M"'^ DE LA BRUYERE, M. DE LA BRUYERE, LA COMTESSE, LE GRANÙ
LE GRAND
Madame la comtesse de Saint-Léger.
M. DE LA BRUYERE,
Que veut cette femme 7
Mme DE ^^ BRUYERE.
Elle aurait été bien surprise , si elle nous avait entendu.
LA COMTESSE
Madame, je suis désespérée de ne m'étre pas trouvée chez moi , lorsque vous m'avez fait Thonneur d'y venir.
Il est vrai, madame, qu'on ne vous trouve guère.
LA COMTESSE
Oui, je sors beaucoup ; pour monsieur de la Bruyère, on ne le voit nulle part , et depuis Fontainebleau, je ne lai pas rencontré une seule fois.
M. DE LA BRUYERE.
Cependant la semaine dernière à Yersailles....
LA COMTESSE
Eli, mon Dieu ouij à propos, je ne sais ce que je dis. Madame , comment vous trouvez-vous de ce temps-là ?"
Mi"« DE LA BRUYERE.
Mais, madame, assez bien.
LA COMTESSE
Vous êtes bien heureuse -, pour moi il y a des jours où je suis anéantie, et, si cela dure.o.. A propos, madame, aimezvous toujours les tragédies?
M™e DE LA BRUYERE.
Oui, madame, et beaucoup. •
LA RECOMMANDATION. 2g
LA COMTESSE
Vous en allez avoir une nouvelle , à ce qu'on m'a dit , qui sera admirable j j'ai fait louer une loge ^ parce que je n'en ai pas à ce spectacle-là , je ne le puis souffrir ; je ne vais qu'à rOpéra et aux Italiens ; mais pour cette pièce-là , je veux absolument la voir : si vous n'aviez pas de loge, et que vous voulussiez....
Mme DE ^A BRUYERE.
Ma belle-sœur aura la sienne, madame j mais je ne vous en suis pas moins obligée de votre offre.
LA COMTESSE
c'est qu'on entend parler, pendant huit jours , d'une pièce nouvelle, et quand on n'est pas au fait, cela ennuie à mourir. Les livres nouveaux, par la même raison, me mettent au désespoir j c'est la même chose.
M. DE LA BRUYERE.
Quoi, madame, vous n'aimez pas la lecture?
LA COMTESSE
Pardonnez-moi , assez, quand je travaille surtout, cela me distrait; mais autrement cela me fait perdre trop de temps : j'ai toujours du monde, je sors beaucoup et ou ne peut pas suffire à tout ce que l'on a à faire. D'un autre côté mes voyages de Versailles....
• M. DE LA BRUYERE.
Mais là , madame , n'auriez-vous pas le temps de lire pendant vos semaines !
LA COMTESSE
Non, vraiment, j'écris, que c'est affreux! et puis j'ai commencé un ouvrage charmant, je ne saurais le quitter ; j'ai déjà
fini un fauteuil Madame, il faut que je vous dise comment
il est.
M™e DE LA BRUYERE.
Voyons , madame, parce que je veux faire un meuble.
LA COMTESSE
Oh , il faut que vous fassiez le mien. Imaginez , madame,
5o LA KEC0MMAWDAT102v\
un fond , je ne peux pas vous bien dire. . . , ce n'est pas jaune, ce n'est pas blanc; c'est soufre pâle , ou paille 5 oui, c'est paille : un ruban couleur de noisette et bleu , qui entoure un faisceau de roses , qui fait la bordure j le milieu, des pavots et des lis , avec des greuades et des instruments de musique.
M^ne DE ^^ BRUYERE.
Cela doit élre superbe !
LA COMTESSE
Vous imaginez bien .
M. DE LA BRUYERE.
Et vous vous assolerez sur des instruments de musique?
LA COMTESSE
Oui, vraiment. Mais à propos, vous avez raison, cela est absurde! allons, me voilà dégoûtéede mon meubie, je ne Tacbèverai pas. Ah çà , je m'en vais voir madame votre sœur.
M™e DE LA BRUYERE.
Eh bien, passez par ici.
LA COMS'ESSE.
Voulez- VOUS bien , madame?
Moie DE LA BRUYERE.
Sans doute , c'est plus court.
LA COMTESSE
Ah , mon Dieu î j'oubliais : j'ai une affaire à vous , monsieur de la Bruyère j c'est même ce qui m'a fait sortir de bonne heure , parce que plus tard je craignais de ne pas vous trouver.
M. DE LA BRUYERE.
Voulez-vous bien me dire ce que c'est?
LA COMTESSE
C'est une persécution , mais vous n'en ferez que ce que vous voudrez.
M. DE LA BRUYERE.
Pourquoi? Si cela vous intéresse, je serai charmé
LA COMTESSE
Vraiment, cela m'intéresse beaucoup, c'est-à-dire comme
LA RECOMMANDATION. Ol
cela ; c est mon oncle qui me tourmente pour faire placer le fils de son receveur, un joli sujet : il est là dans votre antichambre.
M. DE LA BRUYERE.
Voulez-vous que je le fasse entrer?
LA COMTESSE
Fi donc î mon oncle prétend que vous avez des bureaux j j'ai son mémoire quelque part, voyons dans mon sac ; bon! je Tai laissé chez moi. Enfin je lui dirai que je vous en ai parlé; m'en voilà quitte.
M. DE LA BRUYERE.
Mais si je pouvais
LA COMTESSE
Non, je ne veux pas vous tourmenter davantage là-dessus. Madame , vous voulez donc bien que je paSse par-là 7
Pour cela sûrement.
LA COMTESSE
Je reviendrai par ici , ainsi je vous verrai en sortant.
M™« DE LA BRUYERE.
Je l'espère bien.
LA COMTESSE
OÙ voulez-vous donc aller, monsieur de la Bruyère? Ah çà , je dirai à mon oncle que cela ne se peut pas j m'en voilà débarrassée. Restez donc là , je vous prie.
M. DE LA BRUYERE.
Puisque vous le voulez. ...
LA COMTESSE
Sans doute, sans doute.