MADAME DUPUIS, MADEMOISELLE PITOU
MADEMOISELLE PITOU. Boujour, Henriette.
MADAME DUPUIS. Boujour, ma tante. Prenez un siège, s'il vous plaît.
MADEMOISELLE PITOU. Volontiers, car je n'en puis plus. Savez-vous que j'ai fini hier ma soixante-neuvième année, et qu'à l'heure où je vous parle, je suis dans ma soixantedixième?
MADA3IE DUPUIS. A VOUS voir, on ne le croirait jamais.
MADEMOISELLE PITOU. Ah! ah! c'est bon à dire ; mais des événements comme ceux qui se passent vous avancent bien.
MADAME DUPUIS. Vous êtes donc toujours carliste?
MADEMOISELLE PITOU. Toujours, ma nièce. J'ai vécu dans l'amour de nos maîtres, et, si Dieu le permet, j'espère bien y mourir.
MADAME DUPUIS. C'cst OQ ne peut pas mieux,
MADEMOISELLE PITOU. Je sais bien que c'est une plaisanterie de votre part ; vous êtes sans doute à la mode ; vous devez être révolutionnaire.
MADAME DUPUIS Révolutionnaire ! vous vous trompez beaucoup, ma tante ; je vais ce soir à la cour.
MADEMOISELLE PITOU. A votre cour; car la nôtre n'est plus en France.
MADAME DUPUIS. Pauvre tante ! à quoi allez-vous penser ? Vos maîtres, comme vous les appelez, sont partis pour jamais.
MADEMOISELLE PITOU. On a été enchanté de l'abaissement des uns, parce qu'on a espéré prendre leur place; on ne pense
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pas qu'il y a plus bas des gens qui espèrent aussi prendre la place des autres.
MADAME DUPUis. A quoi bon me dites-vous cela? je n'ai pris la place de personne.
MADEMOISELLE PITOU. Ma petite dame, ma petite dame, on a beau n'avoir jamais eu d'esprit, l'âge donne de l'fxiuirience; et je vous vois avec peine vous embarquer dans des glorioles qui feront peut-être qu'un jour...
MADAME DUPUIS. Achevez.
MADEMOISELLE PITOU. Que de gens j'ai vus triompher, dont on s'est moqué ensuite 1 Dieu m'a fait naître marchande; je suis restée marchande tant que mes forces me l'ont permis. Vous êtes riche ; eh bien ! qui vous empêche d'être charitable? Quand la dynastie reviendra, elle n'aura pas de reproche à vous faire, du moins.
MADAME DUPUIS. Quand la dynastie reviendra! ^'ous pensez donc qu'elle reviendra ?
MADEMOISELLE PITOU. Belle qucstiou ! Si vous n'étiez pas révolutionnaire...
MADAME DUPUIS. Rien ne me paraît plaisant comme votre obstination à m'appeler révolutionnaire. Le mot est affreux.
MADEMOISELLE PITOU. Quoi ! VOUS ne l'êtes pas?
MADAME DUPUIS. J'en suis à cent lieues.
MADEMOISELLE PITOU. Alors c'cst donc vrai que ce que vous appelez la cour ne travaille que pour ramener la dynastie?
MADAME DUPUIS. Pas le moins du monde.
MADEMOISELLE PITOU. Dans ce cas-là, je ne me trompaispas; vous êtes pour la révolution.
MADAME DUPUIS. Seulement dans ce qu'elle a de raisonnable.
MADEMOISELLE PITOU. Je n'y comprends rien. Une révolution raisonnable aurait commencé par rappeler la dynastie. Vous riez. N'est-ce pas que c'est à cela ([u'on vise? Vous ne voulez pas en convenir; mais avec moi, avec votre tante qui ne vit que dans cette espérance-là, si vous en savez quelque chose, dites-le-moi. En effet, pourquoi destituerait-on les gens qui se sont associés pour empêcher le retour de nos maîtres?