SCENE PREMIERE
M. DE COURVILLERS, M-e DE COURVÎLLERS.
Asseyons-nous ici. Vous croyez pent-élre que je ne viens dans cette terre que pour y passer quelques jours?
M^^e £>£ COURVILLERS.
Je ne sais pas quel est votre dessein.
M. DE COURVILLERS.
Eh bien , Je vais vous en instruire. Je vous ai caché le danger oii j'ai été , pendant quelque temps , de perdre toute ma fortune.
Mme DE COURVILLERS.
Comment?...
I\l. DE COURVILLERS.
Oui; mais heureusement, jai recouvré tous mes fonds : ils sont en sûreté , et nous aurons on revenu considérable.
M»"® DE COURVILLERS.
Que d'inquiétudes vous m'avez épargnées .'
M. DE COURVILLERS.
Je ne me mêlerai plus d'affaires, ainsi je peux me tenir éloigné de Paris autant que je le voudrai. Il faut que vous me disiez si cela vous conviendra.
M^ie DE COURVILLERS.
Autrefois j'aurais pu être effrayée de cette proposition , parce que je ne voyais que Paris dans le monde.
M. DE COURVILLERS.
J'ai pensé long-temps comme vous : mais, échappé à la
iir. 29
45o LE SOT AMI.
tempête, je regarde ceci comme un port assuré, où les inquiétudes seront entièrement bannies.
M^e DE COURVILLERS.
OÙ nous pourrons penser librement , être ensemble , nous connaître , nous être nécessaires, et nous mieux aimer.
M. DE COURVILLERS.
Il est vrai qu'il est souvent en nous une source de bonheur que le tourbillon du monde nous empêche d'apercevoir. Que je suis charmé de vous découvrir une façon de penser si solide!
M"® DE COURVILLERS.
Vous avez peut-être cru jusqu'à présent que je n'avais jamais réfléchi?
M. DE COURVILLERS.
Si je vous disais qu'oui, cela vous fâcherait-il 7
M™« DE COURVILLERS.
ISon , parce que c'est pour vous une découverte qui vouS fera peut-être trouver ce séjour-ci plus agréable.
M. DE COURVILLERS.
Il est inconcevable qu'à Paris Ton ne connaisse pas les gens avec qui Ton vit le plus , et sa femme encore moins que les antres!
M^e DE COURVILLERS.
Vous croyez plaisanter j mais cela arrive très-souvent.
M. DE COURVILLERS.
Combien j'ai été trompé en ayant recours à des gens puissants , à des gens riches , qui m'avaient montré de l'araitié , qui me devaient de la reconnaissance , et pour qui j'aurais fait tout au monde !
M™« DE COURVILLERS.
Vous croyiez apparemment que les hommes seraient faits pour vous autrement qu'ils ne sont pour les autres.
M. DE COURVILLEPxS.
Des gens obscurs m'ont mieux servi , je leur dois toute mou existence.
LE SOT AMI. 45l
Mlle DE COURVILLERS.
Larbre le plus élevé , qui ombrage le plus ce qui l'environne , de quel secours est-il à Thomme , quand une petite plante qu on foule aux pieds peut seule quelquefois lui sauver la vie?
M. DE COURVILLERS.
Nous n'éprouverons ici , ni l'orgueil, ni l'importance , ni les dédains de ces gens si contraires au bonbeur de ceux qui les connaissent j et nous y jouirons de la douceur qu'on trouve avec les âmes sensibles.
M^i^ DE COURVILLERS.
Je me rappelle à présent cette pitié insultante de ces Temmes de qualité j votre malbcur que j'ignorais, rendait leiîrs visites froides , rares et courtes ; je n'en connaissais pas le principe. Elles imaginaient, sans doute que dénuée de rlcliesses , ma maison ne serait plus digue d'elles , et qu'elles n'v pourraient plus venir souper avec leur sociéj^é. Si c'est là ce que vous et moi nous perdons , en cessant de vivre à Paris , jugez quels doivent être nos regrets!
M. DE COURVILLERS.
Profitons du coup de lumière que l'apparence du malbeur a porté dans notre àme. Nous sommes assez beureux pour avoir une fille digne de tous nos soins ; établissons-la de manière à ne nous en séparer jamais. Elle n'a pas besoin de fortune: la sienne sera assez considérable.
M^^e DE COURVILLERS.
Cboisissons un bomme sensé , qui ait l'ànie noble et délicate, qui ne s'occupera que du bonbeur de sa femme, et qui croira nous devoir sans cesse le bien dont il jouira.
M. DE COURVILLERS.
Ce cboix ne me paraît pas difficile à faire,
M""» DE COURVILLERS.
Il est peut-être déjà fait?
M. DE COURVILLERS.
Il est vrai, mais il faut qu'il vous convienne.
M™e DE COURVILLERS.
Vous m'avez prévenue , et je vous aurais dit la même chose.
M. DE COURVILLERS.
Quoi, vous avez des projets sur quelqu'un?
M"i« DE COURVILLERS.
Oui, je voudrais que nous eussions le même homme en vue.
M. DE COURVILLERS.
C'est Saint-Clet, que je veux proposer.
M"« DE COURVILLERS.
J'en suis enchantée! Tout ce qu'on m'en a dit est précisément ce que nous désirons de trouver.
m. DE COURVILLERS.
Un homme de mes amis m'en a fait le plus grand éloge; il ne regrettait en lui que de ce qu'il n'était pas assez riche pour sa fille.
M™e DE COURVILLERS.
Et c'est cette médiocrité de fortune que nous désirons. On m'en avait parlé comme à vous à Paris, et j'avais eu les mêmes regrets que votre ami.
M. DE COURVILLERS.
Nous leverronsj il est ici près, chez sa tante.
m^^ DE COURVILLERS.
Ainsi je ne vois rien qui puisse contrarier notre projet.
M. DE COURVLLLERS.
Non.
M»"® DE COURVILLERS.
Il faut que je sonde cependant l'esprit de ma fille; car elle me paraît triste depuis qu'elle est sortie du couvent. Je crains que les religieuses ne lui aient donné des idées qui dérangeraient fort les nôtres.
M. DE COURVILLERS.
<Juand il serait vrai, cela ne durerait pas.
M'D* DE COURVILLERS.
Je veux toujours lui parler.
Comme vous voudrez j mais venez ensuite me trouver dans mon cabinet : je vous ferai voir mon plan de vie, pour notre séjour ici.
jVime DE COURVILLERS.
Je suis sûre qu'il sera fort bien .
M. DE COURVILLERS.
Vous le corrigerez, et nous y travaillerons de concert.
M™e DE COURVILLERS.
A propos , M. de la Saussaye a envoyé savoir de nos nouvelles.
M. DE COURVILLERS.
Tant mieuxj c'est un galant bomme, que vous trouverez un peu provincial.
M"* DE COURVILLERS.
Pourquoi cela? Vous oubliez....
M. DE COURVILLERS.
Ab! j'ai tort.
IVim« DE COURVILLERS.
IJ'ailleurs je l'ai déjà vu.
M. DE COURVILLERS.
Il parle un peu trop; il se croit pbilosopbe. A la campagne, il ne faut pas être si difficile.
M»ne DE COURVILLERS.
Surtout, s'il est capable d'amitié.
Mais, je le crois; nous verrons, (iisenva.)
M""' DE COURVILLERS.
Monsieur, dites, je vous prie, qu'on m'envoie ma fille.