‹ Proverbes dramatiques de CarmontelleChapitre 157 sur 255 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

M™« MIGNONETTE, M"^ MAllIAlSNE, M. D ESCABIOUS, M. DE SAINT-DAMASE, LA MÈRE ROGOME, JEAIS.

LA MÈRE ROGOME

Achetez de mes belles cerises, mes gros gobets.

JEAN

Allons, allons, allez-vous-ca ailleurs.

LA MÈRE ROGOME

Eli mais, monsieur, il ne faut pas rebuter comme cela le pauvre monde. Laissez-moi parler à madame et à mademoiselle.

JEAN

Elles vous diront la même chose que moi; entrez si vous voulez?

LA MÈRE ROGOME

Ah! voilà ce qui s'appelle parler. Il est gentil cet enfant. Allons, allons, je le mènerai avec moi quand je n'irons nulle part.

M™« MIGNONETTE

Jean, pourquoi laissez -vous entrer cette vilaine femme-là?

LA MÈRE ROGOME

Ma princesse, achetez mon par 'er de cerises; c'est mon dernier, je vous en ferai bon marché.

M™e MIGNONETTE.

Je n'en veux point.

LA MÈRE ROGOME

Cadet, dites donc à votre maîtresse de les regarder tant seulement.

M™e MIGNONETTE.

Allons, éloignez-vous j vous puez l'eau-de-vie, que c'est affreux.

LA. MÈRE ROGOMME

En vérité de dieu, vous me croii'ez si vous voulez, mais c'est vrai comme il faut mourir un jour, je n'ai encore bu d'aujourd'hui qu'un demi-setier de rogome; encore était-ce parce que j'étais prête de me trouver mal. Et cette belle demoiselle-là ne veut pas de mes cerises non plus?

M"!^ MIGNONETTE

Non, non, allez- vous-en plus loin.

LA MÈRE ROGOMME

Eh mais, écoutez, mon petit cœur, je vous apporte ce panier-là, à vous, parce qu'elles sont douces et sucrées comme du miel.

M™e MIGNONETTE.

Je vous dis que je n'en veux point.

LA MÈRE RQGOTUÏME.

Vous ne savez pas ce que vous refusez. (Elle chante.) Ceux de Pantin, de Saint-Ouen, de Saint-Cloud, Dansent mieux que ceux de la Villette.

Ceux de Pantin, de Saint-Ouen, de Saint-Cloud, Dansent bien mieux que chez nous.

(Elle danse et chante.)

Talera la la la la, etc.

m11« MARIANNE.

Ah, ma chère mère, la drôle de femme!

M"e MIGNONETTE.

Ne voyez-vous pas qu'elle est ivre?

LA MÈRE ROGOMME

Je m'en vas voir par-là bas, si je trouverons à vendre ma marchandise.

M™« MIGNONETTE

Allez, allez.

LA MÈRE ROGOMME

Je vous demande pardon, au moins, ma chère dame; cesl pour vous faire rire, car moi je n'en ai point d'envie.

DE CEIUSES. 355

M'"e MIGNONETTE.

Cest bon; cesl bon.

LA MÈRE ROGOMME, pleurant.

Est-ce que mon mari n est pas à i'HôteUDieu, qui se meurt, le pauvre cher homme.'

JEAN

Et vous chantez?

LA MÈRE ROGOMME

Eh mais, écoulez, vous qui entendez la raison, est-ce que je puis empêcher cela? Si dieu ie veut, il est bien le maître de le prendre. Si vous voulez, vous serez mon second, cadet; je vous trouve bien gentil.

M™e MIGNONETTE.

Allons, laissez-nous donc.

LA MÈRE ROGOMME

Madame, je vous demande bien pardon. Je n'ai offensé personne , je crois; ce que jfi-dis là est en tout bien et tout honneur du moins.

JEAN

Tenez, voilà deux messieurs là bas, qui vous achèteront peut-être vos cerises.

