SCÈNE II
jusque-là. Il faut bien passer quelques fantaisies à chaque gouvernement. La chambre des pairs est une chose de fantaisie; mais je n'aimerais pas à vous y voir, parce que je n'y trouve pas de raison.
M. GIGOT. Ne suis-je pas un honnête homme?
M. ROBERT. Ce n'est pas une raison.
M. GIGOT. Suis-je un intrigant?
M. ROBERT. Non, sans doute, et c'est ce qui me fait vous dire ce que je vous dis.
M. GIGOT. Puisqu'il y a des pairs de France, il faut bien que quelqu'un le soit.
M. ROBERT. Oui, mais pas vous. D'abord que veut dire pair de France?
M. GIGOT. Cela veut dire... cela veut dire... Il me semble que cela veut dire des gens qui sont pairs entre eux, qui sont égaux entre eux, pour parler votre langage.
M. ROBERT. Ce n'est déjà pas vrai; car, outre qu'il y a des titres qui les séparent, tous n'ont pas au même degré la capacité, les connaissances, voire même l'esprit d'intrigue. Dans tous les corps, il y a toujours des hommes plus ou moins corrompus, vous l'avouerez.
M. GIGOT. Halte-là, monsieur Robert. Je ne dois pas permettre qu'on parle ainsi d'une institution à laquelle je vais avoir l'honneur d'appartenir.
M. ROBERT. Le prenez-vous sur ce ton, monsieur Gigot? Mon Dieu, qu'à cela ne tienne. J'ai prêché d'exemple ; je n'ai jamais voulu être d'aucune corporation, par la raison que je ne pouvais pas choisir mes camarades, et qu'il y a des camarades dont je serais très-fàché de passer pour être le complice.
M. GIGOT, Orgueil que tout cela, envie des supériorités. Le libéralisme n'est pas autre chose.
M. ROBERT. Vraiment, si je voulais me croire supérieur même à vous, qui m'en empêcherait? Vous espérez quelque chose d'un ministre; moi, je n'espère rien d'aucun d'eux. Ils ne peuvent pas me faire de bien ; pour du mal, je ne dis pas ; aujourd'hui le mal est si facile à fairel En attendant, j'ai le plaisir de dire tout ce que je veux.
■èHÔ PAIR OU NON.
M. GIGOT. Ce plaisir-là est souvent le plaisir de dire bien des sottises.
M. ROBERT. Ce sont du moins des sottises que je pense.
M. GIGOT. Tenez, mon frère, ne nous échauffons pas, parce que dans des temps de politique comme ceux-ci on risque de se brouiller avec les gens qu'on aime le mieux, et qu'une fois brouillés on ne se rapproche plus. Je pourrai peut-être un jour penser comme vous ; vous pourrez peut-être penser comme moi ; ça nous est déjà arrivé vingt fois; mais nous n'en resterions pas moins brouillés avec des opinions pareilles. Quelle duperie 1
M. ROBERT. Ils aurout beau vous nommer tout ce qu'ils voudront, vous n'en serez toujours pas moins un brave homme. Ils sentent bien qu'il leur en faut quelques-uns comme cela.
M. GIGOT. C'est déjà quelque chose qu'ils le sentent. Ma parole d'honneur, je n'ai pas d'ambition. S'ils n'avaient pas mis dans leur loi que tous les membres de conseils de départements pourraient être pairs, l'idée ne m'en serait jamais venue. Songez donc que j'ai des droits ; je date de la création.
M. ROBERT. Delà création du monde?
M. GIGOT. Non ; de la création des conseils de départements. Après cela, n'allez pas vous imaginer qu'en sortant du château je me croirai un courtisan de Louis XIV ; que le ciel m'en préserve! ni que j'irai raconter avec emphase, comme je le vois faire à quelques-uns, que le roi m'a dit ceci, que la reine m'a dit cela, que les princes et les princesses m'ont dit autre chose. A quoi bon? Je tâcherai de marier ma fille. J'avais toujours attendu que je fusse dans une position pour penser à l'établir; ce sera le moment. La fille d'un pair de France, vox'ez-vous ! pas pour les gens de votre caractère, mais pour beaucoup d'autres, c'est encore quelque chose. Je suis parti de bien loin : vous avez épousé ma sœur ; vous savez quelle a été notre légitime. Vous avez fait des entreprises, vous avez été heureux; moi, j'ai fait des entreprises, j'ai tout perdu.
M. ROBERT. Cela n'empêche pas que vous ne soyez plus riche que moi aujourd'hui.