‹ Proverbes dramatiques de CarmontelleChapitre 243 sur 255 · SCENE XIII · texte numérisé non relu

SCENE XIII

M. DESPREUILS, M^-e BABAS , LE BRUN , enreloppés chacun d'un drap delà tête aux pieds. ^

M. DESPREUILS.

Ce sont denx âmes.

LE BRUN, bas.

Le docteur a envoyé une petite bouteille , que j'ai là pour lui faire prendre.

M™« BABAS

Jetez-la par la fenêtre.

LE BRUN

Non , je veux la lui faire voir, pour lui prouver que je n'en ai pas eu besoin.

M™e BABAS.

Madame Denerée croit que nous ne réussirons pas.

LE BRUN

Elle verra qu elle s'est trompée.

M. DESPBEUILS.

Je n'entends pas un mot de ce qu'ils disent^ mais que voisje ! je crois que c'est le Brun?

LE BRUN

Oui, monsieur, c'est moi-même.

Depuis quand es-tu mort?

LE BRUN

Monsieur , deux heures après madame Babas.

M. DESPREUILS.

Madame Babas est morte?

M™« BABAS

Oui , mon cher maître , du chagrin de ne plus vous voir : j'ai dit comme cela, qu'est-ce que j'ai à faire au monde à présent? et je suis morte tout de suite , et le Brun , qui m'aimait, est mort aussi.

M. DESPREUILS. #•

En vérité , mes amis , j'en suis bien aise, car je ne connais personne ici.

M™« BABAS

Que faisiez- vous donc là?

M. DESPREUILS.

Bien. Jem'eunuiais.

LE BRUN

Mais il faut faire quelque chose- pour s'amuser.

M. DESPREUILS.

Eh qaoî?

M™e BABAS.

Boire et manger.

M. DESPREUILS.

Vous VOUS moquez de moi 5 des âmes ne mangent pas.

LE BRUN

Je le croyais comme vous ; mais nous avons déjà goûté , et nous allons souper.

M. DESPREUILS.

Quel conte vous me faites 1

LE BRUN

Vous allez voir : madame Babas , vous avez nos deux poulets?

ÏViro« BABAS.

Oui , les voici ; Je les ai choisis bien gras.

LE BRUN

Et moi , j'ai deux bouteilles de vin , du meilleur qui soit en Bourgogne.

M. DESPREUILS.

Et vous allez boire et manger?

LE BRUN

Sûrement; vous allez voir.

M. DESPREUILS.

Je ne comprends pas cela .

M™« BABAS

Est-ce que vous n'avez pas faim?

Parbleu si fait, j'ai faim et soif , on ne peut pas davantage ; mais je ne crois pas que je doive manger.

M™e BABAS.

Eh bien , monsieur, ce sont vos affaires ; pour nous , nous allons toujours manger, n'est-ce pas , Le Brun ?

LE BRUN

Ah ! je vous en réponds...

M'"« BABAS

Mettons-nous ici auprès de monsieur, pour lui tenir compagnie. Voiià votre poulet. Donnez-moi du paiii.

LE BBUN.

En voici, (ils mangent.)

M. DESPREUILS.

Votre poulet sent bien ])on.

M™« BABAS

Il est excellent!

LE BRUN

J'avais bien faim.

M™® BABAS

Buvons donc.

LE BRUN

Volontiers, (il verse à boire, et ils boiveat.)

Savez-vous à quoi je pense , pendant que vous mangez tous les deux?

LE BRUN j la Louche pleine.

Non , monsieur 5 à quoi?

M. DESPREUILS.

A tout ce qu'on dit dans le monde d'où nous venons, quand on parle de celui-ci.

LE BRUN

Oui , cela est bien drôle : on y parle souvent de tout , sans savoir ce qu'on dit.

M. DESPREUILS.

Assurément, puisqu'on dit que quand on est mort, on ne mange pas.

Mine BABAS.

Ah ! mais , dame, écoutez donc^ peut-être* qu'ici il n'y a que le peuple qui mange , pour le récompenser de n'avoir pas (ait aussi bonne chère que vous de son vivant.

LE BRUN

Ah ! pardi, pour moi, je serais bien fâché de n'être pas peuple ici j je serais privé d'un trop grand plaisir.

64o • LA DltTE.

M"« BABAS

Ce qa'il y a de meilleur encore , c'est qu'on peut manger tant qu'on veut , sans craindre que cela fasse du mal , parce qu'on ne meurt pas deux fois.

