‹ Proverbes dramatiques de CarmontelleChapitre 37 sur 255 · LA COMTESSE, LE CHEVALIER , LE VICOMTE, LEGRIS · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, LE CHEVALIER , LE VICOMTE, LEGRIS

LEGRIS, annonçant.

M. le chevalier de Sourville.

LE CHEVALIER

Ahî madame, vous permettez enfin

LE VICOMTE

Quoi, c'est le Chevalier!... Que je suis aise de vous voir! Mais faites vos compliments; je vous parlerai après.

LA COMTESSE

Asseyez-vous donc, messieurs.

LE CHEVALIER

Madame, je vous apporte une lettre que je vous prie en grâce de lire : vous verrez

LA COMTESSE

Donnez.

LE CHEVALIER, donnant la lettre.

La voici.

LA COMTESSE, mettant lalettre dans sa poche.

Je la lirai.

LE VICOMTE

Madame, si je vous gêne... (il se lève.)

LE CHEVALIER, à part.

Sûrement.

72 L IMPORTUIS.

^ LA COMTESSE

Point da tont. Vicomte.

LE VICOMTE

J'en suis très-aise. (Se rasseyant.) C'est une chose très-agréable que les lettres.

LE CHEVALIER

Il y en a , monsieur , qui causent quelquefois bien du chagrin.

LE VICOMTE

Ce que vous dites là est bien vrai , par exemple. Quand je dis bien vrai, c'est-à-dire pas toujours, car...

LE CHEVALIER

Monsieur, quand une lettre vous fait paraître coupable , et que vous ne Tètes pas. . . .

LE VICOMTE

Ah diable! vous parlez là de choses fort fâcheuses, mais très-fàcheuses.

LE CHEVALIER

Désespérantes , monsieur.

LE VICOMTE

Oui, désespérantes. Quand je dis désespérantes, c'est-àdire cependant qu'il y a du remède à tout.

LE CHEVALIER

Mais comment persuader qu'on est innocent 7 Madame , croyez-vous que cela soit aisé 7

Il faut avoir patience, monsieur.

LE VICOMTE

Oui, oui, rien ne se fait aussi promptement qu'on le voudrait^ on rencontre souvent des obstacles que l'on n'a pas prévus.

LE CHEVALIER

Eli , monsieur! je ne le sais que trop, dans ce moment-ci surtout.

l'importun. 73

LE VICOMTE

Quand je dis des obstacles , c'est-à-dire qu'il n'y en a pas toujours que l'on ne puisse vaincre. Par exemple, j'ai eu beaucoup de difficultés pour la terre que je voulais acheter ; il y a-

vait des substitutions , des ; je ne sais pas trop comment

vous dire, enfin, des choses qui m'empêchaient de l'acquérir. Cela ne m'a point rebuté, parce qu'elle me plaisait. Savezvous ce que j'ai fait? J'en ai acheté une autre qui me plaît davantage.

LA COMTESSE

Vous avez des expédients admirables pour tout.

LE VICOMTE

Ah, oui, voilà ce que j'ai au^-dessus de tout le monde : c'est un grand avantage. Quand je dis un avantage, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas dans cela. L'imagination fait tout : il faut savoir imaginer, comme je fais toujours.

LE CHEVALIER

Si VOUS pouviez imaginer, par exemple, un moyen de se défaire des importuns, ce serait un secret bien agréable.

Vous avez bien raison : les importuns sont insupportables. Quand je dis insupportables pourtant, c'est-à-dire que cela ne me fait rien à moi.

LA COMTESSE

Je le crois, sans cela on serait trop à plaindre.

LE VICOMTE

A plaindre , sans doute. Quand je dis à plaindre, c'est-àdire qu'on ne l'est pas , parce qu'il n'y a qu'à faire comme je fais. Quand je suis dans une maison auprès d'une belle dame, comme madame la Comtesse , par exemple , je me trouve si bien, que j'y passerais la journée, sans que personne pût m'y déplaire ; aussi je ne fais souvent qu'une visite dans toute une après-dinée j voilà comme je suis.

