MADAME CARRÉ, MONSIEUR DU ROSNAY, VICTORINE
VICTORINE (accourt d'un air très-ému et remet une lettre à madame Carré). Bonne maman, une lettre qu'on vient de me donner de la part de monsieur Edouard. C'est la première que je reçois de lui, je n'ai pas osé l'ouvrir, et je vous l'apporte.
MADAME CARRÉ. Bouté divine! comme te voilà, mon enfant! Calme-toi donc. Que crois-tu qu'il y ait dans cette lettre ?
VICTORINE. Je n'en sais rien , l3onne maman; mais j'ai peur qu'il ne se doute de toutes nos folies.
(Elle s'assied en pleurant.)
MADAME CARRÉ. Ne plcure pas; nous allons voir. Tu l'aimes donc encore?
VICTORINE. Oh ! ma bonne maman , délivrez-moi de monsieur de Brelignac; c'est tout ce que je demande.
MADAME CARRÉ. Pourquoi ne t'es-tu pas expliquée tantôt?
VICTORINE. C'est vrai. Monsieur Edouard doit être bien mécontent.
MADAME CARRÉ. S'il faut être témoin que tu n'as jamais hésité entre lui et monsieur de Bretignac, j'en suis témoin.
viCTORiNE (l'embrassant). Ma bonne maman, que vous êtes indulgente !
MADAME CARRÉ. PouFvu quc lu ne changes plus.
VICTORINE (avec une émotion toujours croissante). Vous n'avez pas d'inquiétude à avoir ; mes réflexions sont trop bien faites. J'ai profité d'un instant oii ils m'ont laissée libre, pour m'asseoir seule dans un coin du salon. Là, j'ai fermé les yeux, et je me suis vue comtesse avec un habit de cour, beaucoup de rouge, des diamants; j'étais nommée quêteuse ; un duc me donnait la main, mon nom était mis dans les journaux. Tous ces messieurs et toutes ces dames que monsieur de Bretignac et madame de Crédicourt nous ont amenés m'accablaient de ces compliments à bout portant dont ils m'ont donné ce soir un échantillon, et cependant je pleurais.
MADAME CARRÉ. Tu pleurais !
VICTORINE. Je pensais que tout cela n'était que de la vanité; qu'il faudrait pour ainsi dire renoncer à vous, à maman...
MADAME CARRÉ. Et puis à mousieur Edouard.
VICTORINE. Et puis à monsieur Edouard. Que des compliments, des flatteries n'étaient pas de l'amitié, de la confiance; que ma vie n'allait plus dater que du jour de mon mariage ; que tous nos parents, qui ont toujours été si bons pour moi, que monsieur du Rosnay surtout, ne me regarderait peut-être que comme une idiote qui s'était laissé prendre à un sot orgueil, et qui méritait d'en être punie; que si j'étais malheureuse, personne ne me plaindrait...
MADAME CARRÉ. Tais-toi douc, tais-toi donc. Personne ne le plaindrait!...
M. DU ROSNAY. Et Cette lettre que vous tenez, vous ne voulez donc pas la lire?
MADAME CARRÉ. Il noublic rien, ce bon monsieur du Rosnay. (Elle lui présente la lettre). Tenez, la voici, ouvrez-la.
M. DU ROSNAY. Je ne puis pas ouvrir une lettre qui est adressée à mademoiselle Victorine.
MADAME CARRÉ. C'cst quc je n'ai pas mes lunettes.
M. DU ROSNAY. Voulcz-vous Ics mieuncs?
(Il lai donne ses lunettes.)