SCÈNE IX
DELPHINE, ^'oilà le châle de madame.
MADAME DE GKNNETINES. Ne le pliez pas tant, il m'enveloppera davantage. Vous serrerez aussi un peu la coulisse de mon bonnet. (Après avoir obéi à sa maîtresse, Delphine s'en va. Madame de Gennetines s'étend sur un canapé.) Tout ce qui est scène me fait froid. Je suis très à plaindre d'être comme cela. Mais diies-moi, n'est-ce pas aujourd'hui que monsieur votre père doit nous faire une visite?
FERNAND. Oui, madame.
MADAME DE GENNETINES. J'ai très-grande envie de le connaître pour juger s'il répondra à l'idée que vous m'avez donnée de lui.
FERNAND. Je ne crois pas vous en avoir beaucoup parlé.
MADAME DE GENNETINES. Non, mais il est tout naturel de penser que le père d'un jeune homme aussi distingué que vous doit être un homme fort remarquable.
FERNAND. Nous n'avious guère vécu ensemble avant la mort de ma pauvre mère.
MADAME DE GENNETINES. Vous avez été militaire pourtant. Vous n'étiez pas sous les ordres de monsieur votre père?
FERNAND. Non, madame. Il a toujours craint que l'indulgence paternelle ne nuisit à mon apprentissage de soldat.
MADAME DE GENNETINES. Je Comprendrais cela pour beaucoup déjeunes gens; mais quand on a le bonheur d'avoir un fils comme vous, c'est être bien rigoureux. Vous ne me dites peut-être pas tout. Le rcMe de mentor est parfois gênant, et un grand garçon à qui il faut donner l'exemple, quand on est soi-même un vert galant... Mais de quoi vais-je me mêler? Vous aimiez beaucoup votre mère? Je sais que vous l'avez perdue il y a trois mois. On dit que c'était une personne parfaite.
FERNAND. C'était la meilleure amie de madame votre sœur; c'est faire son éloge en deux mots.
MADAME DE GENNETINES. Ue bonne foi, madame Déforme peut donc plaire à quelqu'un ? Ne vous étonnez pas de ma question. Je disais tout à l'heure à monsieur de Normont que, quoique sœurs, c'est tout au plus si nous nous connaissions. Elle me paraît avoir si peu do liant dans le caractère.
FERNA>"D. Vous disiez fort bien ; vous ne la connaissez pas.
MADAME DE GENXETiNES. Je ne lui en fais pas un crime; ce n'est pas sa faute. N'ayant jamais été jolie, elle n'a pas reçu de ces louanges, de ces compliments qu'on a la sottise de n'accorder qu'à la figure, mais qui n'en adoucissent pas moins singulièrement toutes les habitudes d'une femme. Et puis je crois qu'elle aime un peu l'argent.
FERNAND. Madame Delorme! c'est la providence de ce pays.
MADAME DE GENNETINES. Ce qui me faisait dire cela, c'est que pour une providence je la trouve bien misérablement meublée. Il n'y a rien de confortable chez elle; pas seulement une glace à pied. Je ne l'ai pas surprise; elle savait que je devais venir ici, elle aurait dii s'informer de ce qu'il est indispensable d'a\oir, quand on reçoit quelqu'un qu'on a intérêt de bien recevoir.
FERNAXD. Madame la marquise, nous autres gens de campagne, nous sommes de singulières gens quand nous traitons nos amis comme nous voudrions être traités chez eux, nous ne croyons pas qu'ils puissent demander davantage.
M.\DAME DE GENNETixES. Il ne faut pourtant pas perdre de vue, monsieur Fernand , que, par ma position dans le monde, je puis être fort utile à l'établissement de Léonide; que par conséquent les égards qu'on me montrerait ne seraient pas tout à fait en pure perte. Mon organisation est pitoyable, je le sais bien; je suis trop petite-maîtresse; on m'a tant gâtée I Car j'ai été très-jolie; vous ne vous en douteriez pas.
FERNAND. Mais je suis certain que vous l'êtes encore.
MADAME DE GENNETiNES. Oh! uon. J'étais trop sensible; la sensibilité m'a tuée. Il faut que je vous montre un portrait de mon bon temps; il est dans ma chambre; je vais vous le chercher. Vous me direz si vous y retrouvez encore quelque chose. Mes flatteurs prétendent qu'il a l'air fait d'hier ; mais je ne les crois pas.
(Elle sort.)