SCENE IV
M™« MIGNONETTE, M"^ MAllIAlSNE, M. D ESCABIOUS, M. DE SAINT-DAMASE, LA MÈRE ROGOME, JEAIS.
LA MÈRE ROGOME
Achetez de mes belles cerises, mes gros gobets.
JEAN
Allons, allons, allez-vous-ca ailleurs.
LA MÈRE ROGOME
Eli mais, monsieur, il ne faut pas rebuter comme cela le pauvre monde. Laissez-moi parler à madame et à mademoiselle.
JEAN
Elles vous diront la même chose que moi; entrez si vous voulez?
LA MÈRE ROGOME
Ah! voilà ce qui s'appelle parler. Il est gentil cet enfant. Allons, allons, je le mènerai avec moi quand je n'irons nulle part.
M™« MIGNONETTE
Jean, pourquoi laissez -vous entrer cette vilaine femme-là?
LA MÈRE ROGOME
Ma princesse, achetez mon par 'er de cerises; c'est mon dernier, je vous en ferai bon marché.
M™e MIGNONETTE.
Je n'en veux point.
LA MÈRE ROGOME
Cadet, dites donc à votre maîtresse de les regarder tant seulement.
M™e MIGNONETTE.
Allons, éloignez-vous j vous puez l'eau-de-vie, que c'est affreux.
LA. MÈRE ROGOMME
En vérité de dieu, vous me croii'ez si vous voulez, mais c'est vrai comme il faut mourir un jour, je n'ai encore bu d'aujourd'hui qu'un demi-setier de rogome; encore était-ce parce que j'étais prête de me trouver mal. Et cette belle demoiselle-là ne veut pas de mes cerises non plus?
M"!^ MIGNONETTE
Non, non, allez- vous-en plus loin.
LA MÈRE ROGOMME
Eh mais, écoutez, mon petit cœur, je vous apporte ce panier-là, à vous, parce qu'elles sont douces et sucrées comme du miel.
M™e MIGNONETTE.
Je vous dis que je n'en veux point.
LA MÈRE RQGOTUÏME.
Vous ne savez pas ce que vous refusez. (Elle chante.) Ceux de Pantin, de Saint-Ouen, de Saint-Cloud, Dansent mieux que ceux de la Villette.
Ceux de Pantin, de Saint-Ouen, de Saint-Cloud, Dansent bien mieux que chez nous.
(Elle danse et chante.)
Talera la la la la, etc.
m11« MARIANNE.
Ah, ma chère mère, la drôle de femme!
M"e MIGNONETTE.
Ne voyez-vous pas qu'elle est ivre?
LA MÈRE ROGOMME
Je m'en vas voir par-là bas, si je trouverons à vendre ma marchandise.
M™« MIGNONETTE
Allez, allez.
LA MÈRE ROGOMME
Je vous demande pardon, au moins, ma chère dame; cesl pour vous faire rire, car moi je n'en ai point d'envie.
DE CEIUSES. 355
M'"e MIGNONETTE.
Cest bon; cesl bon.
LA MÈRE ROGOMME, pleurant.
Est-ce que mon mari n est pas à i'HôteUDieu, qui se meurt, le pauvre cher homme.'
JEAN
Et vous chantez?
LA MÈRE ROGOMME
Eh mais, écoulez, vous qui entendez la raison, est-ce que je puis empêcher cela? Si dieu ie veut, il est bien le maître de le prendre. Si vous voulez, vous serez mon second, cadet; je vous trouve bien gentil.
M™e MIGNONETTE.
Allons, laissez-nous donc.
LA MÈRE ROGOMME
Madame, je vous demande bien pardon. Je n'ai offensé personne , je crois; ce que jfi-dis là est en tout bien et tout honneur du moins.
JEAN
Tenez, voilà deux messieurs là bas, qui vous achèteront peut-être vos cerises.
LA MÈRE ROGOBIME.
