GEORGETTE, JULES
JULES. Tiens, Georgette, tu es si bonne fille que, malgré la peine que tu auras à me comprendre, il faut pourtant que tu m'écoutes.
GEORGETTE. Esl-CG que c'cst encorc de politique que vous allez me parler?
JULES. Oui, ma petite Georgette.
GEORGETTE. Alors je vais prendre mon ouvrage; ça vous est égal?
JULES. Tout comme tu voudras. Je t'aime beaucoup plus que lu ne crois, Georgette.
GEORGETTE (souriaiit). Vous disiez que vous alliez parler politique.
JULES. Tu vas voir. La pension que me fait ma mère pour
suivre mes cours à Paris est bien juste; tu n'es pas logée comme je voudrais; tu manques de mille choses dans ta toilette, dans ton ménage
GEORGETTE (avec inquiétude). Où voulez-vous donc en venir, monsieur Jules?
JULES. On trouve que j'écris bien, que mon style a de l'originalité, de l'élégance, du piquant.
GEORGETTE. Je suis fâchée de ne pas m'y connaître.
JL'LES. Je t'avouerai que, moi, je le crois.
GEORGETTE. Vous devez savoir cela mieux que personne.
JULES. Par malheur, j'ai trop de conscience.
GEORGETTE. Est-ce qu'ou peut en avoir trop ?
JULES. Si j'étais seul, ma chère Georgette, j'écrirais dans toute la franchise de mes opinions; le public, à la longue, verrait bien que je suis de bonne foi; cela me suffirait. Mais je voudrais te rendre plus heureuse que tu n'es; et le sort d'un écrivain indépendant offre aujourd'hui plus de dangers que de ressources.
GEORGETTE. Dites donc tout de suite ce que vous voulez dire, monsieur Jules; j'ai une peur affreuse.
JULES. Quelle peur peux-tu avoir?
GEORGETTE (pleurant). Vous pensez à me quitter; c'est clair comme le jour.
JULES. Pas du tout, pas du tout; au contraire. Ecoute-moi donc.
GEORGETTE. J'étais malade dimanche dernier; vous avez été à Tivoli sans moi ; j'avais quelque chose qui me disait qu'il m'en arriverait mal.
JULES. Si tu parles toujours
GEORGETTE. C'est ma punition ; je m'y attendais. Ça ne pouvait pas finir autrement. Je l'ai mérité.
JULES. Georgette ! Georgette !
GEORGETTE. Si quelque chose peut m'excuser, c'est que certainement il faut que vous m'ayez jeté un sort; car, sans cela, je ne vous aurais pas écouté plus qu'un autre. Mais dès les premiers mots que vous m'avez dits, il m'a semblé que je vous connaissais, tant je vous ai trouvé doux et honnête. Les autres hommes sont si hardis! Je ne voudrais pas vous répéter