‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 2)Chapitre 34 sur 236 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

M. D'ERVIÈRE, M. D'ORBEL, M. DE GRAND-PRÉ,

en habit noir el eu pleureuses, avec un mouchoir. M. DE GRAND-PRÉ s'arrête en entrant, et tient son mouchoir sur ses yeux.

Ah, mon ami!

m. nd'orbel.

Mon rher Grand-Pré, votre douleur est juste, et je viens aussi pleurer avec vous.

M. DE GRAND-PRÉ , se jetant dans un fauteuil.

Mes amis , j'ai tout perdu!

M. DORBEL.

Il est vrai qu'il n'y a pas une autre femme comme celle-là.

M. DE GRAND-PRÉ

D'Ervière le sait bien ; il la connaissait comme moi ; il passait sa vie avec elle. Mon ami, nous ne la verrons plus, (il

pleure.)

M. D'ERVIÈRE.

Que de grâces ! que d'esprit ! que de gaîté !

M. D'ORBEL.

Et elle était vraie sa gaîté ; elle riait de lame ; ce n'était pas une grimace; ce n'était pas parce que le rire lui seyait bien.

M. DE GRAND-PRE

Oh ! elle n'y pensait seulement pas.

m. d'orbel.

Je me souvieudrai toute ma vie de l'histoire de cet abhé.

M. DE GRAND-PRÉ

A Vincennes?

M. DORBEL , riant.

Oui.

M. DE GRAND -PRÉ

D'Ervière y était ; il doit s'en souvenir.

M. D'ERVIÈRE.

Si je m'en souviens ! Je ne l'oublierai jamais, m. d'orbel.

Quand je pense encore comme l'abbé donna dans le pa-

neau. Ah ! ah ! ah ! comme il croyait Ah ! ah ! ah ! Je n'ai

jamais rien vu de si plaisant. Ah ! ah ! ah :

M. DE GRAND-PRÉ

Comme elle l'avait amené par degrés à croire que —

m. d'orbel.

A croire. Ah ! ah ! ah !

m. d'ervière, Oui , à croire ; c'est vrai cela. Ah ! ah ! ah !

Ensemble, tous trois riant à l'excès.

Ah ! ah ! ah ! etc.

M. d'orbel.

Ah ! je n'en puis plus.

M. DE GRAND-PRÉ, finissant de rire.

Ah ! ah ! ah !

M. D'ORBEL.

Mon ami , tuas fait là une perte irréparable.

M. DE GBAND-PRÉ, pleurant.

Ah , je le Sais bien ! (Retombant dans son fauteuil.) M. D'ORBEL.

ne dois jamais t'en consoler.

LE VEUF. Çfj

M. DE GRAND-PRÉ

Moi , moi , m'en consoler ! Je me regarderais comme un lâche , si j'en avais la pensée ; d'Ervière le sait bien. Oui , mon cher d'Ervière, je veux que nous la pleurions toujours ensemble j il n'y a plus d'autre douceur pour moi. Me le promets-tu? (II pleure.)

M. D'ERVIÈRE.

Ah , si je te le promets! Assurément.

M. DE GRAND-PRÉ

Je ne te quitterai plus.

M. D'ERVIÈRE.

Ah , tant que tu voudras !

M. D'ORBEL.

Tout ce que je me rappelle d elle augmente mes regrets. Que de talents!

M. DE GRAND-PRÉ

Ah, qui en pourrait avoir davantage ! (Pleurant.)

M. d'eRVIÈRE.

Comme elle peignait !

M. DE GRAND-PRÉ

Comme elle jouait la comédie !

m. d'orbel.

Comme elle chantait dans les opéras comiques!

M. DE GRAND-PRÉ

Le français , l'italien !

M. D'ERVIÈRE.

Les duo , les duo !

M. DE GRAND-PRÉ

Tout ce qu'elle voulait.

M. d'orbel.

Dans Ninette à la cour, cet air que j'aimais tant l

M. DE GRAND-PRÉ

Lequel?

M. D'ORBEL.

Eh , mon dieu! tu sais bien ce que je veux dire, toi, d'Ervière?

M. d'oREEL.

Lequel donc?

ai. d'erviêre.

Et celui qu'il chantait aussi Grand-Pré ; où il la contrefaisait si bien que nous croyions que c'était elle.

ai. DE GRAND-PRÉ.

Ab ! « Viens , espoir enchanteur ? »

ai. d'orbel.

Oui, c'est cela.

ai. d'erviêre.

Je m'en souviens.

ai. d'orbel.

Comment donc est cet air-là? Ab ! je crois que le voici.

(Il chante faux.)

Viens , espoir enchanteur, Viens consoler mon cœur,

aï. DE GRAND-PRÉ.