LA MÈRE ROGOBIME.

]N 'est-ce pas des officiers?

JEAN

Oui , vraiment.

LA MÈRE ROGOMME

Ah, tant mieux! j'aime bien avoir affaire à messieurs les militaires : cela ne vous barguigne pas avec les femmes.

M"^^ MIGNONETTE

Allez-vous-en donc.

LA MÈRE ROGOMME

Oui, oui , ma princesse. (Elle va à mm. d'Escabions et de Saint-Da-

mase.) x^lions , mcs officiers , achetez -moi ce panier de cerises.

M. d'escabious.

Allons , allons , laissez-nous en repos.

LA MÈRE ROGOME

Eh , mon dieu, comme vous v'ià fâché! Ah .' c'est pour badmer, je crois.

M. DE SAINT-DAMASE. I

Veax-tu bien t'en aller?

LA MÈRE ROGOME , chantant.

Ah , maman , que je l'ai échappé belle ! Ce matin Colin

Comme un lutin Dans ma ruelle , Ah , maman , que je Tai échappé belle : Jai cru démon cœur Ou ii allait être le vainqueur.

Ah ! monsieur le Chevalier, écoutez-moi donc. Vous n'avez jamais vu de si belles cerises.

M. DE SAINT-DAMASE

Nous n'en voulons point.

LA MÈRE ROGOME chante.

Un officier, deux officiers, trois officiers Ensemble, Ont enlevé ma mie , Ont enlevé ma mie Margot , Ont enlevé ma mie.

M. d'escabious.

Cette femme-là est bien insupportable !

LA MÈRE ROGOME

Là , là ; ne vous fâchez pas , la paix de Dieu.

(Elle chante.)

Eh , gai , gai , gai , mes officiers , Venez chez moi le dimanche , Car le lundi , Le mardi , Le mercredi ,

Le jeudi , Le vendredi , Le samedi , Cestime autre paire de manches.

M. DE SAINT -DAMASE

Veux-tu bien te taire?

M. d'escabious.

Attends là , et tiens-toi tranquille.

LA MÈRE ROGOME

Allons, allons , la paix de Dieu. (Elle s'assied sur ses talons.)

M. d'escabious.

Il me vient une idée au sujet de ces cerises , pour donner ma lettre.

M. DE SAINT-DAMASE

Eh bien, dis.

M. d'escabious.

C'est qu'il ne faut pas que madame Mignonette nous entende 7

M. de saint-damase.

Parle bas.

(Ils parlent bas.)

Tu comprends cela?

A merveille. liaisse-moi faire.

M. d'escabious.

Où sont-elles donc ces cerises ?

LA MERE ROGOME

Les voilà , les voilà , mon officier.

M. DE SAINT-DAMASE

Voyons-les.

M. d'escabious.

Elles ne sont pas trop belles.

LA MÈRE ROGOME

Elles soi\t belles comme vous , mes bijoux.

M. DE SAINT-DAMASE

Ah! elîes ne sont pas laides.

LA MÈRE ROGOMME

Elles sont grosses comme des prunes.

M. d'escabious.

Oui, Je t'en réponds.

M. DE SAINT-DAMASE

Ma foi, écoute doue , je les trouve belles moi.

LA MÈRF, ROGOMME.

Achetez-les donc, mon roi.

M. d'escaetous.

Je pnrie que les yeux de madame Mignonette sont plus grands que ces cerises ne sont grosses.

M. DE SAINT-DAMASE

Je parie que non.

M. d'escabious.

Nous verrons.

M. DE SAINT-DAMASE

Qu est-ce que nous parions?

M. d'escabious.

Eh bien , le panier de cerises.

M. DE SAINT-DAMASE

Voilà qui est fait.

M. d'escabious.

Mais il faut les mesurer.

M. DE SAINT-DAMASE

Cest ton affaire.

M. d'escabious , sapprochant.

Madame Mignonette , nous venons de faire un pari.

