‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 4)Chapitre 34 sur 339 · SCENE IL · texte numérisé non relu

SCENE IL

M. SAVONEAU, JEANNETON, sans paraître. JEANNETON.

Mon père?

M. SAVONEAU.

Eh bien , est-ce que tu n'es pas encore levée , vilame paresseuse ?

JEANNETON

Tout-à-l'heure.

Si je vas te chercher, je te donnerai un coup de peigne dont il te souviendra long-temps.

68 l'aveugle avare.

JEANNETON

Ah, mon dieu! il ne faut pas tant voas fâcher, il n'est pas encore si lard , et la foire n'est pas sur le pont , apparenament.

M. SAVONEAU.

Ail ! je to ferai raisonner; il y a une heure que tu devrais être levée , puisqu'il va sonner cinq heures dans un moment.

JEANNETON

Eh hien , ce n'est pas tan^que six.

M. SAVONEAU.

Je sais bien pourquoi lu as tant d'envie de dormir, et que tu ne me réponds pas.

JEANNETON

Puisque vous le savez , je n'ai que faire de vous l'apprendre.

M. SAVONEAU.

Oui , oui , je le sais , je te le dirai ; mais je ne veux pas que tu dormes pendant ce temps-là.

JEANNETON

Mais qu'est-ce que cela vous fait, que je dorme ou non?

M. SAVONEAU.

El si lu dors , qu'est-ce qui racom modéra ce linge à barbe, en cas qu'il me vienne des pratiques de bonne heure?

Ils n'auront qu'à vous prêter leur mouchoir.

M. SAVONEAU.

Yeux-tu bien fmir, el te lever! Je perds patience à la fin.

JEANNETON

Eh bien , nous la ferons afficher.

M. SAVONEAU.

Je meu vais monter là haut , et tu verras ....

JEANNETON

Ah ! mon dieu! mon cher père , ne vous donnez pas cette peine-là.

M. SAVONEAU.

Parle-moi par la feue ire, je verrai bien si tu es levée.

l'aveugle avare. 69

JEANNETON , à la fenêtre, s'IiabiUant.

Me voilà , me voilà. Qu'avez- vous à me dire , voyons !

M. SAVONEAU.

Que ta conduite me déplaît, premièrement , et d'un.

JEANNETON

Et qu'est-ce que c'est donc que je fais?

M. SAVONEAU.

Je n'en sais rien j mais... .

Est-ce que je ne suis pas une honnête fdle 1

m. SAVONEAU.

Une honnête fille n'a pas un amoureux sans le consentement de sou père , et ne jase pas toute la nuit par la tènétre avec un garçon.

JEANNETON

Eh! qui est-ce qui vous a dit cela?

M. SAVONEAU.

On n'a pas eu besoin de me le dire , je l'ai entendu , et j'ai bien reconnu sa voix.

JEANNETON

La voix de qui?

M. SAVONEAU.

De Pierre Dumoulin.

JEANNETON

Eh bien , puisque vous le savez , vous ne savez pas tout , car je vous dirai que je n'en aurai jamais d autre pour mari.

M. SAVONEAU.

Cela est aisé à dire , mais

JEANNETON

Et pourquoi n'y consentiriez-vous pas ? il a du bon bien.

M. SAVONEAU.

C'est à cause de cela que je crois qu'il se moque de loi , puisque tu n'as rien,

Quand ons'aimè, on est toujours heureux.

-o L AVEUGLE AVARE,

ai. SAVONF.AU.

Ail I oui, (lis-moi cela à moi, qui avais enlevé ta n^re à VaiiL;ir;ir(l , et qui avons pense mourir de faim à Meudon, parce que nous n'avions dargenl ni l'un ni l'autre.

.TEANNKTON.

Mais vous convenez que Pierre Dumoulin eu a j il en aura pour nous deux.

M. SAVONLAU.

Et si la mère Dumoulin ne consent pas qu'il t'épouse , elle ue lui donnera pas le s(.u; elle aime l'argent elle.

JF.ANNETON.

Il dit que cela ne lui fait en rien,

M. SAVONEAU.

Oui , mais cela me fait à moi, et je ne veux pas vous voir dans la misère le lendemaiYnle votre mariage.

JEANNETO.V.

Mais , mon père

M. SAVONEAU.

Si tu veux épouser Pierre Dumoulin , attends que nous soyons assez riches pour que sa mère y consente.

JEANNETON

Allons , je vois bien que vous voulez que je sois mallicureusc .

Ne pleure pas ; hahille-toi , et laisse-moi rêver à tout cela. (A lui-même, bas.) Jc craios que CCS oufanls-là ne fassent quelque sottise ; comment faire? Pauvreté n est pas vice ; mais la mère Dumoulin n'entendra rien à tout cela. Si j'avais quelque ami à qui je pusse emprunter.... Oui , mais il faut rendre, il n y a que les mendiants à qui ou prête tous les jours , et qui ne rendent jamais. Je crois que j'entends un aveugle : cethomme-là est assurément plus heureux que moi.

L AVEUGLE AVARE

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