SCÈNE III
PROSPER. Je le crois bien ; je le mettrai partout. Je l'ai déjà lu à ma sœur.
MADAME DUTiLLEur,. Comment le trouve-t-elle?
PROSPER. Elle ne m'en a pas paru aussi enthousiasmée que je l'aurais cru. Cela lient peut-être ;'i ce qu'elle est malade. C'est dommage dans ce moment-ci, car vous ne savez pas tout : je suis chargé de poursuivre notre journal légitimiste.
MADAME DUTILLEUL. Déjà !
PROSPER. Oui, maman. Je vous dis que monsieur le procureur du roi veut me combler. Four mon début, un procès d'opinion!
MADAME DUTILLEUL. Tu uc craius pas que ce ne soit bien fort pour commencer?
PROSPER. Du tout, du tout; n'ayez donc pas peur. iMonsieur le procureur du roi me donnera des conseils; et ma sœur, qui a tant de verve quand elle veut, m'a promis de s'en mêler aussi.
MADAME DUTILLEUL. S'il ne s'agissait pas de politique
PROSPER. On peut tout faire entrer dans un procès politique aujourd'hui.
MADAME DUTILLEUL. On ne peut pas faire entrer des commérages.
PROSPER. Voyez donc à Paris; ils ne font pas autrochos e. Je vous promets d'obtenir une Ijonne condamnation.
MADAME DUTILLEUL. Ne te Halle pas trop d'avance.
PROSPER. Cela me ferait tant d'honneur!
MADAME DUTILLEUL. J'euteuds bien; mais si par hasard les accusés étaient absous, je le connais, lu n'es pas fort, cela serait capable de le rendre malade.
PROSPER. Ils ne peuvent pas être absous, maman.
MADAME DUTILLEUL. lls peuvent être condamnés à peu de chose.
PROSPER. J'ap|ic!lerais à minimâ.
MADAME DUTILLEUL. Qu'est-ce que c'est qu'à mim*n4.^
PROSPER. Vous no savez pas ce que veut dire à minimâ? C'est appeler d'une petite peine à une plus considérable.
MADAME DUTiLLEUL. Ah! fi donc ; c'est de l'acharnement, ce me semble.
PROSPER. Fi donc à minimâ! Vous vous y connaissez ! Tl n'y a rien au contraire qui vous recommande davantage. Quand il est question d'avancement, c'est toujours par les substituts qui ont appelé à minimâ qu'on commence.
MADAME DUTILLEUL. En tout je n'aime pas que l'on fasse plus que son devoir.
PROSPER. Pensez-vous que ce sera encore Justin que j'aurai pour adversaire, lui qui a gagné contre moi les trois seuls procès que j'aie plaides 1 A coup siir, je ferai du pire que je pourrai pour me venger d'un journal qui a eu l'audace de le prendre pour défenseur.
MADAME DUTILLEUL. C'est ici le seul qui ait des moyens.
PROSPER. Allons, maman, vous allez faire son éloge parce que je le déteste à la mort. En définitive, ce n'est qu'un avocat.
MADAME DUTILLEUL. Un avocat de talent au moins.
PROSPER. Bien obligé !
MADAME DUTILLEUL. Ah çà ! est-ce quo je ne pourrai plus parler chez moi? il ne manquerait que cela! Oui, je dis que Justin a du talent, et qu'il ne te suffira pas de le vouloir pour le faire condamner. J'ai bien le droit de dire ce que je pense.
PROSPER. Je n'en vois pas la nécessité.
MADAME DUTILLEUL. Je m'en vas. Encore un peu, je crois que tu m'interdirais la parole.
(Elle sort.)
PROSPER. Que c'est ennuyeux, les familles, pour un homme public! Comment! je sortirai d'un tribunal où j'aurai fait prononcer une peine capitale peut-être, pour venir me remettre en tutèle auprès de ma mère! C'est insoutenable, c'est faux, c'est ridicule. Un magistrat doit être indépendant, n'obéir qu'à sa conscience et aux ordres qu'il reçoit de ses supérieurs.