‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 3)Chapitre 69 sur 206 · LA COMTESSE, LE CHEVALIER, L'ABBÉ, M. BER- NARD · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE CHEVALIER, L'ABBÉ, M. BER- NARD

LA COMTESSE

Monsieur Bernard, je crois que vous allez bien me gronder.

M. BERNARD

Madame...

LA COMTESSE

C'est affreux , la quantité de cboses que j'ai eu à faire aujourd'hui!

Il est vrai, madame la comtesse, que personne au monde n'est continuellement si occupé que vous.

LA COMTESSE

J'ai cru que la léte m'en tournerait, et je n'ai rien fini enoo-

S6 LB POllTRVTT.

re. Je n'ai pas trouvé un seul taffetas de jolij iis sont tous atfreux celle année. Il faudra que je m'en fasse apporter d'auti'cs demain.

l'ablé.

Avez-vous vu ceux de luadanie de Morllere?

LA COMTESSE

Vous parlez-là d'horreur, fabbc'j ailous, vous n'avez pas de goût.

^ L ABBE

Pouvez- vous me dire cela, à moi qui suis un de vos plus grands admirafeurs?

LA COMTESSE

Monsieur Bernard, où faut-il que je me mette?

M. BERNARD

Ici, madame.

LA COMTESSE

Comme cela? »

M. BERNARD

Un peu plus de ce côté-ci à gauche.

LA C03ITESSE.

Du côté de la porte?

M. BERNARD

Non, madame^ au contraire.

LA COMTESSE

Ah, oui, vous avez raison; c'est à droite : je ne sais ce que je dis. Vous me trouverez les yeux bien petits aujourd'hui, monsieur Bernard j je n ai pas dormi de la nuit. Où est donc le chevalier? Ah, le voilà î

M. BERNARD

Madame, si vous vouliez seulement me donner un qu.iit d'heure sans remuer, cela serait plus tôt fini.

LA COMTESSE

()!i, tant que vous voudrez; mais il faut que j'aille à lopéra aujourd'hui. Me tlens-je bien?

M. BERNARD

A merveilles.

LE PORTRAIT. Sj

LA COMTESSE

Je me tiendrais comme cela tout le jour.

Êk M. BERNARD.

Allons, cela ira bien

LA COMTESSE selevaat.

Al), TaLbéî je crois nue j'ai quelque chose sous moi; voyez un peu.

M. BERNARD

Mais , madame. . .

LA COMTESSE

INon, non, il n'y a rien^ monsieur Bernard, ne me grondez pas. Cheval ler?

LE CHEVALIER

Madame?

\LA COMTESSE

Mais approclicz-vous clone : je ne peux pas vous parler d"une lieue. \

LE CHEA^^LIER.

Eli bien, me voilà.

LA COMTESSE

Ecoutez que je vous dise. (ElIe par^ebas au chevalier.)

l'abbé.

Madame, M. Bernard ne peut pas travailler.

LA COMTESSE

Un moment. Jeu ai qu'un mot à dire au chevalier^ cela sera fini dans l'instant. (Elle continue.)

M. BERNARD

Monsieur TalAé , je vous demande eu conscience s'il e.>l possible de faire quelque chose de bien de celte facon-ià.

LE CHEVALIER à la Comtesse.

Oui, oui.

LA COMTESSE

Chevalier, vous entendez? Allons, voilà qui est fini. Je suis entièremenl à vous , monsieur. Cela avance-t-il? la bouche, les yeux... L'abbé, vous avez dit?... Ah! chevalier, j'oubliais.

(Elle lui parle encore tont bas.)

L ABBE bas à M. Bernard.

Le trou da menton est-il assez marqué?

M. BERNARD

S'il était plus fort...

LA COMTESSE

Je ne me tiens pas trop bien, monsieur Bernard?

M. BERNARD

Madame...

LA COMTESSE

L'abbé, yous ne dites rien?

l'abbé.

Madame, je regarde si...

LA COMTESSE

Chevalier, donnez-moi du tabac. (Elle prend du tabac.) L'abbé, contez-moi une histoire.

l'abbé.

Une histoire, madame?

Oui, oui. (A M. Bernard.) Mousicur, puis-jc regarder actuellement?

M. BERNARD

jNon, madame, pas encore^ un instant, je vous prie. Ln peu à droite.

LA COMTESSE

Eh bien, l'abbé, dites donc?

l'abbé.

Madame, je me souviens qu'à Bordeaux il y avait...

LA COMTESSE

Ah! c'est une histoire de son pays; cela sera délicieux. Où est donc le chevalier?

LE CHEVALIER

Me voilà.

LA COMTESSE

Vous êtes aujourd'hui d'un ennui, d'une tristesse. Eh bien, l'abbé?

l'abbé.

Il y avait clone à Bordeaux une femme charmante.

LA COMTESSE

A Bordeaux! je ne crois pas cela.

l'abbé.

Si vous l'aviez connue, vous diriez comme moi.

