L'ABBÉ, LE CHEVALIER
LE CHEVALIER
Ah, l'Abbé! je suis enchanté de vous rencontrer; il y a mille ans que nous ne nous sommes vus nulle part.
l'abbé.
Il est vrai, et j'en suis pour le moins aussi fâché que vous; mais j'ai eu beaucoup d'afla ires.
LE CHEVALIER
Et votre tragédie, est-elle finie?
l'abbé.
Oui : c'est cela, en partie, qui m'a occupé; parce que lorsqu'on est en train, il ne faut pas quitter.
LE CHEVALIER
Sans doute; la chaleur se perd, et cela ne se retrouve pas quand on veut. On dit que c'est un ouvrage admirable. l'abbé.
Mais je crois qu'il y a des choses que peu de gens seraient capables de faire. Je vous la lirai un de ces jours , si vous voulez.
J'en serai enchanté. Quel sujet avez- vous pris?
l'abbé.
C'est un sujet de pure invention. Cela s'appelle le Bâcha d Alep; mais il n'y a rien là de tout ce que vous connaissez ; on ne devine rien, et l'on est toujours surpris.
LE CHEVALIER
C'est très -bien.
l'abbé.
L'âme est remuée, brisée, calniéej on espère, on désire, on craint; on est près clètre heureux, l'abîme s'ouvre, le désespoir vous y précipite , la raison vous retient ; mais l'amour vous entraîne, tout est perdu. Lorsque la tyrannie est terrassée sous le poids des remords, la vertu est récompensée, et prouve qu'elle est seule le vrai chemin du bonheur.
LE CHEVALIER
Que de choses , Y Abbé , dans tout cela !
l'abbé.
Je ne vous dis rien ; il faut voir l'enchaînement des événements , les détails. . . Il n'y a point de vers qui ne soient frappés au bon coin, qui ne peignent, qui ne saisissent, qui.... Je suis quelquefois étonné d'avoir pu faire un ouvrage pareil.
LE CHEVALIER
La chaleur avec laquelle vous en parlez , prouve bien que vous seul en êtes capable.
l'abbé.
Monsieur, j'avais vu admirer nos plus belles tragédies, j'en avais bien senti aussi toutes les beautés j car je suis juste. J'avoue qu'il y en a ; mais je trouvais qu'il manquait toujours quelque chose à l'ouvrage le plus parfait dans ce genre.
LE CHEVALIER
Ce que c'est que de bien voir ! Je suis un grand ignorant, moi ; car je suis content de presque toutes celles qui sont restées.
l'abbé.
Eh bien , moi , je vois souvent dans celles qui tombent , des lueurs de génie qui ne sont pas dans les autres.
LE CHEVALIER
Réellement?
l'abbé.
Je dis , très-souvent.
LE CHEVALIER
C'est admirable cela , par exemple.
LABBE
Non , c'est tout simple , et je dois voir comme cela moi , parce que je travaille ; vous ne voyez , vous , que le cadran de la montre; et moi j'en vois les ressorts, la mécanique. Je remonte au principe -7 or on ne voyage jamais qu'on n'en retire quelque fruit , selon l'étendue de ses connaissances : vous entendez bien ?
LE CHEVALIER
A merveille !
l'abbé.
Je me suis demandé à moi-même : Pourquoi dans cette pièce, dont tout le monde est enchanté, ai-je désir» ', quelque chose? Je cherche ensuite ce que j'ai désiré et je le trouve ; à force de travailler, j'étais parvenu au point de pouvoir être sûr de perfectionner toutes les pièces.
LE CHEVALIER
Quelle entreprise!
l'abbé.
Elle était sûre , vous dis-je ; mais j'ai pensé que cet ouvrage paraîtrait impertinent à tous les admirateurs, esprits bornés, qui ne voient jamais au-delà de ce qu'on leur présente.
LE CHEVALIER
Oui, cela aurait pu arriver.
l'abbé.
Il fallait donc prendre un parti, j'ai dit : enseignons , par un exemple neuf, la vraie route que le génie doit suivre ; que ces règles uniformes qui le contraignent soient détruites ; que le génie soit libre enfin. Et j'ai fait le Bâcha d'Alep.
LE CHEVALIER
C'est un projet héroïque , digne d'une grande Ame , d'une âme forte. L'Abbé, votre enthousiasme me gagne. l'abbé.
Ce sera bien autre chose, quand vous verrez ma pièce.
LE CHEVALIER
Et quand la donnera-t-on?
198 l'auteur avantageux.
l'abbé.
Mais , je ne sais pas si jamais elle sera jouée : il faut des acteurs, et nous n'en avons plus.
LE CHEVALIER
Quoi , vous croyez que ceux que nous avons actuellement ne seraient pas capables....
Bon , capables I Une preuve qu'ils ne le sont pas , c'est qu'ils me la font demander par tout le monde ; qu'ils fout agir auprès de moi les puissances supérieures , sur ce qu'un des leurs qui me l'a entendu lire , sans que je le susse , leur en a dit : vous sentez bien que s'ils en avaient conçu toutes les difficultés , ils auraient été épouvantés.
LE CHEVALIER
Mais ne pourriez-vous pas les faire disparaître ces difficultés, en montrant à chacun la manière de jouer son rôle? l'abbé.
Je suis incapable de me donner ce soin. Je compose chez moi j mais dès qu'il faut me remuer hors de là , je ne le saurais.
LE CHEVALIER
Vous aimez donc mieux enfouir le trésor que vous avez découvert?
l'abbé.
Oui ; j'en jouis seul , ou avec quelques amis , comme vous, par exemple.
le chevalier.
Nous ne devons pas le permettre, l'Abbé , pour votre gloire, pour celle de la nation, pour Et tenez, voilà un comédien qui sans doute vous cherche. Je vais me joindre à lui pour vous presser.
L ABBE , embarrassé.
Non , Chevalier, laissez-le passer ; vous ne me déterminerez jamais , allons -nous-en.
LE CHEVALIER , le retenant par la main.
Non , non , je vais l'appeler. Monsieur, monsieur!
l'auteur avantageux. 199