LA COMTESSE, LE CHEVALIER , LE VICOMTE, LEGRIS
LEGRIS, annonçant.
M. le chevalier de Sourville.
LE CHEVALIER
Ahî madame, vous permettez enfin
LE VICOMTE
Quoi, c'est le Chevalier!... Que je suis aise de vous voir! Mais faites vos compliments; je vous parlerai après.
LA COMTESSE
Asseyez-vous donc, messieurs.
LE CHEVALIER
Madame, je vous apporte une lettre que je vous prie en grâce de lire : vous verrez
LA COMTESSE
Donnez.
LE CHEVALIER, donnant la lettre.
La voici.
LA COMTESSE, mettant lalettre dans sa poche.
Je la lirai.
LE VICOMTE
Madame, si je vous gêne... (il se lève.)
LE CHEVALIER, à part.
Sûrement.
72 L IMPORTUIS.
^ LA COMTESSE
Point da tont. Vicomte.
LE VICOMTE
J'en suis très-aise. (Se rasseyant.) C'est une chose très-agréable que les lettres.
LE CHEVALIER
Il y en a , monsieur , qui causent quelquefois bien du chagrin.
LE VICOMTE
Ce que vous dites là est bien vrai , par exemple. Quand je dis bien vrai, c'est-à-dire pas toujours, car...
LE CHEVALIER
Monsieur, quand une lettre vous fait paraître coupable , et que vous ne Tètes pas. . . .
LE VICOMTE
Ah diable! vous parlez là de choses fort fâcheuses, mais très-fàcheuses.
LE CHEVALIER
Désespérantes , monsieur.
LE VICOMTE
Oui, désespérantes. Quand je dis désespérantes, c'est-àdire cependant qu'il y a du remède à tout.
LE CHEVALIER
Mais comment persuader qu'on est innocent 7 Madame , croyez-vous que cela soit aisé 7
Il faut avoir patience, monsieur.
LE VICOMTE
Oui, oui, rien ne se fait aussi promptement qu'on le voudrait^ on rencontre souvent des obstacles que l'on n'a pas prévus.
LE CHEVALIER
Eli , monsieur! je ne le sais que trop, dans ce moment-ci surtout.
l'importun. 73
LE VICOMTE
Quand je dis des obstacles , c'est-à-dire qu'il n'y en a pas toujours que l'on ne puisse vaincre. Par exemple, j'ai eu beaucoup de difficultés pour la terre que je voulais acheter ; il y a-
vait des substitutions , des ; je ne sais pas trop comment
vous dire, enfin, des choses qui m'empêchaient de l'acquérir. Cela ne m'a point rebuté, parce qu'elle me plaisait. Savezvous ce que j'ai fait? J'en ai acheté une autre qui me plaît davantage.
LA COMTESSE
Vous avez des expédients admirables pour tout.
LE VICOMTE
Ah, oui, voilà ce que j'ai au^-dessus de tout le monde : c'est un grand avantage. Quand je dis un avantage, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas dans cela. L'imagination fait tout : il faut savoir imaginer, comme je fais toujours.
LE CHEVALIER
Si VOUS pouviez imaginer, par exemple, un moyen de se défaire des importuns, ce serait un secret bien agréable.
Vous avez bien raison : les importuns sont insupportables. Quand je dis insupportables pourtant, c'est-à-dire que cela ne me fait rien à moi.
LA COMTESSE
Je le crois, sans cela on serait trop à plaindre.
LE VICOMTE
A plaindre , sans doute. Quand je dis à plaindre, c'est-àdire qu'on ne l'est pas , parce qu'il n'y a qu'à faire comme je fais. Quand je suis dans une maison auprès d'une belle dame, comme madame la Comtesse , par exemple , je me trouve si bien, que j'y passerais la journée, sans que personne pût m'y déplaire ; aussi je ne fais souvent qu'une visite dans toute une après-dinée j voilà comme je suis.
LE CHEVALIER
Ah, je suis perdu! (A la Comtesse.) Madame....