LA COMTESSE

Je suis bien sûre que non, l'abbé.

Tout comme il vous plaira; mais cela est certain. Cette femme avait un mari, fort honnête homme d'ailleurs, mais le plus ennuyeux des mortels.

LA COMTESSE

Comme mon mari, n'est-ce pas?

* l'abbé.

Point du tout; je ne dis pas cela. Ce mari s'appelait, je pense, M. de Morangeac.

LE CHEVALIER

L'abbé , est-ce de ces Morangeac que nous avons dans la maison du roi?

l'abbé.

C'est cela même; ce sont des gens de très-bonne maison.

LA CHEVALIER

Je le sais bien.

LA COMTESSE

Chevalier, vous êtes odieux, vous interrompez toujours, et nous ne saurons pas l'histoire. f

M. BERNARD

Madame , un peu de mon côté , s'il vous plaît ; l'épaule un peu effacée ; un moment ; bon.

LA COMTESSE

Mais, monsieur, je ne pourrai jamais me tenir comme cela. Eh bien, labbé, M. de Morangeac?....

l'abbé.

M. de Morangeac était très-amoureux de sa femme. Il ne

go LE PORTRAIT.

faut pas que cela vous étonne j c'est assez commun en proyince.

LA COMTESSE

J espère qu elle ne Taimait pas , elle , cet ennuyeux-là?

l'abbé.

Pardonnez-moi.

LA COMTESSE

La sotte créature !

l'abbé.

Son mari ne la quittait jamais ; on ne les voyait point Tun sans Tautre.

LA COMTESSE

Et vous dites qu elle était charmante?

l'abbé.

Oui , jeune , fraîcbe , vive , aimable , de Tesprit comme les anges j adorable enfin. Je Tal connue, moi qui vous parle, comme je vous connais.

LA COMTESSE, dédaigneusement.

C'était donc une vertu?

l'abbé.

Une vertu? Non pas une vertu, si yous voulez.... Vous allez voir , vous allez voir.

la COMTESSE.

Cette femme-là me déplaît à mourir ; il me semble que je la vois d'ici.

l'abbé.

Madame de Morangeac se fit donc peindre un jour en Hébé.

LA COMTESSE, faisant la grimace.

En?....

l'abbé.

En Hébé , la déesse de la jeunesse.

LA COMTESSE

En Hébé , une provinciale !

V l'abbé.

Quelqu'un cjui était là , dit à son mari qu'il devrait se faire pelndre.cn Jupiter dans le même tableau.

LA COMTESSE se récriant.

M. de Morangeac en Jupiter î

lVbbé.

M. de Morangeac en Jupiter. Cela lui était assez indifférent, et je crois qu il y aurait été peint; mais un c||)ilaine de dragons , très-amoureux de madame de Morangeac , qui était là, et très-ennuyé de voir son mari toujours avec elle, dit à celui qui donnait le conseil :Quoi, monsieur, vous ne voulez pas que madame soit jamais seule, pas même en peinture?

LA COMTESSE

Il avait raison 3 comment se nommait-il? l'aebé.

Le chevalier, de, de..., de Grainfort, ou un aulic nom , je ne me rappelle pas bien. Madame de Morangeac Ten tendant, se retourne, rougit, et Ton dit que depuis ce temps-là elle vit son mari comme il paraissait à tout le inonde.

LA COMTESSE

Vous avez beau dire , je n'aime pas plus pour cela yoire madame de Morangeac. Eli bien , monsieur Bernard?

M. BERNARD se levant, et reculant le portrait.

Madame , si vous voulez à présent regarder....

LA COMTESSE voulant se lever.

Assurément. Voyons, voyons j chevalier, vous marchez sur moi. Encore?

LE CHEVALIER

Ce n'esl^is ma faute, je ne sais par où passer.

l'abbé.

Madame la comtesse, vous devez être contente!

LA COMTESSE

Moi? oui, si je ressemble à cela. Je voudrais pourtant que la coiffure fût plus haute un peu. Monsieur Bernard, ne pourriez-vous pas?...

M. BERNARD

Madame , cela est aisé à faire.

LA COMTESSE

Oui , c'est fort joli , ne trouvez-vous pas , Tabbé 7

l'abbé.

Cela ne peut pas être autrement , fait d'après vous, et je le trouve à merveilles !

LA COMTESSE

Auvrai?... Dites-donc?

On ne peut pas mieux.

J'en suis très-contente à présent j et si vous voulez que je vous dise, je n'espérais pas qu'il serait si bien.

M. BERNARD

Madame, il faut le temps à tout , et je suis charmé que,...

LA COMTESSE

Chevalier, vous ne dites rien?

LE CHEVALIER

Moi , je vous ai déjà dit qu'il était bien , dès la première fois.

LA COMTESSE

Et ressemblant?

LE CHEVALIER

Il n'y a personne qui ne le reconnaisse.

l'abbé.

Madame, voilà M. le comte. Nous verrons cequil dira.

Page 1