SCENE II
M. D'ERVIÈRE, M. D'ORBEL, M. DE GRAND-PRÉ,
en habit noir el eu pleureuses, avec un mouchoir. M. DE GRAND-PRÉ s'arrête en entrant, et tient son mouchoir sur ses yeux.
Ah, mon ami!
m. nd'orbel.
Mon rher Grand-Pré, votre douleur est juste, et je viens aussi pleurer avec vous.
M. DE GRAND-PRÉ , se jetant dans un fauteuil.
Mes amis , j'ai tout perdu!
M. DORBEL.
Il est vrai qu'il n'y a pas une autre femme comme celle-là.
M. DE GRAND-PRÉ
D'Ervière le sait bien ; il la connaissait comme moi ; il passait sa vie avec elle. Mon ami, nous ne la verrons plus, (il
pleure.)
M. D'ERVIÈRE.
Que de grâces ! que d'esprit ! que de gaîté !
M. D'ORBEL.
Et elle était vraie sa gaîté ; elle riait de lame ; ce n'était pas une grimace; ce n'était pas parce que le rire lui seyait bien.
M. DE GRAND-PRE
Oh ! elle n'y pensait seulement pas.
m. d'orbel.
Je me souvieudrai toute ma vie de l'histoire de cet abhé.
M. DE GRAND-PRÉ
A Vincennes?
M. DORBEL , riant.
Oui.
M. DE GRAND -PRÉ
D'Ervière y était ; il doit s'en souvenir.
M. D'ERVIÈRE.
Si je m'en souviens ! Je ne l'oublierai jamais, m. d'orbel.
Quand je pense encore comme l'abbé donna dans le pa-
neau. Ah ! ah ! ah ! comme il croyait Ah ! ah ! ah ! Je n'ai
jamais rien vu de si plaisant. Ah ! ah ! ah :
M. DE GRAND-PRÉ
Comme elle l'avait amené par degrés à croire que —
m. d'orbel.
A croire. Ah ! ah ! ah !
m. d'ervière, Oui , à croire ; c'est vrai cela. Ah ! ah ! ah !
Ensemble, tous trois riant à l'excès.
Ah ! ah ! ah ! etc.
M. d'orbel.
Ah ! je n'en puis plus.
M. DE GRAND-PRÉ, finissant de rire.
Ah ! ah ! ah !
M. D'ORBEL.
Mon ami , tuas fait là une perte irréparable.
M. DE GBAND-PRÉ, pleurant.
Ah , je le Sais bien ! (Retombant dans son fauteuil.) M. D'ORBEL.
ne dois jamais t'en consoler.
LE VEUF. Çfj
M. DE GRAND-PRÉ
Moi , moi , m'en consoler ! Je me regarderais comme un lâche , si j'en avais la pensée ; d'Ervière le sait bien. Oui , mon cher d'Ervière, je veux que nous la pleurions toujours ensemble j il n'y a plus d'autre douceur pour moi. Me le promets-tu? (II pleure.)
M. D'ERVIÈRE.
Ah , si je te le promets! Assurément.
M. DE GRAND-PRÉ
Je ne te quitterai plus.
M. D'ERVIÈRE.
Ah , tant que tu voudras !
M. D'ORBEL.
Tout ce que je me rappelle d elle augmente mes regrets. Que de talents!
M. DE GRAND-PRÉ
Ah, qui en pourrait avoir davantage ! (Pleurant.)
M. d'eRVIÈRE.
Comme elle peignait !
M. DE GRAND-PRÉ
Comme elle jouait la comédie !
m. d'orbel.
Comme elle chantait dans les opéras comiques!
M. DE GRAND-PRÉ
Le français , l'italien !
M. D'ERVIÈRE.
Les duo , les duo !
M. DE GRAND-PRÉ
Tout ce qu'elle voulait.
M. d'orbel.
Dans Ninette à la cour, cet air que j'aimais tant l
M. DE GRAND-PRÉ
Lequel?
M. D'ORBEL.
Eh , mon dieu! tu sais bien ce que je veux dire, toi, d'Ervière?
M. d'oREEL.
Lequel donc?
ai. d'erviêre.
Et celui qu'il chantait aussi Grand-Pré ; où il la contrefaisait si bien que nous croyions que c'était elle.
ai. DE GRAND-PRÉ.
Ab ! « Viens , espoir enchanteur ? »
ai. d'orbel.
Oui, c'est cela.
ai. d'erviêre.
Je m'en souviens.
ai. d'orbel.
Comment donc est cet air-là? Ab ! je crois que le voici.
(Il chante faux.)
Viens , espoir enchanteur, Viens consoler mon cœur,
aï. DE GRAND-PRÉ.
