‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 2)Chapitre 50 sur 236 · PAR PHILOSOPHIE. I · texte numérisé non relu

PAR PHILOSOPHIE. I

grande partie des femmes qu'ils ont eues! pendant que ceux qui ont été ce qu'on appelle réellement constants , se reconnaissent à peine 5 encore n'est-ceque pour se récrier en même temps , Que j'ai vu cette femme-là jolie J Comme cet hommelà est changé !

LE CHEVALIER

Cette morale est légère.

LE MAFQTJIS.

Et la pratique en est douce en agréable : suis-la , ou bientôt tu te verras livré au désespoir d'être quitté , quoique sans raison. Qui cesse de plaire, n'a point droit de se plaindre en éprouvantune infidélité.

LE CHEVALIER

Tu m'épouvantes !

LE MARQUIS

C'est bien mon dessein.

LE CHEVALIER

J'avoue que je ne comprends pas quel est le but de cette conversation.

LE MARQUIS

Ton bonheur. L'amour réel , c'est l'amour-propre ; rien ne peut l'anéantir : mais il est avide. Cherche à plaire à toutes , et lu plairas davantage à celle que lu aimes. Je veux même qu'on te croie infidèle, pour te rendre heureux.

LE CHEVALIER

Tu crois que je consentirais

LE MARQUIS

Ta languissante Comtesse en sera plus vive , plus charmante : elle feindra de vouloir se venger, tu riras de ses projets j que de moments délicieux! Mais jamais d'explication réelle, toujours une sorte d'incertitude, du persifïlage , point de raisonnements suivis , d'assurances pesantes d'un éternel amour, un continuel badinage, et voilà l'homme qui doit être aimé tout le temps qu'il aimera. Si à la première inquiétude tu dévoiles le motif de ta conduite, tu seras perdu et sans espoir d un sincère retour 5 elle cherchera à se venger, se vengera,

lZjO LE PETIT-MAÎTRE

et tu seras puui , non-seulement d'avoir eu le projet de changer de conduite , mais d'avoir eu l'imprudence de l'avouer .

LE CHEVALIER

Il faut du courage pour embrasser ce parti.

LE MARQUIS

Du courage ? Ne profanons pas les mots; dis le désir d'être heureux.

LE CHEVALIER

Mais que vais-je faire?

LE MARQUIS

Le voici. Je parie que ce matin tu as revu la Comtesse, que vous vous êtes trouvés tous les deux charmants , pour avoir éprouvé toutes les contrariétés de la soirée?

Il est vrai.

LE MARQUIS

Vous vous êtes dit tout ce qu'on peut se dire?

LE CHEVALIER

Je l'avoue.

LE MARQUIS

Pourquoi donc y revenir cette après-dînée?

LE CHEVALIER

Pour goûter le plaisir toujours nouveau , de nous revoir sans cesse.

LE MARQUIS

Abus que tout cela ; nul système économique dans cette conduite.

LE CHEVALIER

Mais je le lui ai promis.

LE MARQUIS

Qu'importe? On a un oncle malade , une mère , une tante , que sais-je? moi , une cour à faire; on le mande ou on ne le mande pas ; on se montre au spectacle , elle l'apprend ; le lendemain explication , protestation légère; on vous gronde au lien de s'ennuyer: vous rassurez, puis vous faites la même

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chose, et vous êtes adoré. Qui se soumet au joug, mérite de succomber sous son poids.

Je conçois tout cela ; mais est-on maître d'aimer moins?

LE MARQUIS

Ou est maître de le cacher ; c'est par où il faut commencer.

LE CHEVALIER

Et comment?

LE MARQUIS

Plus tu seras aimé, plus tu seras satisfait j et ta gaieté fera croire que tu aimes légèrement.

LE CHEVALIER

C'est vrai ; mais pourrai-je demeurer en reste , lorsque je me verrai autant aimé?

LE MARQUIS

Il le faudra.

LE CHEVALIER

C'est trop difficile.

LE MARQUIS

Eh bien , employons l'art.

LE CHEVALIER

Comment?

LE MARQUIS

Qu'on te croie une passion légère pour une autre.

LE CHEVALIER

O ciel l

Tu te crois déjà perdu? Écoute-moi.

LE CHEVALIER

Voyons .

LE MARQUIS

Laisse croire qu'une autre femme a des desseins sur toi.

LE CHEVALIER

Ah ! pour celui-là , à la bonne heure.

LE MARQUIS

Quel effort! Que tu lui as donné quelque espoir.

l42 LE PETIT-MAÎTRE

LE CHEVALIER

Mais

LE MARQUIS

Il le faut.

LE CHFVALIER.

J'y consens ; sachons comment.

LE MARQUIS

Laisse tomber une lettre ; !es femmes veulent tout voir, la Comtesse la voudra lire, et elle la lira; tu nen paraîtras pas alarmé , et je parie même que tu ne seras pas fâché de voir son émotion.

LE CHEVALIER

Mais...., je crois qu'oui.

Elle te défendra de revoir cette femme.

LE CHEVALIER

Comment faire pour lors?

LE MARQUIS

Tu la reverras. Tout ce qui pourrait t'alarmer avec tes principes , doit à présent te rassurer. Attends : je veux que tu commences dès ce moment. Je vais te donner un billet qui sera

justement Ce qu'il te faut. (Il cherche dans son porte-feuille,) Voilà tOU

affaire.

LE CHEVALIER, lisant.

«Vous avez bien fait, monsieur, de ne pas venir souper chez » moi avant-hier; nous aurions été seuls. Venez demain, je » ferai ce que je pourrai pour avoir du monde; mais je ne » vous en réponds pas : cette incertitude vous fera-t-elle peur? » Adieu, je vous attends, je le veux. » Cela me parait....

LE MARQUIS

Très-bien, te dis-je.

LE CHEVALIER

Mais la Comtesse ne connait-elle pas celte écriture?

LE BIARQUIS.

Sûrement elle la connaît; le billet est de madame de Clercy, et c'est tant mieux.

PAR PHILOSOPHIE. l/f3

LE CHEVALIER

J'ai quelque répugnance —

De voir durer une passion que tu chéris? C'est pitoyable!

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