SCÈNE IV
MADAME DUPiis. Paris est le siège du gouvernement.
MADAME FOMAViLLE. Dites : PaHs est le siège d'une coterie qui perd tous les gouvernements. Les braves n'ont pas plus tôt remporté une victoire, que les intrigants inventent un système pour s'emparer du triomphe. Gare à ceux qui les écoutent, ils sont asphyxiés. Vous en êtes là, ma chère.
MADAME DUPUis. Mais pas du tout.
MADAME FONTAViLLE (avec gaîtè). Si fait, si fait. Vous re- \'Oudriez toutes le vieilleries à condition de vous y encadrer, vous et les vôtres. Prenez garde que je ne vous blâme pas; chacun va comme il l'entend.
MADAME DUPUIS. Il HB fuut pas rendre les capitalistes plus ridicules qu'ils ne le sont, non plus. Que les nobles viennent à nous, nous les recevrons à bras ouverts. Nous ne sommes pas exclusifs comme eux.
MADAME FONTAVILLE. Rccevez douc mou Italien à bras ouverts, car c'est un jeune homme d'une des premières familles de son pays.
MADAME DUPUIS. C'esl UD jeunc homme, dites-vous?
MADAME FONTAVILLE. A pcu près de l'âge d'un monsieur Arthur que j'ai vu plusieurs fois chez vous.
MADAME DUPUIS. Et d'une naissance illustre! Est-il bien?
MADAME FONTAVILLE. Il m'a paru grand; il a de bonnes manières; sa figure est noble et ne manque pas d'expression, •quoique la nourrice de ma petite ait remarqué qu'il avait les yeux bleus.
MADAME DUPUIS. Je croyais qu'en général les Italiens étaient bruns.
MADAME FONTAVILLE. Aussi l'cst-il; mais avec des yeux ibleus. C'est une bizarrerie.
MADAME DUPUIS. C'cst uue grande beauté.
MADAME FONTAVILLE. Ah !
MADAME DUPUIS. Quel dommage qu'il ne lui reste plus rien!
MADAME FONTAVILLE. Je n'ai pas dit cela. Il perd bien soixante mille livres de rentes à peu près ; mais ce n'était IV. 15.
pas toute sa fortuue. Il avait trouvé moyen de réaliser des fonds considérables dont il cherche l'emploi.
MADAME DUPUis. Ah ! tant mieux. Il faudra le mettre en rapport avec monsieur Dupuis qui se fera un plaisir de le guider.
MADAME FONTAViLLE (regardant la robe qui est sur des sièges). Voilà déjà votre robe de bal?
MADAME DUPUIS (faisant des mines). Mon Dieu, non. C'est tout bonnement une robe pour aller ce soir au Palais-Rojal. Je ne peux pas m'en dispenser; j'ai été cet hiver à toutes les fêtes qu'on y a données.
MADAME FONTAVILLE. N'oubliez pas mon Italien, ma bonne amie. Ecrivez votre invitation tout de suite.
MADAME DUPUIS. Est-ce quo vous allez vous en charger?
MADAME FONTAVILLE. SanS doutO.
MADAME DUPUIS. Vous croyez qu'il ne serait pas mieux que je l'envoyasse porter chez lui par un de mes domestiques? C'est plus dans les formes , et les étrangers sont assez susceptibles là-dessus.
MADAME FONTAVILLE. Prenez donc garde que o^.ui-là est un révolutionnaire, d'oià je conclus qu'il doit fort peu se soucier des formes.
MADAME DUPUIS. Des révolutionnaires comme lui !
MADAME FONTAVILLE. Sout très-révolutionnairos, ne vous y trompez pas; c'est ce que vous appeliez tout à l'heure un brouillon dans toute la force du terme.
MADAME DUPUIS. J'ai dit un brouillon , parce que c'est le premier mot qui m'est venu à la bouche. Il est certain que dans un pays qui est par trop opprimé, on doit être tenté quelquefois de remettre à la raison les gens qui abusent du pouvoir; surtout quand on a du cœur et de l'élévation dans l'âme. Qui est-ce qui ne sait pas cela?
MADAME FONTAVILLE (lui prenant la main avec amitié). Si vous l'avez su, ma pauvre Henriette, il faut avouer du moins qu'il y a des instants où vous semblez l'oublier. Personne n'est tenu à avoir une mémoire imperturbable.
MADAME DUPUIS. Que VOUS êtes méchante!