LE BRUN

Cela n'est pas malheureux j on n'est seulement pas malade ici ; ce n'est pas comme là haut. En vérité, je les plains bien ces pauvres vivants! Allons , buvons.

M™e BABAS.

Monsieur, à votre santé.

LE BRUN

C'est sans cérémonie. A l'honneur de la vôtre.

M. DESPREUILS.

Vous trouvez donc du goût à ce que vous mangez ?

M"»« BABAS

Et un bon goût. Tenez , sentez cela.

M. DESPREUILS.

Diable î cela augmente ma faim.

LE BRUN

Cela est bien malheureux d'être condamné comme cela à avoir toujours faim , sans pouvoir manger.

M. DESPREUILS.

Vous croyez que je suis condamné à cela?

M™<' BABAS

Ah dame , je ne sais pas. Qu'est-ce qui sait cela? Si vous voulez, quand nous aurons fait connaissance ici, nous nous informerons des tenants et des aboutissants , et nous vopis dirons de quoi il retourne.

M. DESPREUILS.

Oui, mais en attendant....

LE BRUN

Vous êtes sûr de ne pas mourir de faim .

M. DESPREUILS.

Oui , mais de souffrir beaucoup.

LA DIÈTE. 54 l

LE BRUN

Cela pourrait bien être ; mais il faut prendre patience , je ny sais pas d'autre remède.

M. DESPREUILS.

Écoutez-moi : vous êtes tous les deux mes amis.

M"« BABAS

Et nous le serons toujours à présent 5 voilà de quoi vou» pouvez être bien sur.

M. DESPREUILS.

Si vous me promettiez le secret , il me semble que je pourrais essayer de manger?

LE BRUN

Oui, mais c'est que nous avons encore faim.

M. DESPREUILS.

Rien qu'une cuisse de poulet seulement.

M™e BABAS.

Ah oui , pour essayer, n'est-ce pas?

LE BRUN

Oui , mais c'est que l'appétit vient quelquefois en mangeant, et puis nous....

Mes amis, je vous en prie.

M™« BABAS

Vous n'en direz rien.

M. DESPREUILS.

Non, non.

LE BRUN

Tenez, voilà une cuisse.

M™» BABAS

Et du pain.

M. DESPREUILS.

En vous remerciant, (ii dérore.)

M°»« BABAS

Cela est-il bon ?

M. DESPREUILS , U bouche pleine.

Excellent.'

542 LA DÎÈTE.

LE BRUN

Il faat boire.

M. DFSPREUILS.

Donnez, donnez, (iiboit.) Voilà de bon vin.

LE BRUî*.

Cest qu'il n'y a pas ici de cabaretier. Le vin est naturel.

Donnez -moi quelque cbose encore.

LE BRUN

Tenez ; une aile.

M. DESPREUILS.

Donnez-moi à boire. (U boit.)

M»"* BABAS

Cela ne va pas mal. Je commence à croire h prr^sent que vous n êtes pas condamné à mourir toujours de taiui^ dame, écoutez donc : plus on vit, plus on apprend.

M. DESPREUILS.

En vérité, mes amis, je suis bien heureux que vous soyez morts.

LE BRUN

Buvez, buvez. (Il lui verse à boire.)

M. DESPREUILS, après avoir bu.

Tout cela me fait un grand plaisir!

LE BRUN

Vous voyez bien que les morts vous apprennent à vivre.

M™« BABAS

Si j'étais de vous, pour vous amuser, car vous n'avez rien à faire, je m'amuserais à dormir, c'est toujours autant de pris.

M. DESPREUILS.

Les morts dorment-ils?

LE BRUN

Tant qu'ils veulent.

Je commence à le croire, car j'en ai bien envie.

M™e BABAS.

E!i bien, essayez-vous. Attendez, je vais raccommoder votre bouoel de nuit et votre couvre-pied. Là, voilà qui est bien. Bonsoir.

M. DESPREUILS.

Bonsoir, bonsoir.

LE BRUN

Bonsoir, monsieur. Il ne me répond pas : bonsoir, monsieur. Ma foi, il est déjà endormi.

1V1™« BABAS

Le voilà sauvé.

LE BRUN

Pour moi, je le crois. Bonsoir, monsieur. Il n*entend rien.

M"® BABAS

Allons, emportons tout cela.

LE BRUN

Non, laissons-le là.

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