74 l'importun.
LA COMTESSE
Qaoi?
LE CHEVALIER
Est-ce qu'il ne s'en ira jamais?
LA COMTESSE
La conversation de monsieur vous plaît?
LE VICOMTE
Ecoutez donc, vous êtes bien honnête 5 mais quand on s'amuse, on amuse toujours les autres. Quand je dis on amuse, c'est-à-dire qu'on n'amuse pas, mais qu'on doit amuser.
S'il y en a qu'on amuse, il y en a bien que l'on impatiente.
LE VICOMTE
Oui, oui, comme vous dites.
LE CHEVALIER
Mais , monsieur, est-ce que vous n'allez jamais au spectacle?
LE VICOMTE
Non, jamais. Quand je dis jamais, c'est-à-dire à Paris -, car je Taime beaucoup : on joue la comédie tout rété dans ma terre des Bornes.
LA COMTESSE
Tout l'été , cela doit être charmant!
LE CHEVALIER, à la Comtesse.
Il ne finira jamais , si vous lui laissez entamer cette conversation-là.
LE VICOMTE
Quand je dis toul Tété, c'est-à-dire dans l'automne^ parce que dans l'été il fait trop chaud. Nous avions des pièces charmantes, parce que je les faisais. Quand je dis , je les faisais, c'est-à-dire que je ne les faisais pas entièrement, parce que je prenais des scènes toutes faites des meilleurs auteurs, que je joignais ensemble.
LA COaiTESSE.
Je ne comprends pas bien cela.
Je m'en yais vous Texpliquer.
LA COMTESSE
Vous me ferez plaisir.
LE CHEVALIER, à part.
Pour moi , j'en mourrai d'impatience.
LE VICOMTE
Vous savez, madame Quand je dis, vous savez, c'est-
à dire peut-être que vous ne le savez pas, parce que vous n'y êtes pas obligée l mais il faut le savoir pour m'entendre. Pour bien faire une comédie , il faut que chaque personnage ait un caractère : or ou les a tout faits et très-bien. Je prends donc la meilleure scène de l'Avare, que je mets avec la meilleure du Joueur, du Glorieux , du Misanthrope. Vous concevez bien, ou plutôt vous ne pouvez pas concevoir cela sans l'avoir vu. Quand il me manque des vers , et que je n'en trouve pas absolument, j'en fais pour joindre le tout ensemble.
LA COMTESSE
Quoi, vous faites des vers?
LE VICOMTE
Oui vraiment , et de très-bons. Quand je dis que j'en fais , c'est-à-dire que je n'en fais pas 3 mais j'ai de la mémoire, je prends une rime d'un côté , une rime d'un autre , dans tout ce que je me rappelle ; et voilà comme cela va, en cherchant un peu.
LA COMTESSE
Vous devriez bien en faire pour moi.
LE VICOMTE
Avec grand plaisir, quand vous voudrez.
Oh , oui , madame vous donnera du temps.
LA COMTESSE
Mon, je voudrais que ce fut tout-à-l'heure.
LE VICOMTE
Je ne demande pas mieux. Quand je dis pas mieux, c'està-dire
y6 l'importun.
LA COMTESSE
Il n'y a qu à sonner^ on yous apportera du papier, de Tencre
LE CHEVALIER
Si monsieur passait dans votre cabinet , il ne serait point distrait.
LE VICOMTE
Oui y je serais beaucoup mieux , c'est-à-dire pourtant qu'i-
LA COMTESSE
C'est que j'aurais voulu le voir travailler.
LE CHEVALIER
Non , non. Monsieur, voulez-vous bien passer 7 (ii le conduit.)
LE VICOMTE
Très-volontiers, très-volontiers. (Il revient.) Je ne serai pas long-temps , ne vous impatientez pas. Quand je dis
Eh î vous perdez du temps .
LE VICOMTE, allant dans le cabinet.
Allons, allons^ vous avez raison. Quand je dis que vous avez raison , c'est-à-dire