LA COMTESSE, LE CHEVALIER, L'ABBÉ, M. BER- NARD
LA COMTESSE
Monsieur Bernard, je crois que vous allez bien me gronder.
M. BERNARD
Madame...
LA COMTESSE
C'est affreux , la quantité de cboses que j'ai eu à faire aujourd'hui!
Il est vrai, madame la comtesse, que personne au monde n'est continuellement si occupé que vous.
LA COMTESSE
J'ai cru que la léte m'en tournerait, et je n'ai rien fini enoo-
S6 LB POllTRVTT.
re. Je n'ai pas trouvé un seul taffetas de jolij iis sont tous atfreux celle année. Il faudra que je m'en fasse apporter d'auti'cs demain.
l'ablé.
Avez-vous vu ceux de luadanie de Morllere?
LA COMTESSE
Vous parlez-là d'horreur, fabbc'j ailous, vous n'avez pas de goût.
^ L ABBE
Pouvez- vous me dire cela, à moi qui suis un de vos plus grands admirafeurs?
LA COMTESSE
Monsieur Bernard, où faut-il que je me mette?
M. BERNARD
Ici, madame.
LA COMTESSE
Comme cela? »
M. BERNARD
Un peu plus de ce côté-ci à gauche.
LA C03ITESSE.
Du côté de la porte?
M. BERNARD
Non, madame^ au contraire.
LA COMTESSE
Ah, oui, vous avez raison; c'est à droite : je ne sais ce que je dis. Vous me trouverez les yeux bien petits aujourd'hui, monsieur Bernard j je n ai pas dormi de la nuit. Où est donc le chevalier? Ah, le voilà î
M. BERNARD
Madame, si vous vouliez seulement me donner un qu.iit d'heure sans remuer, cela serait plus tôt fini.
LA COMTESSE
()!i, tant que vous voudrez; mais il faut que j'aille à lopéra aujourd'hui. Me tlens-je bien?
M. BERNARD
A merveilles.
LE PORTRAIT. Sj
LA COMTESSE
Je me tiendrais comme cela tout le jour.
Êk M. BERNARD.
Allons, cela ira bien
LA COMTESSE selevaat.
Al), TaLbéî je crois nue j'ai quelque chose sous moi; voyez un peu.
M. BERNARD
Mais , madame. . .
LA COMTESSE
INon, non, il n'y a rien^ monsieur Bernard, ne me grondez pas. Cheval ler?
LE CHEVALIER
Madame?
\LA COMTESSE
Mais approclicz-vous clone : je ne peux pas vous parler d"une lieue. \
LE CHEA^^LIER.
Eli bien, me voilà.
LA COMTESSE
Ecoutez que je vous dise. (ElIe par^ebas au chevalier.)
l'abbé.
Madame, M. Bernard ne peut pas travailler.
LA COMTESSE
Un moment. Jeu ai qu'un mot à dire au chevalier^ cela sera fini dans l'instant. (Elle continue.)
M. BERNARD
Monsieur TalAé , je vous demande eu conscience s'il e.>l possible de faire quelque chose de bien de celte facon-ià.
LE CHEVALIER à la Comtesse.
Oui, oui.
LA COMTESSE
Chevalier, vous entendez? Allons, voilà qui est fini. Je suis entièremenl à vous , monsieur. Cela avance-t-il? la bouche, les yeux... L'abbé, vous avez dit?... Ah! chevalier, j'oubliais.
(Elle lui parle encore tont bas.)
L ABBE bas à M. Bernard.
Le trou da menton est-il assez marqué?
M. BERNARD
S'il était plus fort...
LA COMTESSE
Je ne me tiens pas trop bien, monsieur Bernard?
M. BERNARD
Madame...
LA COMTESSE
L'abbé, yous ne dites rien?
l'abbé.
Madame, je regarde si...
LA COMTESSE
Chevalier, donnez-moi du tabac. (Elle prend du tabac.) L'abbé, contez-moi une histoire.
l'abbé.
Une histoire, madame?
Oui, oui. (A M. Bernard.) Mousicur, puis-jc regarder actuellement?
M. BERNARD
jNon, madame, pas encore^ un instant, je vous prie. Ln peu à droite.
LA COMTESSE
Eh bien, l'abbé, dites donc?
l'abbé.
Madame, je me souviens qu'à Bordeaux il y avait...
LA COMTESSE
Ah! c'est une histoire de son pays; cela sera délicieux. Où est donc le chevalier?
LE CHEVALIER
Me voilà.
LA COMTESSE
Vous êtes aujourd'hui d'un ennui, d'une tristesse. Eh bien, l'abbé?
l'abbé.
Il y avait clone à Bordeaux une femme charmante.
LA COMTESSE
A Bordeaux! je ne crois pas cela.
l'abbé.
Si vous l'aviez connue, vous diriez comme moi.
LA COMTESSE
Je suis bien sûre que non, l'abbé.
