‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 217 sur 382 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MADAME FONTAViLLE. Oui, oui, ma bonne amie; n'ayez pas d'inquiétude.

MADAME DUPUis. Ah ! à la bonne heure.

MADAME FONTAVILLE. Mais avouez qu'il est bien singulier que vous en soyez presque à la reconnaissance envers moi de ce que je viens à une fête chez vous.

MADAME DUPUIS. Je n'en suis pas encore tout à fait à la reconnaissance.

MADAME FONTAViLLE. C'est pire, c'est de l'étonnement. Et je vous demande pourquoi? Parce que votre mari est un honnête homme qui pense beaucoup à ses intérêts, et que le mien est un honnête homme qui pense beaucoup à son pays.

MADAME DUPUIS. Sans trop oublier ses intérêts cependant.

MADAME FONTAVILLE. C'est tout simple, vous devez croire cela. Dans le juste milieu où vous prétendez vous tenir, vous êtes tellement isolée de tout, que vous ne pouvez juger de rien. Prenez bien garde que je ne vous en veux pas, ma chère Henriette ; j'approuve toujours qu'une femme pense comme son mari. Je venais vous demander une invitation pour un réfugié italien qui nous était recommandé, et qui nous est arrivé ces jours-ci.

MADAME DUPUIS. Un révolutionnaire !

MADAME FONTAVILLE. Oui , très-révolutionnaire, car il perd soixante mille livres de rentes pour avoir essayé de soustraire son pays à un joug qui était insupportable.

MADAME DUPUIS. Us disent tous cela.

MADAME FONTAVILLE. Personne ne le nierait s'ils avaient réussi. Au surplus, votre ministère y a mis bon ordre.

MADAME DUPUIS. Mon ministère sait beaucoup de choses que nous ne savons pas.

MADAME FONTAVILLE. S'il pouvait Seulement savoir ce que nous savons.

MADAME DUPUIS. D'ailleurs , il faut être de bonne foi, ma chère Mélanie; voilà assez de commotions : je veux pouvoir respirer. Je suis jeune, j'ai de la fortune, on me trouve quelque agrément; je vous avouerai que tout cela me détourne un peu du goût des révolutions.

260 LL JUSTE MlLIEf.

MADAME FONTAViLLE. Qui est-cc qui a le guùt des révolutions ! Nous sommes du même âge; ma fortune est fixe, la la vôtre est d'industrie, ce qui m'empêche de les comparer; je n'ai donc pas plus envie qu'une nuire de voir compromettre une pareille position. Malheureusement on peut le craindre à la manière dont on nous mène.

MADAME Dupuis. On nous mène au moins aussi bien que les brouillons qui ne s'agitent que pour pouvoir puiser à pleines mains dans le trésor public.

MADAME FONTAVILLE. Et pensez-vous , ma chère, que vos gens actuels n'y touchent que du bout des doigts? Mais laissons cela, je vous prie; nous n'avons pas la prétention de nous convenir l'une l'autre, n'est-il pas vrai?

MADAME DUPUis. Puisqu'on ne peut plus parler deux minutes de suite sans qu'il soit question de politique, je voudrais au moins, vu notre ancienne amitié, que nous pussions nous entendre sur quelque chose-

MADAME FONTAVILLE. Moi aussi je le voudrais bien ; c'est impossible. Vous avez une confiance aveugle dans ce que vous regardez comme des hommes d'Etat ; vous vous nourrissez de leur crème fouettée; les conversations que j'entends sont si substantielles 1

MADAME DUPUIS. Vous les appeliez substantielles parce qu'elles portent à l'irritation.

MADAME FONTAVILLE. Parce qu'elles portent à la réflexion.

MADAME DUPUIS. C'est trop triste de réfléchir toujours; ce n'est pas vivre.

MADAME FONTAVILLE. Répondcz-moi donc pour mon Italien.

MADAME DUPUIS. S'il vient à Paris pour faire des émeutes

MADAME FONTAVILLE. Ne dirail-on pas qu'il n'y ait que Paris pour faire des émeutes, et que ceux qui les aiment ne trouveraient pas d'autres endroits pour satisfaire leur goût? Il y a des émeutes dans toute la France, il y en a dans l'Europe entière; mais il est convenu que celles de Paris sont les seules dont on doive s'eflraver.

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