SCÈNE VII
ne pas le paraître au moins aujourd'hui. Mais enfin renoncestu à monsieur Edouard?
viCTORiNE. Bonne maman, que feriez-vous à ma place?
MADAME CARRÉ. C'est impatientant, ma chère amie. J'ai peur que tu ne sois indécise comme moi, et légère comme ta mère. (Haut.) Je vais au salon.
MADAME DUBREUIL, MADAME DE CREDICOURT, monsieur DE BRETIGNAC, VICTORINE.
M. DE BRETIGNAC (à madame Dubreuil). Madame votre mère ne me voit pas d'un œil favorable.
MADAME DUBREUIL. Que Cela ne vous effarouche pas, monsieur le comte.
MADAME DE CREDICOURT. Elle uous a quittés sans doute pour aller consulter son oracle. Cet ascendant de M. du Rosnay sur elle me paraît une chose bien singulière. (En riant.) Si Victorine n'était pas là, je vous ferais une question.
MADAME DUBREUIL (très-sérieuscment). Ma mère a transporté à monsieur du Rosnay tout le respect qu'elle avait pour mon père, dont il était le meilleur et le plus ancien ami.
MADAJIE DE CREDICOURT. Prenez donc garde que je ne blâme jamais rien. D'ailleurs, à l'âge qu'ils ont! Mais monsieur du Rosnay a été militaire, puisqu'il a servi en Russie ; pourquoi n'est-il pas employé quelque part? ça ferait encore un excellent lieutenant de roi.
M. DE BRETIGNAC. Il est Certain qu'après les espérances flatteuses que madame a bien voulu me permettre, il est cruel de voir mon bonheur à la merci d'une influence étrangère. Je suis dans une position fort délicate. Les ménagements que demandent les convenances vis-à-vis de madame Carré, pour les personnes qui ne me connaissent pas, auront l'air d'être dictés par l'intérêt.
MADAJiE DE CREDICOURT. Quelle foliel qui est-ce qui pourrait penser cela ?
M. DE BRETiGNAC. Je puis affirmer cependant que si, en renonçant à tout ce qu'elle aurait l'intention de faire pour mademoiselle Victorine , j'étais sûr d'obtenir son consentement
MADAME DUBREUiL. Mais nou, mais non. Ma mère ne permettra jamais qu'on marie sa petite-fîlle sans lui faire des avantages; monsieur du Rosnay serait le premier à s'y opposer. Elle s'était accoutumée à d'autres idées; il faut lui laisser le temps d'en adopter de nouvelles; elle les adoptera.
M. DE BRETIGNAC. Vous seutez bien, madame, que, n'ayant pas de fortune positive, je dois craindre toutes les interprétations. A peine osé-je parler des sentiments que m'a inspirés mademoiselle votre fille. Je ne me fais pas meilleur qu'un autre. Peut-être si j'apprenais qu'un officier qui n'a qu'un nom et son grade recherche en mariage une jeune personne d'une famille riche, et qu'on me dît qu'il ne la recherche que parce qu'il la trouve adorable, je ne pourrais pas m'empècher de sourire. Pourquoi ne craindrais-je pas que le monde eût la même pensée à mon égard?
MADAME "DE CRÉDicouRT. Vous êtes d'uuc ingénuité puérile, mon cher comte. Il ne faut pas jouer son bonheur sur ce •ju'on dira ou ce qu'on ne dira pas.
M. DE BRETIGNAC. Je le sais bien, et pourtant cela m'a toujours gêné dans le peu de conversations que j'ai eues avec mademoiselle Victorine. Elle ne peut pas se douter du charme que je trouve en elle; elle a pu croire que je ne rendais pas assez de justice au naturel et à la délicatesse de son esprit; que sa beauté me paraissait vulgaire. Pourquoi? parce qu'une maudite barrière d'argent se trouvait entre nous deux.
MADAME DE CRÉDICOURT. Que ce langage est vrai !
M. DE BRETIGNAC. Je suppose même que mademoiselle Victorine ne m'eût pas inspiré des sentiments aussi vifs que ceux que j'éprouve pour elle, je vous demande pardon, mademoiselle, do parler ainsi devant vous (c'est la première fois); no serait-ce pas encore le comble de la félicité pour moi que de devenir le fils d'une personne aussi distinguée que madame Dubreuil? Je n'ai jamais eu de famille; c'est tout au plus si