M. CALLOU, LE BRIGADIER DE GENDARMERIE
LE BRIGADIER. Votre servitcur, monsieur Callou. On m'a dit vous avoir vu passer devant la gendarmerie ; et comme j'ai été hier à la préfecture sans vous trouver, je n'ai pas été fâché de la circonstance. Nos dernières instructions sont solides au moins 1 Ventrebleu! Sur quelle herbe ont-ils donc marché à Paris! C'est de plus terrible en plus terrible. Vous verrez qu'ils liniront par compromettre les gendarmes.
M. CALLOU. Il ne faut pas vous faire illusion, brigadier, le plus fort est fait depuis longtemps.
LE BRIGADIER. Quand je songe que le nouveau préfet qu'on
a envoyé pour faire l'opinion du département n'a pas un seul de ses domestiques qui pense un peu bien , sans seulement qu'il s'en doute, et que c'est tout le monde comme ça ! Je vous demande un peu ce qu'il pourra faire. Ça annonce des malheurs, à ce que disent les anciens de chez nous. J'ai épousé une fille qui a de quoi. Qu'est-ce que vous feriez à ma place?
M. CALLOU. Il faudrait être à votre place pour vous donner un bon conseil. S'il doit doit y avoir de la résistance, si on refuse les impôts, comme le bruit en court, ceux qui auront abandonné le gouvernement les premiers auront peut-être bien fait.
LE BRIGADIER. Si on Savait! Là, de vous à moi (ne prenez pas garde à mon uniforme), croyez-vous que de la façon qu'ils vont ils puissent réussir? J'ai confiance en vous; nous nous connaissons depuis si longtemps! Pour vous mettre à votre aise, je vais vous dire ce que je ne dirais à personne. On se tait encore; mais il y a un vent qui souffle; on s'attend à quelque chose. Quand nos paysans causent entre eux, pour peu qu'ils m'aperçoivent, chacun tire de son côté en prenant l'air bête. Pour nous, c'est significatif.
M. CALLOU. Ce qu'il y a de plus significatif, c'est l'ingratitude des gens qu'on a soutenus parce qu'on ne pouvait pas se douter qu'ils fussent aussi faux qu'ils le sont.
LE BRIGADIER. Dcpuis que j'ai fait un bon mariage, je ne sais pas, mais je pense tout autrement que quand je n'avais que ma solde. 11 me semble que c'est naturel. Ceci bien entre nous au moins. Si vous me voyiez avec les paysans, corbleu! ils doivent croire que je suis un diable (il rit) ; c'est l'état. Tant qu'on le fait, faut le faire. Que me conseillez- vous? Avec ça que ma femme est grosse.
M. CALLOU. Ah! votre femme est déjà grosse!
LE BRIGADIER. Dame! écoutez donc, je l'aime bien; mais si je venais à la perdre, je veux m'assurer quelque chose, surtout si je quitte l'arme. Avec un petit bambin, je serai toujours sur mes pieds, n'est-il pas vrai?
(Il rit.)