Tout comme il vous plaira; mais cela est certain. Cette femme avait un mari, fort honnête homme d'ailleurs, mais le plus ennuyeux des mortels.
LA COMTESSE
Comme mon mari, n'est-ce pas?
* l'abbé.
Point du tout; je ne dis pas cela. Ce mari s'appelait, je pense, M. de Morangeac.
LE CHEVALIER
L'abbé , est-ce de ces Morangeac que nous avons dans la maison du roi?
l'abbé.
C'est cela même; ce sont des gens de très-bonne maison.
LA CHEVALIER
Je le sais bien.
LA COMTESSE
Chevalier, vous êtes odieux, vous interrompez toujours, et nous ne saurons pas l'histoire. f
M. BERNARD
Madame , un peu de mon côté , s'il vous plaît ; l'épaule un peu effacée ; un moment ; bon.
LA COMTESSE
Mais, monsieur, je ne pourrai jamais me tenir comme cela. Eh bien, labbé, M. de Morangeac?....
l'abbé.
M. de Morangeac était très-amoureux de sa femme. Il ne
go LE PORTRAIT.
faut pas que cela vous étonne j c'est assez commun en proyince.
LA COMTESSE
J espère qu elle ne Taimait pas , elle , cet ennuyeux-là?
l'abbé.
Pardonnez-moi.
LA COMTESSE
La sotte créature !
l'abbé.
Son mari ne la quittait jamais ; on ne les voyait point Tun sans Tautre.
LA COMTESSE
Et vous dites qu elle était charmante?
l'abbé.
Oui , jeune , fraîcbe , vive , aimable , de Tesprit comme les anges j adorable enfin. Je Tal connue, moi qui vous parle, comme je vous connais.
LA COMTESSE, dédaigneusement.
C'était donc une vertu?
l'abbé.
Une vertu? Non pas une vertu, si yous voulez.... Vous allez voir , vous allez voir.
la COMTESSE.
Cette femme-là me déplaît à mourir ; il me semble que je la vois d'ici.
l'abbé.
Madame de Morangeac se fit donc peindre un jour en Hébé.
LA COMTESSE, faisant la grimace.
En?....
l'abbé.
En Hébé , la déesse de la jeunesse.
LA COMTESSE
En Hébé , une provinciale !
V l'abbé.
Quelqu'un cjui était là , dit à son mari qu'il devrait se faire pelndre.cn Jupiter dans le même tableau.
LA COMTESSE se récriant.
M. de Morangeac en Jupiter î
lVbbé.
M. de Morangeac en Jupiter. Cela lui était assez indifférent, et je crois qu il y aurait été peint; mais un c||)ilaine de dragons , très-amoureux de madame de Morangeac , qui était là, et très-ennuyé de voir son mari toujours avec elle, dit à celui qui donnait le conseil :Quoi, monsieur, vous ne voulez pas que madame soit jamais seule, pas même en peinture?
LA COMTESSE
Il avait raison 3 comment se nommait-il? l'aebé.
Le chevalier, de, de..., de Grainfort, ou un aulic nom , je ne me rappelle pas bien. Madame de Morangeac Ten tendant, se retourne, rougit, et Ton dit que depuis ce temps-là elle vit son mari comme il paraissait à tout le inonde.
LA COMTESSE
Vous avez beau dire , je n'aime pas plus pour cela yoire madame de Morangeac. Eli bien , monsieur Bernard?
M. BERNARD se levant, et reculant le portrait.
Madame , si vous voulez à présent regarder....
LA COMTESSE voulant se lever.
Assurément. Voyons, voyons j chevalier, vous marchez sur moi. Encore?
LE CHEVALIER
Ce n'esl^is ma faute, je ne sais par où passer.
l'abbé.
Madame la comtesse, vous devez être contente!
LA COMTESSE
Moi? oui, si je ressemble à cela. Je voudrais pourtant que la coiffure fût plus haute un peu. Monsieur Bernard, ne pourriez-vous pas?...
M. BERNARD
Madame , cela est aisé à faire.
LA COMTESSE
Oui , c'est fort joli , ne trouvez-vous pas , Tabbé 7
l'abbé.
Cela ne peut pas être autrement , fait d'après vous, et je le trouve à merveilles !
LA COMTESSE
Auvrai?... Dites-donc?
On ne peut pas mieux.
J'en suis très-contente à présent j et si vous voulez que je vous dise, je n'espérais pas qu'il serait si bien.
M. BERNARD
Madame, il faut le temps à tout , et je suis charmé que,...
LA COMTESSE
Chevalier, vous ne dites rien?
LE CHEVALIER
Moi , je vous ai déjà dit qu'il était bien , dès la première fois.
LA COMTESSE
Et ressemblant?
LE CHEVALIER
Il n'y a personne qui ne le reconnaisse.
l'abbé.
Madame, voilà M. le comte. Nous verrons cequil dira.