‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 11 sur 382 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

dame du Rosnay (M. du Rosnay sort, après avoir fait un

geste d'impatience.) Qu'est-ce donc qu'il a, ce monsieur?

MADAME CARRÉ (avec émotiou). C'est de sa femme que vous parliez.

MADAME DE CRÉDicoDRT. Ah ! c'est drôle.

MADAME CARRÉ. Une femme qu'il idolâtrait. Il n'a émigré qu'à cause d'elle, parce qu'elle voulait à toute force émigrer.

MADA3IE DE CRÉDicouRT. Je me rappelle. Il y avait un chevalier d'Espérat qui avait émigré aussi à la même époque.

(Elle rit.)

MADAME CARRÉ. Ce qui VOUS paraît si gai a fait le malheur de sa vie. C'est ce qui l'a engagé à passer en Russie, où il est resté jusqu'à ce qu'il ait pu revenir en France.

MADAME DE CRÉDICODRT. Pauvre homme 1 Mais quelle folie aussi de s'aviser d'être jaloux de sa femme dans un temps où rien ne vous y obligeait ! C'est donc un original ?

MADAME CARRÉ. Madame, je vous demande la permission d'aller voir ce qu'il est devenu. Je le connais; il serait possible que le peu de mots que vous avez prononcés lui eussent fait beaucoup de mal.

MADAME DE CRÉDICOURT. Après plus de trente ans ! (Elle va au fond du théâtre.) Tranquillisez-vous, madame; je le vois établi sur un bon canapé, où il peut se livrer en pleine liberté à toute l'amertume de ses regrets. Parlons de quelque chose de plus nouveau. Madame Dubreuil a dû vous instruire de nos projets pour Victorine.

MADAME CARRÉ (d'un air de discrétion). Madame, cela ne me regarde pas.

MADAME DE CRÉDICOURT. Depuis quand le mariage d'une petite-fille ne regarde-l-il plus sa grand'mère? Dites plutôt que vous pencheriez pour monsieur Edouard de Latour. Je le sais; et vraiment, madame Carré, il y a assez d'argent dans votre famille pour que vous cherchiez à présent à y faire entrer quelque chose de mieux.

MADAME CARRÉ. Qu'ost-co qu'il y a de mieux, madame, qu'une fortune bien acquise?

MADAME DE CRÉDICOURT. Un liUc.

MADAME CARRÉ. Un litre! quelle plaisanterie! Un titre est

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joli pour se faire annoncer dans un salon ; mais, passe cela, je n'y vois pas d'autre avantage.

MADAME DE CRÉDicouRT. Cependant, pour les personnes raisonnables, un sang transmis pur et sans tache depuis plusieurs générations...

MADAME CARRÉ. Par des Lucrèces, n'est-il pas vrai? El encore, voyez ce qui est arrivé à Lucrèce. Entre femmes, tenez, il ne faut pas parler de cela, madame de Crédicourt. D'ailleurs, si vous mettez tant de prix à l'illustration de monsieur de Bretignac, pourquoi voulez-vous le marier à la petitefille d'anciens marchands de bois?

MADAME DE CRÉDICOURT. C'est VOUS qui savez que vous avez été marchande de bois. Qui est-ce qui se le rappelle? Vous avez quarante mille livres de rentes, il n'y a rien de plus noble. Madame votre fille est veuve d'un magistrat; je ne connais personne qu'on puisse comparer à Victorine pour les grâces et le caractère. Qu'y a-t-il donc de si étonnant à ce que monsieur le comte de Bretignac en soit devenu éperdument amoureux?

MADAME CARRÉ. Malgré mon âge, ce mot d'amour me fait encore sourire. Vous me répondez que monsieur de Bretignac est réellement amoureux ?

MADAME DE CRÉDICOURT. Vouscroycz bien que je m'y connais.

MADAME CARRÉ. Oh! OUi, Oui.

MADAME DE CRÉDICOURT. Eh bien ! madame Carré, si vous voulez le bonheur de votre pelite-fille, vous ne pouvez pas mieux choisir. J'ai vu Alfred venir au monde. Sa grand'mère, madame du Bosnay et moi en émigration, nous étions les trois inséparables. Comment donc ! on nous appelait les trois Grâces. C'était un temps affreux ; c'est souvent celui que je regrette le plus.

MADAME CARRÉ. A-t-il encorc un père, une mère?

MADAME EE CRÉDICOURT. Personne que des cousins, des alliés.

MADAME CARRÉ. Et sa fortune?

MADAME DE CRÉDICOURT. Kiou. Son grade, des espérances.

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