]N 'est-ce pas des officiers?
JEAN
Oui , vraiment.
LA MÈRE ROGOMME
Ah, tant mieux! j'aime bien avoir affaire à messieurs les militaires : cela ne vous barguigne pas avec les femmes.
M"^^ MIGNONETTE
Allez-vous-en donc.
LA MÈRE ROGOMME
Oui, oui , ma princesse. (Elle va à mm. d'Escabions et de Saint-Da-
mase.) x^lions , mcs officiers , achetez -moi ce panier de cerises.
M. d'escabious.
Allons , allons , laissez-nous en repos.
LA MÈRE ROGOME
Eh , mon dieu, comme vous v'ià fâché! Ah .' c'est pour badmer, je crois.
M. DE SAINT-DAMASE. I
Veax-tu bien t'en aller?
LA MÈRE ROGOME , chantant.
Ah , maman , que je l'ai échappé belle ! Ce matin Colin
Comme un lutin Dans ma ruelle , Ah , maman , que je Tai échappé belle : Jai cru démon cœur Ou ii allait être le vainqueur.
Ah ! monsieur le Chevalier, écoutez-moi donc. Vous n'avez jamais vu de si belles cerises.
M. DE SAINT-DAMASE
Nous n'en voulons point.
LA MÈRE ROGOME chante.
Un officier, deux officiers, trois officiers Ensemble, Ont enlevé ma mie , Ont enlevé ma mie Margot , Ont enlevé ma mie.
M. d'escabious.
Cette femme-là est bien insupportable !
LA MÈRE ROGOME
Là , là ; ne vous fâchez pas , la paix de Dieu.
(Elle chante.)
Eh , gai , gai , gai , mes officiers , Venez chez moi le dimanche , Car le lundi , Le mardi , Le mercredi ,
Le jeudi , Le vendredi , Le samedi , Cestime autre paire de manches.
M. DE SAINT -DAMASE
Veux-tu bien te taire?
M. d'escabious.
Attends là , et tiens-toi tranquille.
LA MÈRE ROGOME
Allons, allons , la paix de Dieu. (Elle s'assied sur ses talons.)
M. d'escabious.
Il me vient une idée au sujet de ces cerises , pour donner ma lettre.
M. DE SAINT-DAMASE
Eh bien, dis.
M. d'escabious.
C'est qu'il ne faut pas que madame Mignonette nous entende 7
M. de saint-damase.
Parle bas.
(Ils parlent bas.)
Tu comprends cela?
A merveille. liaisse-moi faire.
M. d'escabious.
Où sont-elles donc ces cerises ?
LA MERE ROGOME
Les voilà , les voilà , mon officier.
M. DE SAINT-DAMASE
Voyons-les.
M. d'escabious.
Elles ne sont pas trop belles.
LA MÈRE ROGOME
Elles soi\t belles comme vous , mes bijoux.
M. DE SAINT-DAMASE
Ah! elîes ne sont pas laides.
LA MÈRE ROGOMME
Elles sont grosses comme des prunes.
M. d'escabious.
Oui, Je t'en réponds.
M. DE SAINT-DAMASE
Ma foi, écoute doue , je les trouve belles moi.
LA MÈRF, ROGOMME.
Achetez-les donc, mon roi.
M. d'escaetous.
Je pnrie que les yeux de madame Mignonette sont plus grands que ces cerises ne sont grosses.
M. DE SAINT-DAMASE
Je parie que non.
M. d'escabious.
Nous verrons.
M. DE SAINT-DAMASE
Qu est-ce que nous parions?
M. d'escabious.
Eh bien , le panier de cerises.
M. DE SAINT-DAMASE
Voilà qui est fait.
M. d'escabious.
Mais il faut les mesurer.
M. DE SAINT-DAMASE
Cest ton affaire.
M. d'escabious , sapprochant.
Madame Mignonette , nous venons de faire un pari.
M'"« MIGNONETTE
Qu est-ce que c'est , messieurs?
