SCENE IL LE PRÉSIDENT, M. DE PIRMONÏ
LE PRÉSIDENT
Monsieur, donnez-vous donc la peine d'entrer.
M. DE PIRMONT.
Monsieur le Prr'sident, vous serez sans doute étonné de mu visite; mais jai été si surpris hier à rassemblée, lorsque je vous ai vu, de vous trouver une parla ite ressemblance avec un de mes amis, que Je me suis proposé d'avoir Thouneur de vous venir voir; et plus je vous regarde, plus celte ressemblance augmente.
Vous vouiez apparemment parler de mon frère le Cbevaiier. Il est un peu mieux fait que moi pourtant, convenez-en. •
M. DE PIRMONT.
Monsieur....
LE PRÉSIDENT
Et puis il a ses deux yeux, et je ne lui ressemble guère de ce côté-là : mais en quoi je lui ressemble beaucoup, c'est que je vous aime réellement autant qu'il peut vous aimer.
M. DE PIRMONT.
Monsieur, je voudrais tort mériter l'honneur que vous me faites.
LE PRÉSIDENT
Il ne faudra pas attendre long-temps pour cela, (ii hausse le
bandeau qu'il a sur un œil.)
M. DE PIRMONT.
Que vois-je?
LE PRÉSIDENT
(Test moi-même.
M. DE PIRMONT.
Ah, Chevalier! (ïiiombiasse) Par quelle aventure?
LE BOSsU.
Je vais te rexpllquer. (i! remet son bandeau.) Asseyoïis-uoiis.
(Ils s'asseyent.) ^
M. DE PrtlMONT.
Je ne comprends rien à celte mascarade!... Poiirf[uoi cette bosse aussi?
LE PRÉSIDENT-
A présent ce n'est qu une plaisanteriej mais c'est une chose très-sérieuse qui ma fait prendre ce parti-là. J'ai eu une affaire ayec un homme que j'ai dani^ereusement blessé : comme il se porte mieux, tout est Oni. Dans le premier moment j'ai craint qu il ne mourût, et j'ai voulu me mettre en sûreté. J'ai un frère qui se nomme le président de Rouviguy, quiest bossu et borgne, el qui voyage en Italie. J'ai pris le parli de prendre son nom et su tournure, et de venir ici. Tu sais que Lyon rassemble la meilleure compagnie^ j'y ai mené la vie la plus a- ^réable depuis que j'y suis, et sans la moindre inquiétude.
M. DE PIRMONT.
Mais puisque ton affaire est arrangée, pourquoi ne pas reprendre ta forme ordinaire, et ne pas retourner à Paris?
LE PRÉSIDENT
Tu ne croiras pas que , fait comme me voilà , j'ai fait deux conquêtes ici.
M. DE PIRMONT.
Bon î
LE PRÉSIDENT
Mais de tout ce qu'il y a de mieux. Ce sont deux veuves fort riches.
M. DE PIRMONT.
Que tu trompes peut-être?
Pas toutes les deux; mais une d'elles, pour venger l'autre.
M. DE PIRWONT.
Est-ce celie auprès de qui tu étais hier?
LE PRÉSIDENT
Oui, madame de vSaiut-Ciair, que je ne peux pas souffrir.
l38 LE BOSSU.
M. DE PIEMONT.
Tu as raison : malgré sa beauté , c'est une femme odieuse ; elle est vaine , orgueilleuse , pré^iiiplueuse. . . .
LE PRESIDENT
Méprisante, dédaigneuse, insoutenable ! Pour madame de Mouson
M. DE PIEMONT.
c'est une femme comme il y en a peu ; elle n'emprunte aucun art pour se faire aimer • elle encbante par une noble simplicité; tout attire vers elle, et elle inspire unebeureuse contiance : sans oser espérer d'eu être aimi^ , on désire de lui plaire. Le cbarme qu'elle répand sur tout ce qui Tenvironne , surpassemême ce quon appelle boubeur avec une autre. Si c'est elle que tu veux venger, tu as bien raison.
LE PRÉSIDENT
Elle-même. Tout bossu et borgne que j'étais forcé de paraître , j'essayai de lui plaire , et j'y réussis au point que je fus préféré à tous ceux qui s'empressaient autour d'elle. Cela m'y attacba encore plus lortemeut : je lui proposai de l'épouser, et elle y consentit.
M. DE PIEMONT.
Mais il n'y a pas de bonheur pareil au tien.
LE PRÉSIDENT
Je n'en conçois pas de plus grand. Madame de Saint-Clair, rivale en beauté de madame de Mouson, fit des plaisanteries très-amcres sur son goût pour moi ; je fus un peu inquiet que cela ne la détachât.
M. DE PIRMONT.
Il fallait te montrer tel que tu es.
LE PRÉSIDENT
Je voulus pousser cela plus loin , et j'eus de quoi être content ; car uKidame de Mouson me dit les propos que madame de Saint-Cîair avait tenus sur son choix, mais que cela n'était pas ('tonnant de sa part , que c'était plutôt la figure qui la déterminait que le mérite personnel. Je fus encbante de la
LE BOSSU. i3g
façon (le penser de madame de Mouson sur moi ; et dans la joie où j'étais
M. DE PIRMONT.
Tu lui fis voir que tu ne méritais pas les plaisanteries de madame de Saint-Clair?
LE PRÉSIDENT
Point du tout ; je formai le projet de l'en faire repentir.
M. DE PIRMONT.
Et comment?
LE PRÉSIDENT
En la rendant amoureuse de moi.
M. DE PIRMONT.
J aime cela tout-à-fait; je voudrais que tu eusses réussi.
LE PRÉSIDENT
On ne peut pas plus. Mais j'entends madame de Mouson : viens souper ici ce soir, et tu seras témoin de la vengeance que j'ai imaginée. Elles y souperont toutes les deux.
M. DE PIRMONT.
Je vais faire une visite , et je reviens tout de suite.