Ab , mon dieu ! qu'elle ne chantait pas comme cela ; je m'en vais vous dire. Cet air-là m'a toujours tourné ia tête, chanté par elle ; voilà pourquoi je l'ai appris. (Il chante en femme.)
Viens , espoir enchanteur, Viens consoler mon cœur, D'un sort plein de douceur.
Peins-moi limage.
ai. d'orbel.
Il y avait une tenue , il y avait une tenue.
ai. DE GRAND-PRÉ.
La voici.
Viens
ai. d'orbel.
C'est cela même.
ai. DE GRAND-PRÉ.
Viens consoler mon cœur, Viens consoler mon cœur;
Promets-moi le bonheur D'enchaîner mon vainqueur, De fixer son ardeur Trop volage.
M. d'orbel.
Le volage est plus long que cela.
M. DE GRAND-PRÉ
Attends donc.
Trop vola ge?
Trop volage.
Viens....
Viens me tracer limage Du plus fidèle hommage
m. d'ervière.
C'est comme si on l'entendait.
M. DE GRAND- PRÉ
Promets-moi l'avantage , Promets-moi l'avantage De fixer un vola — ge.
m. d'orbel.
Plus long encore.
M. DE GRAND-PRÉ 9 faisant signe avec la main de se taire.
De fixer un vola ge.
m. d'orbel.
Fort bien , fort bien.
M. DE GRAND-PRÊ
Et puis :
Espoir flatteur, Viens consoler mon cœur.
Espoir flatteur, Viens consoler mon cœur.
M. DORBEt.
Bravo ! bravo !
M. DE GRAND-PRÉ
Paix donc .
Viens consoler.... mon cœur.
m. d'oreel.
Il n'y a rien , rien au monde , qui puisse tenir lieu dune femme comme celle-là.
M. DE GRAND-PRÉ , retombant dans le fauteuil.
Non , non , mes amis , il n'y a rien ; rien . Ah !
m. d'orhel.
Allons ; allons , mon cher Grand-Pré, il faut se faire une raison.
M. DE GRAND -PRÉ
Eh! je serais trop heureux de l'avoir perdue la raison.
m. d'orbel.
Mais si elle en avait aimé un autre que toi , ne serais -tu pas encore plus à plaindre ?
M. DE GRAND-PRÉ
Un autre que moi ! un autre ! Ah ! d'Ervière le sait hien, si elle en a aimé un autre ; il est là pour le dire. Hélas , la pauvre femme !
M. D'ERVIERE.
Allons , allons 7 ne parlons pas de cela .
M. DORBEL.
Mais pourquoi? Tout ce qui occupe la douleur, la console.
M. DE GRAND-PRÉ
La console? Est-ce moi qu'on croit qui peux se consoler?
m. d'ervière.
Non ; mon ami , non , non , nous ne le croyons pas.
m. de grand-pré.
Et pourquoi donc le dire?
m. d'orbel.
Je disais qu'en la rappelant, ainsi que ses talents, c'est occuper la douleur....
M. DE GRAND-PRÉ
Ah! avec ses talents, il y en aura pour long-temps.
m. d'orbel.
Un de ses talents supérieurs c'était celui de contrefaire tout le monde.
M. DE GRAND-PRÉ
Comme si on le voyait, tout le monde.
m. d'orbel.
Il n'y avait personne dont elle n" imitât la danse, par exemple.
m. de grand-pré.
Personne, non, personne!
m. d'orbel.
Dans les allemandes, surtout, madame de Mirecour, D'Ervière, donne-moi la main.
(Us dansent.)
M. DE GRAND-PRÉ
Non, non, ce n'est pas comme cela.
m. d'orbel.
Je te dis que si, la tête penchée , la ceinture en avant.
M. DE GRAND-PRÉ
jSon, te dis-je; ôte-toi Viens, d'Ervière; d'Orbel, je vais te montrer.
(Ils dansent.) \
M. D'ORBEL.
Oui , c'est vrai , c'est comme cela ; mais , mais quand elle dansait avec toi, Grand-Pré.
M. DE GRAND-PRÉ
Àh! tU Vas voir. (Il danse très-vivement arec M. d'Ervière.)
M. d'orbel.
Ah! mon ami, tn as raison; tu dois pleurer celte femme-là toute ta vie.
M. DE GRAND-PRÉ, se rejetant dans le fauteuil, et pleurant.
Je n'ai pas d'autre projet, mes amis; je puis bien vous en as-
surer. Ce que j'ai perdu ne se retrouva pas une seconde fois Ah!
M. D'ORBEL.
C'était par amour que tu lavais épousée., je crois?
M. DE GRAND-PRÉ
Oui , par amour -, mais c'est la première fois qu'on avait vu l'amour et la raison d'accord à ce point-là. m. d'orbel.
C'est au spectacle que tu en devins amoureux , je crois?
m. de grand-pré.
A l'opéra.