MARIE-JEANNE , PROSPER
MARIE-JEANNE (à la porte). Monsieur Prosper, comment faul-il vous remettre une lettre à présent?
PROSPER. 11 faut me la remettre sans m'appeler monsieur Prosper, et dire : « Monsieur, voici une lettre pour monsieur. »
MARIE-JEANNE. McHsieur, voici une lettre pour monsieur.
PROSPER. 11 faut avancer.
MARIE-JEANNE. Je u'ose.
PROSPER. Comment, tu noses 1
MARIE-JEANNE. Madame Dutilleul dit qu'il faut se méfier de vous.
PROSPER. Est-ce que tu as parlé de quelque chose à ma mère?
MARIE-JEANNE. Je m'en serais bien gardée. Elle n'aurait eu qu'à le répéter à Gauthier, il en aurait cru plus qu'il n'y en a : j'aimerais mieux mourir.
PKOSPER. Ah ! dame, Marie-Jeanne, c'est que je suis magistrat à l'heure qu'il est; et un magistrat, ce n'est plus comme un autre homme.
MARIE-JEAN'NE. Bah!
PROSPER. Non, Marie-Jeanne. Un magistrat doit cacher tout ce qu'il fait, afin d'être irréprochable.
MARIE-JEANNE. Irréprochable !
PROSPER. C'est-à-dire qu'il doit prendre encore plus de précautions que quand il n'était qu'avocat. Un avocat qui ombrasse la servante de sa mère, on ne fait qu'en rire; mais quand c'est un magistrat, on dit : Ah ! ah !... Tu conçois la différence.
MARIE-JEANNE. Ça fait quc vous ne me tourmenterez plus.
PROSPER. Seulement il ne faudra plus que tu te défendes ni que lu cries comme lu le faisais autrefois.
MARIE-JEANNE. Je Crierai plus fort, au contraire.
PROSPER (élevant la voix). Et moi je redeviendrai magis-
trat, enlends-tu? et je le demanderai pourquoi lu cries; et cela devant tout le monde, en l'accusant de vouloir exciter du scandale.
M.\RIE-JEAXNE. Du scaudalc !
PROSPER. Il ne faut plus badiner avec moi.
MARTE-JEANNE. Je ne demande pas mieux.
PROSPER. Tu me verras au tribunal, c'est là que je serai imposant. Il n'y a pas à dire, j'ai la première place, je parle tant que je veux ; personne n'a le droit de m'interrompre, on est forcé de m'écouter comme un oracle. Une pauvre fille comme toi, si je me le mettais bien dans la tète, pourrait passer un bien mauvais quart d'heure, crois-moi.
MARIE-JEANNE. Quand on n'est pas coupable
PROSPER. Est-ce que tu t'y connais, loi? Il n'y a que les magistrats qui puissent distinguer ce qui est coupable de ce qui ne l'est pas.
MARIE- JEANNE. Ne m'asticotcz pas toujours; ce n'esl pas moi qui irai vous chercher. Vous voulez me mettre à mal; et si je me regimbe pour rester honnête fille, vous me ferez passer un mauvais quart d'heure! Si c'est là votre justice, elle est belle !
PROSPER. Parce que tu es une sollo. Ne devrais-tu pas être reconnaissante de voir que, raalgié mes dignités, je veuille bien jouer encore avec toi comme un simple particulier? Laisse là ton Gauthier qui n'est qu'un butor, el sois gentille. Tu es bien jeune encore; tu ne sais pas ce qui peut l'arriver ; il est toujours bon d'avoir un magistrat dans sa manche.
MARIE-JEANNE. Ah çà ! qu'est-ce que vous dites donc là, monsieur? Un magistrat dans ma manche ! Est-ce qu'on doit tenir des propos comme ça vis-à-vis d'une fille qui a de l'honneur?
PROSPER. Que tu es niaise!
MARIE- JEANNE. Pas si uiaise que vous le voudriez bien. C'est vrai que je me suis laissé embrasser par vous plus que je n'aurais dû ; mais je croyais toujours que c'était pour la dernière fois. A présent que je vois que vous voulez que ra