‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 2)Chapitre 83 sur 236 · LE CHEVALIER , L'ABBÉ, LE COMÉDIEN · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER , L'ABBÉ, LE COMÉDIEN

LE COMÉDIEN

Monsieur le Chevalier , je tous demande bien pardon . Je rêvais....

L ABBÉ , voulant s'en aller.

Chevalier, j'ai une affaire très-pressée.

LE CHEVALIER

Monsieur, est-ce que vous connaissez la pièce de M. l'Abbé?

LE COMÉDIEN

Un peu, monsieur.

L ABBE , voulant s'en aller.

Laissez-moi donc , Chevalier.

LE CHEVALIER, à l'Abbé.

Un moment. (Au Comédien.) Vous dites cela bien froidement; vous êtes sans doute fâché contre lui .

LE COMÉDIEN

Moi , monsieur?

LE CHEVALIER

Oui , de ce qu'il ne veut pas la faire jouer.

LE COMEDIEN

Je vous demande pardon, monsieur ; il y a plus d'un mois que nous l'avons vue.

LE CHEVALIER, regardant l'Abbé.

Comment, vous l'avez vue?

LE COMÉDIEN

Oui; M . l'Abbé nous est venu tous prier séparément d'en faire une lecture. Nous en avions entendu parler; et à dire vrai — Enfin , nous avons eu un ordre qu'il a obtenu pour qu'elle soit lue, et elle l'a été huit jours après.

LE CHEVALIER

Eh bien? C'est un prodige , à ce qu'on dit, un chef-d'œuvre de génie ?

LE COMÉDIEN

Monsieur, je craignais de rencontrer M. l'Abbé.

l'abbé.

Bon ! elle a été mal lue.

LE COMÉDIEN. '

Non, monsieur. Il est vrai que dans le commencement Ton n'écoutait pas trop ; mais il y a des choses si peu attendues . si hors de vraisemblance , que l'attention s'est réveillée.

LE CHEVALIER

Eh bien?

LE COMÉDIEN

ISous avons tous ri aux éclats.

LE CHEVALIER

LE COMÉDIEN

Oui , monsieur ; je suis fâché de le dire devant M. l'Abbe' : elle a été refusée d'une commune voix , et nous la lui avons renvoyée.

LE CHEVALIER

Je ne comprends pas cela.

LE COMÉDIEN

Monsieur n'a donc point lu cette pièce?

LE CHEVALIER

Non. Mais , monsieur l'Abbé , tout ce que vous m'avez dit n'est donc pas vrai ?

l'abbé.

Je vous demande pardon. Est-ce qu'on doit s'en rapporter à leur jugement?

LE COMÉDIEN

Monsieur , nous pouvons nous tromper quelquefois ; mais ce qui nous arrive est ce qui arrive à beaucoup de gens du monde , en entendant lire un ouvrage.

LE CHFVALIFR.

Mais en avait- on jugé de même dans le monde?

LE COiUÉDIFN.

Oui, monsieur; c'est ce qui faisait que mes camarades ne s'en souciaient pas.

LE CHEVALIER

Mais , l'Abbé , cet ouvrage si admirable , si di^cile à représenter, et pour lequel ces raess'eurs vous tourmentaient , dont les vers étaient frappés au bon coin?. . . A propos , monsieur, les vers ?

LE COMÉDIEN

Ab , monsieur! comme le reste.

LE CHEVALIER

Quoi , pas un bon vers ?

LE COMÉDIEN

Pas un ; c'est beaucoup dire : cependant je serais bien embarrassé d'en trouver qu'on pût citer. Je suis fâché de tout ce que je dis là ; mais monsieur le chevalier étant prévenu comme il Tétait , il aurait pu nous blâmer, et je suis obligé de nous justifier.

LE CHEVALIER

Quoi, l'Abbé, vous saviez tout cela?

LE COMÉDIEN

Sûrement , M. l'Abbé le savait , et dans le plus grand détail.

l'abbé.

Monsieur, tout le monde ne voit pas de même.

LE CHEVALIER

Ou du moins vous ne voyez pas comme tout le monde ; j'aime mieux croire cela. Vous auriez pourtant pu vous dispenser de me dire comme on vous tourmentait pour donner votre pièce.

LE COMÉDIEN

Nous vous l'avons demandée , monsieur?

LE CHEVALIER

Et le peu de démarches et de soins que vous vous donniez pour cela ; que malgré les puissances supérieures qui s'en mêlaient , vous ne vouliez pas vous rendre. l'abbé.

Quelle plaisanterie!

LE CHEVALIER

Je ne plaisante point; mais je plaisanterai pour vous punir : je suis en fonds.

l'abbé.

Ce que j'ai dit

LE CHEVALIER

Est très-ridicule Monsieur, il faut venger vos camarades -,

l'histoire sera bonne à conter, et je crois qu'elle leur fera quelque plaisir.

LE COMÉDIEN

Le public la saurait bientôt, si je la leur disais,

LE CHEVALIER

En ce cas, dites sans hésiter.

l'abbé.

Eh ? messieurs , qu'est-ce que je vous ai fait?

LE CHEVALIER

Il voulait corriger nos meilleures tragédies .

l'abbé.

C'est un persifïlage que tout cela. Adieu.

LE CHEVALIER, riant.

Adieu, adieu, l'Abbé : vous entendrez parler de moi.

( Ils s'en vont.)

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