SOPHIE, M"« DE SAINT-EDME, LE CHEVALIER
M1Ie DE SAINT-EDME, avant d'entrer.
Sopbie!
SOPHIE
Mademoiselle?
LE CHEVALIER
Que je la voie seulement.
SOPHIE
Eb bien, entrez dans cette garde-robe ; vous la verrez au
travers des fleurs qui sont peintes sur la glace de la porte, et vous ne remuerez pas.
LE CHEVALIER
J'y Consens. (H entre dans la garde-robe.)
MIle DE SAINT-EDME.
Sophie!
SOPHIE
Mademoiselle , par ici. (Elle va à la porte.)
M11e DE SAINT-EDME, paraissant.
Je te cherche depuis.... (Toute troublée.) Ah! (Elle entre.) SOPHIE.
Qu'avez-vous donc?
MIle DE SAINT-EDME.
Mais, Sophie, c'est que,... c'est.... charmant!
SOPHIE
Oui, c'est fort joli.
M,le DE SAINT-EDME.
Fort joli.
SOPHIE
Oui, c'est beau, si vous voulez; il y a bien de l'or.
Mlle DE SAINT-EDME.
De l'or? Ce n'est pas l'or qui me plaît, ce sont les fleurs, les odeurs, les peintures, les glaces. Combien on se voit de fois!
SOPHIE
Ce n'est pas là ce qui vous y paraît le moins joli ; dites la vérité.
Mlle DE SAINT-EDME.
J'y passerais ma vie.
SOPHIE
Toute seule?
MlIe DE SAINT-EDME.
Toute seule.... Mais je crois que oui.
SOPHIE
Et qu'y feriez-vous?
LE BOUDOIR. 2l3
M1,e DE SAINT-EDME.
J'y penserais ? et beaucoup.
SOPHIE
Mais après avoir pensé?
Mlle DE SAINT-EDME.
J'y dessinerais , j'y lirais , j'y chanterais, j'y écrirais.
SOPHIE
Vous y écririez ; et à qui ?
M1,e DE SAINT-EDME.
Je ne le sais pas ; mais peut-être que je le saurais.
SOPHIE
Vous ne vous ennuieriez jamais?
MUe DE SAINT-EDME.
Non.
SOPHIE
Mais je ne vois rien de gai dans tout cela , que le premier coup-d'œil.
' MIle DE SAINT-EDME.
Tout y est ravissant !
SOPHIE
Mais quoi? examinez.
M1Ie DE SAINT-EDME.
Ces tableaux , par exemple ; la nature y est embellie , on voudrait toujours qu'elle fût comme cela , toujours aussi brillante. Ne trouves-tu pas que les figures ont quelque chose de divin?
SOPHIE
Quel est le sujet de ce tableau-ci ?
M,le DE SAINT-EDME.
C'est Vénus qui trouve Adonis endormi ? et qui en devient amoureuse.
SOPHIE , souriant.
Amoureuse?
Mlle DE SAIT-EDME.
Oui, amoureuse. Pourquoi ris-tu?
2l4 LE BOUDOIR.
SOPHE.
Moi, je ris?.... Ah, mademoiselle! regardez Vénus ! elle vous ressemble comme si c était votre portrait : ne trouvezvous pas?
M,Ie DE SAINT-EDME, avec distraction.
Oui.
SOPHIE
Mais vous ne la regardez pas. Eh bien, répondez donc. Vous regardez Adonis.
M,,e DE SAINT-EDME.
C'est vrai j c'est que je trouve Je n'oserais jamais te le
dire.
Bon ! allons, parlez , parlez.
M,le DE SAINT-EDME .
Je trouve qu'il ressemble —
SOPHIE
A qui?
M1,e DE SAINT-EDME.
Au chevalier de Gorville.
SOPHIE
Oui ; c'est vrai.
M,,e DE SAINT-EDME.
Je ne sais pourquoi, mais je suis fâchée qu'il dorme. Si les yeux étaient ouverts
SOPHIE
"Vous croyez qu'il vous regarderait?
M1,e DE SAINT-EDME.
Mais....
SOPHIE
Vous le voudriez? Achevez.
M1!o DE SAINT-EDME , soupirant et se laissant aller snr une ottomane
Ah!
LE BOUDOIR. 2l5
LE CHEVALIER , sortant du cabinet et se jetant aux genoux de mademoiselle de Saint-Edme.
Vos vœux sont prévenus , mademoiselle. Je vous aime, je vous adore depuis que j ai eu le bonheur de vous connaître , et c'est pour toute ma vie. Approuvez-vous l'amour que vous m'inspirez?.... Vous ne répondez point.
Mlle DE SAINT-EDME.
Ah ! Sophie, je ne croyais pas ce boudoir si dangereux.
SOPHIE
Ce nest pas pour vous qu'il lest le plus.
MHe DE SAINT-EDME.
Chevalier, vous m'avez surprise.
LE CHEVALIER
Il est vrai j mais me le pardonnez-vous?
Mlle DE SAINT-EDME.
A quoi me servirait de vous aimer?
LE CHEVALIER
A faire mon bonheur. Je n'ose dire le vôtre ; mais c'est tout ce que je peux jamais désirer de plus vif.
M,le DE SAINT-EDME.
Je ne comprends pas pourquoi je vous vois aujourd'hui si différemment de ce que je vous avais vu jusqu'à présent.
LE CHEVALIER
C'est que vous doutiez de mon cœur, sans doute; vous ne me rendiez pas justice , vous ne vous la rendiez pas à vousmême.
M1,e DE SAINT-EDME.
Levez- vous . Chevalier, je vous en prie.
Consentez que je vous fasse demander par mon oncle à M. de Bourval.
M1Ic DE SAINT-EDME.
Eh bien, je ne m'y oppose pas.
LE CHEVALIER
Ah , je mourrai de joie de l'excès de mon bonheur ! Oui , je jure à vos pieds de vous adorer toute ma vie. (il lui baise la main.)
l6 LE BOUDOIR.