant, pas tant; celait bon autrefois. Madame la Comtesse, si j'étais comme vous, je prendrais des eaux; car tout cela , vous entendez bien —
LA COMTESSE
J'en prends.
LE COMMANDEUR
Doù cela vient-il? — Je ne suis pas médecin, moi, pour vous le dire ; mais je prendrais des eaux , n'importe desquelles, parce que cela demande un régime.
LA COMTESSE
Je vous dis que j'en prends.
LE COMMANDEUR
Oh , cela est différent ! C est que vous autres femmes, vous avez quelquefois des répugnances.
LA COMTESSE
Je n'ai point de répugnances ; mais cela m'affaiblit
LE COMMANDEUR
Je vous le disais bien.
LA COMTESSE
Ne parlez pas si haut.
LE COMMANDEUR
Ah l je vous demande pardon.
C'est que ma tête est devenue si faible depuis quelque temps
LE COMMANDEUR
Je ne savais pas cela .
LA COMTESSE
C'est bien honnête à vous de vous être souvenu de moi.
LE COMMANDEUR
Je m'en souviens toujours. Dans ce moment-ci, je viens vous demander de me rendre un grand service ; mais un service essentiel.
LA COMTESSE
Je ne demande pas mieux.
LE COMMANDEUR
C'est pour M. delà Poternière?
LA COMTESSE
Qu'est-ce que c'est que M. de la Poternière?
LE COMMANDEUR
C'est un officier qui a été dans inon régiment , et qui est major de Bouchain ; c'est un brave homme, qui a une femme et quatre enfants.
LA COMTESSE
Qu'est-ce qu'il veut , puisqu'il est placé?
LE COMMANDEUR
Oui, placé! Vous ne savez pas que Bouchaiu est grand comme la main. Il désirerait d'avoir la survivance du lieutenant-de-roi de Cambrai , qui est fort vieux : cela le mettrait à portée d'élever sa famille; et c'est réellement une souche d'honnêtes gens .
LA COMTESSE
Je la demanderai pour lui.
LE COMMANDEUR
Tous me ferez le plus grand plaisir. Ce malheureux-là est couvert de blessures -7 mais malgré cela , c'est un homme ardent, vif, et bien en état de faire le service dans une place.
LA COMTESSE
Je n'entends rien à tout cela ; vous me donnerez un mémoire.
LE COMMANDEUR
Il vous en donnera un lui-même ; je vous demande la permission de vous le présenter.
LA COMTESSE
Non , je ne veux pas le voir ; cela n'est pas nécessaire.
LE COMMANDEUR
Pourquoi ?
LA COMTESSE
C'est qu'il viendra me tourmenter
LE COMMANDEUR
Je vous réponds que non.
LA COMTESSE
Dans l'état où je suis, cela ne se peut pas ; d ailleurs, pourvu que je fasàe son affaire . c'est tout ce qu'il faut.
LE COMMANDEUR
Cest vrai ; mais
LA COMTESSE
Je ne saurais que lui dire ; cela me serait insupportable : tout ce qui me contrarie me (ait un mal affreux.
LE COMMANDEUR
Vous ne serez pas embarrassée de lui parier 5 il vous parlera tant que vous voudrez.
LA COMTESSE
Si c'est un bavard, ce sera un supplice pour moi.
LE COMMANDEUR
Ne craignez rien.
LA COMTESSE
Mais quelle fantaisie de vouloir qu'il me voie !
LE COMMANDEUR
Cest que cela lui fera plaisir : les gens de province croient quil faut quils expliquent eux-mêmes leurs affaires.
LA COMTESSE
Voilà justement ce que je crains ; le mémoire suffit.
LE COMMANDEUR
Je vous le demande en grâce.
Eh bien , vous me l'amènerez un de ces jours.
LE COMMANDEUR
Il est ici.
LA COMTESSE
Commandeur, vous êtes bien pressant.
LE COMMANDEUR
Voyez- le -y vous en serez débarrassée.
LA COMTESSE
Et puis il viendra tous les jours.
LE COMMANDEUR
Je vous réponds que non.
LA COMTESSE
S'il me parle de son affaire , il ne finira pas ; et rien de si fatigant.
LE COMMANDEUR
Il ne vous dira qu'un mot.
LA COMTESSE
Vous le voulez? Si je lui trouve la moindre disposition
à me tourmenter, je ne me mêle plus de fui.
LE COMMANDEUR
J'y consens.
A cette condition, faites-le entrer. Je vais passer un moment là-dedans, et je reviens tout de suite. (Elle entre dans une
garde-robe, et le Commandeur fait entrer M. de la Poternière.)