SCENE PREMIERE
LE MARQUIS, LE CHEVALIER
LE CHEVALIER entre en suivant le Marquis qui se promène.
Mais , Marquis , dites-moi donc pourquoi vous dites que vous voulez vous promener aux Tuileries , et que vous me faites entrer ici?
LE MARQUIS
Est-ce que la promenade ne vous semble pas belle?
LE CHEVALIER
Comment, la promenade?
Oui ; il est vrai qu'il n'y fait pas beaucoup d'air.
LE CHEVALIER
Pourquoi de l'air ici? Toutes les fenêtres sont fermées.
LE MARQUIS
Qu'est-ce que vous parlez de fenêtres dans un jardin?
LE CHEVALIER
Nous sommes dans un jardin?
LE MARQUIS
Mais C'est que je Croyais Bon! (Il regarde autour de lui.;
Vous me distrayez aussi.
LE CHEVALIER
Vous n'en avez pas besoin, je vous assure j mais poérvu que vous m'écoutiez , soit ici , soit ailleurs , c'est égal.
LE MARQUIS
Si vous avez à me parler, il faut le dire.
LE CHEVALIER
Je vous l'ai déjà dit 3 vous m'avez répondu : eh bien , allons aux Tuileries, nous causerons plus tranquillement.
C'est tvrai; c'est que j'ai changé d'idée en chemin. Mais voyons à présent ; je ne perds pas de vue mon projet.
LE CHEVALIER
Si vous avez un projet différent du mien , et qu'il soit meilleur, j'en profiterai avec grand plaisir ; ce sera même une marque d'amitié de votre part, à laquelle je serai on ne peut pas plus sensible. Voyons , je vous écoute.
LE MARQUIS
Si vous le savez , il est inutile de vous le redire ; mais je ne vois pas de meilleur parti à prendre dans ce cas-là , que le mariage.
LE CHEVALIER
Comment, le mariage? au lieu d'une compagnie de cavalerie?
LE MARQUIS
Je ne veux pas de compagnie de cavalerie.
LE CHEVALIER
Pourquoi donc?
LE MARQUIS
Mais songez que je suis officier-général .
LE CHEVALIER
Ce n'est pas pour vous ; comment voulez- vous que jimagiae
LE MARQUIS
Je le croyais.
LE CHEVALIER
C'est pour moi.
AJi ! vous voulez avoir une compagnie de cavalerie?
LE CHEVALIER
Oui } j'ai déjà eu l'honneur de vous en parler plusieurs fois.
LE MARQUIS
Oui , oui , je me rappelle.
LE CHEVALIER
Si vous voulez me faire avoir la promesse de la première
qui viendra à vaquer, mon argent est tout prêt; mais il faut en parler sans perdre de temps.
LE MARQUIS
Je ne suis venu ici que pour cela*
LE CHEVALIER
Réellement?
LE MARQUIS
Oui ; et si la Comtesse y consent , ce sera une affaire bientôt finie.
LE CHEVALIER
Est-ce quelle connaît quelque capitaine qui veuille quitter?
LE MARQUIS
Quoi quitter?
Le service.
LE MARQUIS
Ah ! c'est que vous me parlez toujours de votre compagnie.
LE CHEVALIER
Eli l oui , vraiment.
LE MARQUIS
C'est que je confondais.
LE CHEVALIER
Vous me promettez donc de suivre cette affaire?
LE MARQUIS
Je vous en réponds .
LE CHEVALIER
Il faut solliciter vivement.
LE MARQUIS
Ne vous mettez pas en peine. Je sais comme il faut s'y prendre vis-à-vis de ces messieurs. Je me ferai écrire partout ; il faut seulement que je sache le nom de votre rapporteur, et j'irai moi-même
LE CHEVALIER
Mais je n'ai point de rapporteur ; que voulez-vous donc dire?
LE MARQUIS
Si vous n'avez pas encore de rapporteur, il n'est pas temps de solliciter vos juges.
Mes juges ! à propos de quoi?
LE MARQUIS
Pour votre procès.
LE CHEVALIER
Mais je n'ai point de procès.
LE MARQUIS
Comment, ne m'avez-vous pas dit que vous voudriez que votre procès fût jugé avant votre départ pour la campagne?
LE CHEVALIER
Eh ! non ; je vous ai toujours parlé dune compagnie de cavalerie que je veux avoir.
LE MARQUIS
Ah ! oui , c'est vrai. Campagne , compagnie ; c'est apparemment parce que ces deux, mots se ressemblent, que j'ai brouillé tout cela.
LE CHEVALIER
Oui y car je ne vous ai point parlé de procès.
LE MARQUIS
Vous avez raison ; c'est la Comtesse qui en a un, et que je me suis chargé de suivre. C'est une famme charmante!
LE CHEVALIER
Je la connais.
LE MARQUIS
Eh bien, que dites-vous de cette affaire-là? Ne fais-je pas bien?
LE CHEVALIER
Quelle affaire?
LE MARQUIS
Est-ce que je ne vous ai pas dit que je l'épousais?
LE CHEVALIER
Non, vraiment.
LE MARQUIS
Cela me donne beaucoup d'affaires, comme vous voyez.
LE CHEVALIER
Et quand sera-ce?
LE MARQUIS
Mais je ne sais pas encore; car voilà plusieurs fois que je viens ici pour lui en parler, et je ne sais comment cela se fait, je L'oublie toujours; mais cette fois-ci, j'ai mis un papier dans ma boîte pour m'en souvenir.
LE CHEVALIER
Cela fait un mariage bien avancé.
LE MARQUIS
Je ne sais pas si elle y consentira j car il est difficile de la fixer long-temps sur le même objet. Quand vous lui parlez, elle semble vous écouter, et elle est à cent lieues de là.
LE CHEVALIER
Elle est peut-être distraite?
Oui, elle est distraite. C'est insupportable cela.
LE CHEVALIER
Ob! je vous en réponds.
LE MARQUIS
Elle est comme le vicomte de Montfort, qui a marié sa fille le mois passé; eb bien, je n'aime pas ce mariage-là. Je les ai vus à l'opéra, c'est le plus pauvre opéra; il finit de bonne beure, on peut se promener; mais pour cela, il n'y a que la campagne. Vous voyez bien que je ne me trompe pas de mot cette fois-ci, et que je ne dis pas compagnie pour campagne.
LE CHEVALIER
îSon, non; mais j'attendrai que votre mariage soit fait, pour penser à mon affaire.
LE MARQUIS
Oui, vous ferez bien, parce que ce mariage, le procès de la Comtesse, tout cela m'occupe beaucoup; on a mille lettres à répondre; elle veut que je lise un roman nouveau : tout cela ne peut pas s'accorder ensemble, vous en conviendrez bien.
LE CHEVALIER
Sûrement. Je vous laisse.
LE MARQUIS
Pourquoi? Nous irions à Topera ensemble.
LE CHEVALIER
Mais vous oubliez votre mariage.
Oui, c'est vrai; cette diable d'afiaire-là me tourne la tête; je ny pense jamais.... Je ne vous reconduis pas.
LE CHEVALIER, s'en allant.
Eh, non, non. Vous vous moquez de moi.