SCENE IL
M. SAVONEAU, JEANNETON, sans paraître. JEANNETON.
Mon père?
M. SAVONEAU.
Eh bien , est-ce que tu n'es pas encore levée , vilame paresseuse ?
JEANNETON
Tout-à-l'heure.
Si je vas te chercher, je te donnerai un coup de peigne dont il te souviendra long-temps.
68 l'aveugle avare.
JEANNETON
Ah, mon dieu! il ne faut pas tant voas fâcher, il n'est pas encore si lard , et la foire n'est pas sur le pont , apparenament.
M. SAVONEAU.
Ail ! je to ferai raisonner; il y a une heure que tu devrais être levée , puisqu'il va sonner cinq heures dans un moment.
JEANNETON
Eh hien , ce n'est pas tan^que six.
M. SAVONEAU.
Je sais bien pourquoi lu as tant d'envie de dormir, et que tu ne me réponds pas.
JEANNETON
Puisque vous le savez , je n'ai que faire de vous l'apprendre.
M. SAVONEAU.
Oui , oui , je le sais , je te le dirai ; mais je ne veux pas que tu dormes pendant ce temps-là.
JEANNETON
Mais qu'est-ce que cela vous fait, que je dorme ou non?
M. SAVONEAU.
El si lu dors , qu'est-ce qui racom modéra ce linge à barbe, en cas qu'il me vienne des pratiques de bonne heure?
Ils n'auront qu'à vous prêter leur mouchoir.
M. SAVONEAU.
Yeux-tu bien fmir, el te lever! Je perds patience à la fin.
JEANNETON
Eh bien , nous la ferons afficher.
M. SAVONEAU.
Je meu vais monter là haut , et tu verras ....
JEANNETON
Ah ! mon dieu! mon cher père , ne vous donnez pas cette peine-là.
M. SAVONEAU.
Parle-moi par la feue ire, je verrai bien si tu es levée.
l'aveugle avare. 69
JEANNETON , à la fenêtre, s'IiabiUant.
Me voilà , me voilà. Qu'avez- vous à me dire , voyons !
M. SAVONEAU.
Que ta conduite me déplaît, premièrement , et d'un.
JEANNETON
Et qu'est-ce que c'est donc que je fais?
M. SAVONEAU.
Je n'en sais rien j mais... .
Est-ce que je ne suis pas une honnête fdle 1
m. SAVONEAU.
Une honnête fille n'a pas un amoureux sans le consentement de sou père , et ne jase pas toute la nuit par la tènétre avec un garçon.
JEANNETON
Eh! qui est-ce qui vous a dit cela?
M. SAVONEAU.
On n'a pas eu besoin de me le dire , je l'ai entendu , et j'ai bien reconnu sa voix.
JEANNETON
La voix de qui?
M. SAVONEAU.
De Pierre Dumoulin.
JEANNETON
Eh bien , puisque vous le savez , vous ne savez pas tout , car je vous dirai que je n'en aurai jamais d autre pour mari.
M. SAVONEAU.
Cela est aisé à dire , mais
JEANNETON
Et pourquoi n'y consentiriez-vous pas ? il a du bon bien.
M. SAVONEAU.
C'est à cause de cela que je crois qu'il se moque de loi , puisque tu n'as rien,
Quand ons'aimè, on est toujours heureux.
-o L AVEUGLE AVARE,
ai. SAVONF.AU.
Ail I oui, (lis-moi cela à moi, qui avais enlevé ta n^re à VaiiL;ir;ir(l , et qui avons pense mourir de faim à Meudon, parce que nous n'avions dargenl ni l'un ni l'autre.
.TEANNKTON.
Mais vous convenez que Pierre Dumoulin eu a j il en aura pour nous deux.
M. SAVONLAU.
Et si la mère Dumoulin ne consent pas qu'il t'épouse , elle ue lui donnera pas le s(.u; elle aime l'argent elle.
JF.ANNETON.
Il dit que cela ne lui fait en rien,
M. SAVONEAU.
Oui , mais cela me fait à moi, et je ne veux pas vous voir dans la misère le lendemaiYnle votre mariage.
JEANNETO.V.
Mais , mon père
M. SAVONEAU.
Si tu veux épouser Pierre Dumoulin , attends que nous soyons assez riches pour que sa mère y consente.
JEANNETON
Allons , je vois bien que vous voulez que je sois mallicureusc .
Ne pleure pas ; hahille-toi , et laisse-moi rêver à tout cela. (A lui-même, bas.) Jc craios que CCS oufanls-là ne fassent quelque sottise ; comment faire? Pauvreté n est pas vice ; mais la mère Dumoulin n'entendra rien à tout cela. Si j'avais quelque ami à qui je pusse emprunter.... Oui , mais il faut rendre, il n y a que les mendiants à qui ou prête tous les jours , et qui ne rendent jamais. Je crois que j'entends un aveugle : cethomme-là est assurément plus heureux que moi.
L AVEUGLE AVARE