SCENE III
MADAME DUPUis. Farce qu'un gouvernemenl ne doit pas permettre qu'il se forme un gouvernemenl dans le gouvernement.
MADEMOISELLE PITOU. Ainsi votre gouvernement serait contre la dynastie et contre ceux qui n'en veulent pas ! Tenez, ma chère petite, parlons plutôt d'autre chose.
MADAME DUPUIS. Comment ! ma tante, vous ne comprenez pas qu'on puisse se tenir entre les deux extrêmes?
MADEMOISELLE PITOU. En voilà assBZ , en voilà assez. Je sais bien qu'on parle d'un juste milieu; mais vous entendez bien que je ne m'y laisse pas prendre. Songez donc que j'ai une étoile.
MADAME DUPUIS. Une (koile !
MADEMOISELLE PITOU. Oui, ma charmante, une étoile, qu'on voit parfaitement de la fenêtre de ma cuisine; étoile qui n'existe que depuis le départ de la dynastie, et que Dieu a envoyée tout exprès pour rassurer les bons royalistes. Les affaires d'Italie lui ont donné l'éclat d'un soleil. Pourquoi vos ministres, qui ont amené les choses au point oij elles sont, cherchent-ils encore à dissimuler?Qu'ils sedéclarcntouverteraent; ils n'apprendront rien à personne.
MADAME DUPUIS. S'ils se déclaraient dans le sens que vous espérez, ma tante, croyez-vous que la banque , les grands capitalistes, les hautes classes enfin ne s'opposeraient pas à de pareils projets? Nous avons fait assez de sacrifices à l'ordre de choses actuel pour tenir à le conserver. Savez-vous que, pour ma part, j'ai donné quatre grands bals cet hiver, et que j'en donne encore un après-demain, sans compter tous ceux pour lesquels je me suis laissé nommer dame-commissaire? S'imaginer après cela que nous consentirions à voir revenir cette noblesse insolente et cupide qui nous a humiliés pendant quinze ans; celle noblesse qui n'a plus de racine nulle part; qui, pour toute prééminence, n'a que des ridicules et des vices! Non, ma chère tante, les peuples des grandes journées ne le souffriraient pas.
MADEMOISELLE PITOU. Vous parlez des grandes journées, et vous n'êtes pas révolutionnaire !
MADAME DUPUIS. Nou, jcHc le suis pas, car je hais la repu-
blique à la mort; la liberté ne me paraît cju'une niaiserie, et l'égalité me suffoque. Je veux ce que nous avons.
MADEMOISELLE PITOU. Et qu'est-ce que vous avez, s'il vous plaît? Pourriez-vous me faire l'amitié de me le dire?
MADAME DUPUis. Nous avons , ma tante, nous avons d'abord un roi qui ne redoutera pas le jugement de ses contemporains.
MADEMOISELLE PITOU (éclatant de rire). Ah! un roi qui a des contemporains! Les contemporains d'un roi! Est-ce qu'un vrai roi a jamais eu des contemporains? Un vrai roi n'a que des sujets. Et avec ce roi qui a des contemporains, qu'a vez-vous donc encore?
MADAME DUPUIS. Nous avons la liberté de conscience.
MADEMOISELLE PITOU. Moi, j'adore le pape.
MADAME DUPUIS. Vous adorez une créature?
MADEMOISELLE PITOU. Le pape une créature! y pensez-vous, ma chère? 0 mon Dieu! où allons-nous? Appeler le pape une créature ! Vous êtes dans la voie de la perdition, mon enfant. (On annonce madame Fontaville.) Voilà du monde qui vous arrive; adieu, adieu; je m'en vais. (A part en s'en allant.) Pauvre petite Henriette 1 je suis toute tremblante.
(Elle sort.)