M. d'escabious.
Vous me ferez gagner, car cela vous regarde.
IVimc MIGNONETTE.
Moi? comment donc?
M"e 3IARIANNE.
Ah , ma chère mère ! vous l'avez sûrement entendu^ car je l'ai entendu, moi.
M™« MIGNONETTE
Voulez-vous bien vous taire?
M. d'escabious.
Tenez , madame Mignonette , Saiut-Damase trouve ces cerises fort belles , et moi j'ai parié que vos yeux sont plus grands qu elles ne sont grosses.
m"« MARIANNE.
Voilà ce que j'ai entendu.
M™8 MIGNONETTE
Encore ! (A M. d'Escabious.) Monsicur, mes yeux sont comme ils sont ; mais ils ne sont pas si grands que vous le dites. M. d'escabious.
Et moi , je soutiens que je gagnerai mon pari.
M. de SAINT -DAMASE.
El comment saurons-nous cela ?
M. d'escabious.
En les mesurant.
M. DE SAINT-DAMASE
Et comment feras-lu?
M. d'escabious.
Si madame Mignonette le veut bien , cela sera fait tout de
suite. (Il prend deux cerises qui tiennent ensemble, et il dit à madame Mignonette :) Permettez.
M™« MIGNONETTE
Que voulez-vous faire?
Mesurer.
M™« MIGNONETTE
Comment?
M. d'escabious.
Fermez les yeux 5 je mettrai ces cerises dessus , et Sainî- Damase jugera.
M™e MIGNO NETTE.
Non , non ; on se moquerait de moi.
M^'c MARIANNE.
Ah , ma chère mère !
LA niÈRE ROGOMME.
Allons , mon cher cœur, ne faites pas la petite bouche , afin que je vende mon panier de cerises,
M™e MIGNONETTE.
En vérité
M. d'escabious.
Allons, allons, (ll met les cerises d'une main sor les yeux de madame Mignonette, et de l'autre il donne la lettre à mademoiselle Marianne.) 1 U VOIS y
je t'en fais juge.
la mère rogomme chante.
Voilà mon cousin L'allure Mon cousin , Voilà mon cousin L'allure.
M. d'escabious.
Te tairas-tu 7
M. DE SAINT-DAMASE
Je conviens que j'ai perdu.
M^ie MIGNONETTE.
Mais cela n'est pas possible.
M. d'escabious.
Je connaissais vos yeux; j'étais bien sur de gagner. (AM.de Saint-Damase.) ïoi, paie Ic panier de cerises. M. de saint-damase.
Je ne demande pas mieux. (II donne vingt-quatre sous à la mère Rogomme.)
LA MÈRE ROGOMME
En VOUS remerciant, mon capitaine.
M. d'escabious.
Elles sont à vous, madame Miguonette.
ÛI™« MIGNONETTE.
Ah, monsieur!...
M. d'escabious.
Sans vous, je ne les aurais pas gagnées.
]M™e MIGNONETTE.
Vous êtes bien honnête^ mais j'ai bien de la peine à le croire.
LA mère rogomme.
Mon oflBcier, si vous voulez des oranges, je vous en apporterons aussi?
M. DE SAINT-DAMASE
Oui, oui, une autre fois.
LA MÈRE ROGOMME
Vous mesurerez de même encore,
M. d'escabious.
C'est bon, c est bon.
LA mère ROGOMME chante.
Lorsqu'on a bien du mérite, On ne manque pas de galant^ Eh! mais, monsieur, qu'est-ce que vous dites? Je ne suis t'encor qu'un enfant :
L'amour non plus n'est pas faute chose.
Quoiqu'on en glose,
Il faut zun amant,
Et reli relan,
Et relan tanplan,
D'abord il cause.
Puis il vous mène tambour battant.
(A Jean.) Adieu, Cadct. (Elle s'en va.)
54o LA MARCHAî^DE DE CERISES.