LE CHEVALIER

Ah, je suis perdu! (A la Comtesse.) Madame....

74 l'importun.

LA COMTESSE

Qaoi?

LE CHEVALIER

Est-ce qu'il ne s'en ira jamais?

LA COMTESSE

La conversation de monsieur vous plaît?

LE VICOMTE

Ecoutez donc, vous êtes bien honnête 5 mais quand on s'amuse, on amuse toujours les autres. Quand je dis on amuse, c'est-à-dire qu'on n'amuse pas, mais qu'on doit amuser.

S'il y en a qu'on amuse, il y en a bien que l'on impatiente.

LE VICOMTE

Oui, oui, comme vous dites.

LE CHEVALIER

Mais , monsieur, est-ce que vous n'allez jamais au spectacle?

LE VICOMTE

Non, jamais. Quand je dis jamais, c'est-à-dire à Paris -, car je Taime beaucoup : on joue la comédie tout rété dans ma terre des Bornes.

LA COMTESSE

Tout l'été , cela doit être charmant!

LE CHEVALIER, à la Comtesse.

Il ne finira jamais , si vous lui laissez entamer cette conversation-là.

LE VICOMTE

Quand je dis toul Tété, c'est-à-dire dans l'automne^ parce que dans l'été il fait trop chaud. Nous avions des pièces charmantes, parce que je les faisais. Quand je dis , je les faisais, c'est-à-dire que je ne les faisais pas entièrement, parce que je prenais des scènes toutes faites des meilleurs auteurs, que je joignais ensemble.

LA COaiTESSE.

Je ne comprends pas bien cela.

Je m'en yais vous Texpliquer.

LA COMTESSE

Vous me ferez plaisir.

LE CHEVALIER, à part.

Pour moi , j'en mourrai d'impatience.

LE VICOMTE

Vous savez, madame Quand je dis, vous savez, c'est-

à dire peut-être que vous ne le savez pas, parce que vous n'y êtes pas obligée l mais il faut le savoir pour m'entendre. Pour bien faire une comédie , il faut que chaque personnage ait un caractère : or ou les a tout faits et très-bien. Je prends donc la meilleure scène de l'Avare, que je mets avec la meilleure du Joueur, du Glorieux , du Misanthrope. Vous concevez bien, ou plutôt vous ne pouvez pas concevoir cela sans l'avoir vu. Quand il me manque des vers , et que je n'en trouve pas absolument, j'en fais pour joindre le tout ensemble.

LA COMTESSE

Quoi, vous faites des vers?

LE VICOMTE

Oui vraiment , et de très-bons. Quand je dis que j'en fais , c'est-à-dire que je n'en fais pas 3 mais j'ai de la mémoire, je prends une rime d'un côté , une rime d'un autre , dans tout ce que je me rappelle ; et voilà comme cela va, en cherchant un peu.

LA COMTESSE

Vous devriez bien en faire pour moi.

LE VICOMTE

Avec grand plaisir, quand vous voudrez.

Oh , oui , madame vous donnera du temps.

LA COMTESSE

Mon, je voudrais que ce fut tout-à-l'heure.

LE VICOMTE

Je ne demande pas mieux. Quand je dis pas mieux, c'està-dire

y6 l'importun.

LA COMTESSE

Il n'y a qu à sonner^ on yous apportera du papier, de Tencre

LE CHEVALIER

Si monsieur passait dans votre cabinet , il ne serait point distrait.

LE VICOMTE

Oui y je serais beaucoup mieux , c'est-à-dire pourtant qu'i-

LA COMTESSE

C'est que j'aurais voulu le voir travailler.

LE CHEVALIER

Non , non. Monsieur, voulez-vous bien passer 7 (ii le conduit.)

LE VICOMTE

Très-volontiers, très-volontiers. (Il revient.) Je ne serai pas long-temps , ne vous impatientez pas. Quand je dis

Eh î vous perdez du temps .

LE VICOMTE, allant dans le cabinet.

Allons, allons^ vous avez raison. Quand je dis que vous avez raison , c'est-à-dire

Page 1