LE CHEVALIER , L'ABBÉ, LE COMÉDIEN
LE COMÉDIEN
Monsieur le Chevalier , je tous demande bien pardon . Je rêvais....
L ABBÉ , voulant s'en aller.
Chevalier, j'ai une affaire très-pressée.
LE CHEVALIER
Monsieur, est-ce que vous connaissez la pièce de M. l'Abbé?
LE COMÉDIEN
Un peu, monsieur.
L ABBE , voulant s'en aller.
Laissez-moi donc , Chevalier.
LE CHEVALIER, à l'Abbé.
Un moment. (Au Comédien.) Vous dites cela bien froidement; vous êtes sans doute fâché contre lui .
LE COMÉDIEN
Moi , monsieur?
LE CHEVALIER
Oui , de ce qu'il ne veut pas la faire jouer.
LE COMEDIEN
Je vous demande pardon, monsieur ; il y a plus d'un mois que nous l'avons vue.
LE CHEVALIER, regardant l'Abbé.
Comment, vous l'avez vue?
LE COMÉDIEN
Oui; M . l'Abbé nous est venu tous prier séparément d'en faire une lecture. Nous en avions entendu parler; et à dire vrai — Enfin , nous avons eu un ordre qu'il a obtenu pour qu'elle soit lue, et elle l'a été huit jours après.
LE CHEVALIER
Eh bien? C'est un prodige , à ce qu'on dit, un chef-d'œuvre de génie ?
LE COMÉDIEN
Monsieur, je craignais de rencontrer M. l'Abbé.
l'abbé.
Bon ! elle a été mal lue.
LE COMÉDIEN. '
Non, monsieur. Il est vrai que dans le commencement Ton n'écoutait pas trop ; mais il y a des choses si peu attendues . si hors de vraisemblance , que l'attention s'est réveillée.
LE CHEVALIER
Eh bien?
LE COMÉDIEN
ISous avons tous ri aux éclats.
LE CHEVALIER
LE COMÉDIEN
Oui , monsieur ; je suis fâché de le dire devant M. l'Abbe' : elle a été refusée d'une commune voix , et nous la lui avons renvoyée.
LE CHEVALIER
Je ne comprends pas cela.
LE COMÉDIEN
Monsieur n'a donc point lu cette pièce?
LE CHEVALIER
Non. Mais , monsieur l'Abbé , tout ce que vous m'avez dit n'est donc pas vrai ?
l'abbé.
Je vous demande pardon. Est-ce qu'on doit s'en rapporter à leur jugement?
LE COMÉDIEN
Monsieur , nous pouvons nous tromper quelquefois ; mais ce qui nous arrive est ce qui arrive à beaucoup de gens du monde , en entendant lire un ouvrage.
LE CHFVALIFR.
Mais en avait- on jugé de même dans le monde?
LE COiUÉDIFN.
Oui, monsieur; c'est ce qui faisait que mes camarades ne s'en souciaient pas.
LE CHEVALIER
Mais , l'Abbé , cet ouvrage si admirable , si di^cile à représenter, et pour lequel ces raess'eurs vous tourmentaient , dont les vers étaient frappés au bon coin?. . . A propos , monsieur, les vers ?
LE COMÉDIEN
Ab , monsieur! comme le reste.
LE CHEVALIER
Quoi , pas un bon vers ?
LE COMÉDIEN
Pas un ; c'est beaucoup dire : cependant je serais bien embarrassé d'en trouver qu'on pût citer. Je suis fâché de tout ce que je dis là ; mais monsieur le chevalier étant prévenu comme il Tétait , il aurait pu nous blâmer, et je suis obligé de nous justifier.
LE CHEVALIER
Quoi, l'Abbé, vous saviez tout cela?
LE COMÉDIEN
Sûrement , M. l'Abbé le savait , et dans le plus grand détail.
l'abbé.
Monsieur, tout le monde ne voit pas de même.
LE CHEVALIER
Ou du moins vous ne voyez pas comme tout le monde ; j'aime mieux croire cela. Vous auriez pourtant pu vous dispenser de me dire comme on vous tourmentait pour donner votre pièce.
LE COMÉDIEN
Nous vous l'avons demandée , monsieur?
LE CHEVALIER
Et le peu de démarches et de soins que vous vous donniez pour cela ; que malgré les puissances supérieures qui s'en mêlaient , vous ne vouliez pas vous rendre. l'abbé.
Quelle plaisanterie!
LE CHEVALIER
Je ne plaisante point; mais je plaisanterai pour vous punir : je suis en fonds.
l'abbé.
Ce que j'ai dit
LE CHEVALIER
Est très-ridicule Monsieur, il faut venger vos camarades -,
l'histoire sera bonne à conter, et je crois qu'elle leur fera quelque plaisir.
LE COMÉDIEN
Le public la saurait bientôt, si je la leur disais,
LE CHEVALIER
En ce cas, dites sans hésiter.
l'abbé.
Eh ? messieurs , qu'est-ce que je vous ai fait?
LE CHEVALIER
Il voulait corriger nos meilleures tragédies .
l'abbé.
C'est un persifïlage que tout cela. Adieu.
LE CHEVALIER, riant.
Adieu, adieu, l'Abbé : vous entendrez parler de moi.
( Ils s'en vont.)