M'"« MIGNONETTE

Qu est-ce que c'est , messieurs?

M. d'escabious.

Vous me ferez gagner, car cela vous regarde.

IVimc MIGNONETTE.

Moi? comment donc?

M"e 3IARIANNE.

Ah , ma chère mère ! vous l'avez sûrement entendu^ car je l'ai entendu, moi.

M™« MIGNONETTE

Voulez-vous bien vous taire?

M. d'escabious.

Tenez , madame Mignonette , Saiut-Damase trouve ces cerises fort belles , et moi j'ai parié que vos yeux sont plus grands qu elles ne sont grosses.

m"« MARIANNE.

Voilà ce que j'ai entendu.

M™8 MIGNONETTE

Encore ! (A M. d'Escabious.) Monsicur, mes yeux sont comme ils sont ; mais ils ne sont pas si grands que vous le dites. M. d'escabious.

Et moi , je soutiens que je gagnerai mon pari.

M. de SAINT -DAMASE.

El comment saurons-nous cela ?

M. d'escabious.

En les mesurant.

M. DE SAINT-DAMASE

Et comment feras-lu?

M. d'escabious.

Si madame Mignonette le veut bien , cela sera fait tout de

suite. (Il prend deux cerises qui tiennent ensemble, et il dit à madame Mignonette :) Permettez.

M™« MIGNONETTE

Que voulez-vous faire?

Mesurer.

M™« MIGNONETTE

Comment?

M. d'escabious.

Fermez les yeux 5 je mettrai ces cerises dessus , et Sainî- Damase jugera.

M™e MIGNO NETTE.

Non , non ; on se moquerait de moi.

M^'c MARIANNE.

Ah , ma chère mère !

LA niÈRE ROGOMME.

Allons , mon cher cœur, ne faites pas la petite bouche , afin que je vende mon panier de cerises,

M™e MIGNONETTE.

En vérité

M. d'escabious.

Allons, allons, (ll met les cerises d'une main sor les yeux de madame Mignonette, et de l'autre il donne la lettre à mademoiselle Marianne.) 1 U VOIS y

je t'en fais juge.

la mère rogomme chante.

Voilà mon cousin L'allure Mon cousin , Voilà mon cousin L'allure.

M. d'escabious.

Te tairas-tu 7

M. DE SAINT-DAMASE

Je conviens que j'ai perdu.

M^ie MIGNONETTE.

Mais cela n'est pas possible.

M. d'escabious.

Je connaissais vos yeux; j'étais bien sur de gagner. (AM.de Saint-Damase.) ïoi, paie Ic panier de cerises. M. de saint-damase.

Je ne demande pas mieux. (II donne vingt-quatre sous à la mère Rogomme.)

LA MÈRE ROGOMME

En VOUS remerciant, mon capitaine.

M. d'escabious.

Elles sont à vous, madame Miguonette.

ÛI™« MIGNONETTE.

Ah, monsieur!...

M. d'escabious.

Sans vous, je ne les aurais pas gagnées.

]M™e MIGNONETTE.

Vous êtes bien honnête^ mais j'ai bien de la peine à le croire.

LA mère rogomme.

Mon oflBcier, si vous voulez des oranges, je vous en apporterons aussi?

M. DE SAINT-DAMASE

Oui, oui, une autre fois.

LA MÈRE ROGOMME

Vous mesurerez de même encore,

M. d'escabious.

C'est bon, c est bon.

LA mère ROGOMME chante.

Lorsqu'on a bien du mérite, On ne manque pas de galant^ Eh! mais, monsieur, qu'est-ce que vous dites? Je ne suis t'encor qu'un enfant :

L'amour non plus n'est pas faute chose.

Quoiqu'on en glose,

Il faut zun amant,

Et reli relan,

Et relan tanplan,

D'abord il cause.

Puis il vous mène tambour battant.

(A Jean.) Adieu, Cadct. (Elle s'en va.)

54o LA MARCHAî^DE DE CERISES.

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