LE MARQUIS , LE BARON
LE BARON
Eh bien , Marquis , me confierez-vous enfin le sujet de votre tristesse?
LE MARQUIS
Oui , mon cher Baron , à l'instant même ^ ce qui m'a fait désirer de vous parler ici , c'est que je veux vous y montrer le seul objet de consolation qui me reste.
Ici , un objet de consolation ?
LE MARQUIS
Ou de regrets, n'importe; écoutez-moi. Vous savez que je devais épouser la Comtesse à mon retour de Touraine , où je l'ai connue. Quel heureux temps! Elle m'aimait alors ; du moins je le croyais !
LE BARON
Qui peut vous faire imaginer qu'elle ait pu changer?
LE MARQUIS
Tout, Baron. Que je regrette l'heureux séjour de la pro-
vÎDce! On est aimé sans distraction. Sur d'occuper entièrement Tobjet qu'on aime , qi|e faut-jfl de plus?
LE EARON.
Quoique la Comtesse y soit née;, en vous épousant, elle ne pouvait y demeurer long-temps .
LE MARQUIS
Ah ! sans l'état de ma mère , qui ne lui permet pas de quitter ce lieu-ci , je n'aurais pas été pressé de l'amener à Paris. J'espérais qu'riyant sa nièce avec elle en y arrivant , que demeurant avec ma mère et à Auteui! , ce serait la même cliose que lorsque nous étions en province.
LE BARON
Eh bien?
LE MARQUIS
Je n'avais pas pensé que demeurer à Auteuil c'est être à Paris.
C est là ce qui vous fait retarder votre mariage ?
LE MARQUIS
Sans doute. La Comtesse a désiré de voir Paris -, le goiit de la dissipation s'est emparé d'elle 5 l'exemple , les airs l'ont entraînée ; les plaisirs , les diverses connaissances , tout a contribué à ia distraire de l'amour que je croyais qu'elle avait pour moi.
LE BARON
Ne la suiviez-vous pas dans ces différents amusements?
LE MARQUIS
Oui ; mais semblable à l'homme qui donne le bras à une femme au bal , c'<'tait moi dont elle était le moins occupée : témoin de toutes les agaceries qu'elle faisait , de ce désir de plaire à 'a multitude , mon cœur sans cesse déchiré ne put soutenir de la suivre en étant ainsi oublié 5 et j'ai voulu laisser passer les premiers momeuts d'ivresse où tant d'objets nouveaux Favaicnt plongée. ,
LE BARON
Sans lui faire aucun reproche de cette espèce d'oubli ?
LE MARQUIS
Les reproches ne ramènent point un cœur : ils font craindre à une femme qu'on ne veuille attenter à sa liljertc ; et ils finissent par l'aigrir et par Téloigner.
LE BARON
Elle est peut-être piquée de votre froideur , du peu d'empressement que vous montrez de l'épouser, ne l'ayant amenée à Paris que dans ce dessein 7
Bien loin de pouvoir m'en flatter , je ne lis plus que de TindifFérence dans ses yeux.
LE BARON
Et dans les vôtres , y voit-elle la même vivacité?
LE MARQUIS
Clierche-t-elle seulement à pénétrer ce qui se passe dans mon âme ?
LE BARON
Au lieu de vous livrer à la douleur , que ne lui parlez-vous? Le manque de confiance éloigne souvent des cœurs faits pour s'aimer toujours. Permettez - moi de vous servir j je veux . . .
LE MARQUIS
Non , mou cher Baron , il serait inutile. Cette froideur encore n'est pas le seul reproche que je puisse faire à la Comtesse.
LE BARON
Comment?
LE MARQUIS
Un goût nouveau m'a entièrement banni de son cœur. Le Chevalier s'est occupé de lui plaire , et il n'y a que trop réussi.
LE BARON
Vous verrez que c'est encore une autre erreur.
LE MARQUIS
Mon malheur ne me permet pas d'eu douter 5 un cœur qui sait aimer connaît facilement quand il a un rival qu on lui préfère.
LE BARON
Les amants sont souvent injustes lorsqu'ils sont jaloux. Mais quel est donc votre espoir?
LE MARQUIS
Hélas, aucun!
LE BARON
Et cet objet de consolation que vous devez goûter ici , quel est-il 7 Vous proposez-vous de devenir infidèle , avec tant d amour?
LE MARQUIS
J'en suis bien éloigné. Je ne veux jamais cesser d'aimer la Comtesse ; je veux ici la regretter toujours , et y adorer son image , que moi seul y verrai.
LE BARON
Je ne vous comprends point .
LE MARQUIS
Je vais vous expliquer ce mystère. Ceci vous paraîtra un peu romanesque; mais n'importe. Ce bosquet, cacbé dans l'épaisseur de ce bois , vient d'être fini depuis buit jours : je l'avais consacré à la Comtesse ; je comptais l'y amener le lendemain de mon mariage , et l'y surprendre agi-éablement , en lui faisant voir une statue qui la représente. Malbeureusement , bêlas ! ce n'est plus le temps de penser à faire cette galanterie ! J'ai fait cacber cette figure derrière ce treillage , qui se sépare et la laisse voir quand je veux , en poussant un simple ressort. Voilà, mon ami, la divinité que je veux adorer le reste de ma vie.
LE BARON
c'est un délire que ce projet ; je veux absolument vous en guérir, et...
LE MARQUIS
J'entends quelqu'un ; c'est la voix de la Comtesse et celle de sa nièce. Comment ont-elles pu pénétrer jusqu'ici? Tcàcbez de le découvrir ; je m'enfuis ; restez un moment avec elles , et revenez me trouver. Nous cboisirons le temps où elles seront rentrées, pour revenir ici. (il s'échappe.)