Ab , mon dieu ! qu'elle ne chantait pas comme cela ; je m'en vais vous dire. Cet air-là m'a toujours tourné ia tête, chanté par elle ; voilà pourquoi je l'ai appris. (Il chante en femme.)

Viens , espoir enchanteur, Viens consoler mon cœur, D'un sort plein de douceur.

Peins-moi limage.

ai. d'orbel.

Il y avait une tenue , il y avait une tenue.

ai. DE GRAND-PRÉ.

La voici.

Viens

ai. d'orbel.

C'est cela même.

ai. DE GRAND-PRÉ.

Viens consoler mon cœur, Viens consoler mon cœur;

Promets-moi le bonheur D'enchaîner mon vainqueur, De fixer son ardeur Trop volage.

M. d'orbel.

Le volage est plus long que cela.

M. DE GRAND-PRÉ

Attends donc.

Trop vola ge?

Trop volage.

Viens....

Viens me tracer limage Du plus fidèle hommage

m. d'ervière.

C'est comme si on l'entendait.

M. DE GRAND- PRÉ

Promets-moi l'avantage , Promets-moi l'avantage De fixer un vola — ge.

m. d'orbel.

Plus long encore.

M. DE GRAND-PRÉ 9 faisant signe avec la main de se taire.

De fixer un vola ge.

m. d'orbel.

Fort bien , fort bien.

M. DE GRAND-PRÊ

Et puis :

Espoir flatteur, Viens consoler mon cœur.

Espoir flatteur, Viens consoler mon cœur.

M. DORBEt.

Bravo ! bravo !

M. DE GRAND-PRÉ

Paix donc .

Viens consoler.... mon cœur.

m. d'oreel.

Il n'y a rien , rien au monde , qui puisse tenir lieu dune femme comme celle-là.

M. DE GRAND-PRÉ , retombant dans le fauteuil.

Non , non , mes amis , il n'y a rien ; rien . Ah !

m. d'orhel.

Allons ; allons , mon cher Grand-Pré, il faut se faire une raison.

M. DE GRAND -PRÉ

Eh! je serais trop heureux de l'avoir perdue la raison.

m. d'orbel.

Mais si elle en avait aimé un autre que toi , ne serais -tu pas encore plus à plaindre ?

M. DE GRAND-PRÉ

Un autre que moi ! un autre ! Ah ! d'Ervière le sait hien, si elle en a aimé un autre ; il est là pour le dire. Hélas , la pauvre femme !

M. D'ERVIERE.

Allons , allons 7 ne parlons pas de cela .

M. DORBEL.

Mais pourquoi? Tout ce qui occupe la douleur, la console.

M. DE GRAND-PRÉ

La console? Est-ce moi qu'on croit qui peux se consoler?

m. d'ervière.

Non ; mon ami , non , non , nous ne le croyons pas.

m. de grand-pré.

Et pourquoi donc le dire?

m. d'orbel.

Je disais qu'en la rappelant, ainsi que ses talents, c'est occuper la douleur....

M. DE GRAND-PRÉ

Ah! avec ses talents, il y en aura pour long-temps.

m. d'orbel.

Un de ses talents supérieurs c'était celui de contrefaire tout le monde.

M. DE GRAND-PRÉ

Comme si on le voyait, tout le monde.

m. d'orbel.

Il n'y avait personne dont elle n" imitât la danse, par exemple.

m. de grand-pré.

Personne, non, personne!

m. d'orbel.

Dans les allemandes, surtout, madame de Mirecour, D'Ervière, donne-moi la main.

(Us dansent.)

M. DE GRAND-PRÉ

Non, non, ce n'est pas comme cela.

m. d'orbel.

Je te dis que si, la tête penchée , la ceinture en avant.

M. DE GRAND-PRÉ

jSon, te dis-je; ôte-toi Viens, d'Ervière; d'Orbel, je vais te montrer.

(Ils dansent.) \

M. D'ORBEL.

Oui , c'est vrai , c'est comme cela ; mais , mais quand elle dansait avec toi, Grand-Pré.

M. DE GRAND-PRÉ

Àh! tU Vas voir. (Il danse très-vivement arec M. d'Ervière.)

M. d'orbel.

Ah! mon ami, tn as raison; tu dois pleurer celte femme-là toute ta vie.

M. DE GRAND-PRÉ, se rejetant dans le fauteuil, et pleurant.

Je n'ai pas d'autre projet, mes amis; je puis bien vous en as-

surer. Ce que j'ai perdu ne se retrouva pas une seconde fois Ah!

M. D'ORBEL.

C'était par amour que tu lavais épousée., je crois?

M. DE GRAND-PRÉ

Oui , par amour -, mais c'est la première fois qu'on avait vu l'amour et la raison d'accord à ce point-là. m. d'orbel.

C'est au spectacle que tu en devins amoureux , je crois?

m. de grand-pré.

A l'opéra.

Page 1