LE PRÉSIDENT, PROSPER
PROSPER. Auprès de vous, monsieur le président, je n'ai pas besoin d'excuser ma mère; vous savez combien elle est tranchante dans ses décisions.
LE PRÉSIDENT. Vous tenez donc beaucoup à faire condamner ce pauvre journal?
PROSPER. Je tiens à avoir un début brillant; c'est bien le moins : quand ce ne serait que par égard pour mon oncle.
LE PRÉSIDENT. Il v aurait quelques réflexions à faire.
PROSPER. Aussi je ne réfléchis qu'aux moyens que j'emploierai pour réussir.
LE PRÉSIDENT. Ce joumal est en général assez sagement rédigé; sa discussion ne sort pas d'une polémique décente. . PROSPER. C'est égal, monsieur le président, dès qu'il discute, il est coupable. S'il n'y avait pas de jury!
LE PRÉSIDENT. Dans les causes politiques, il nous tire souvent d'un grand embarras.
PROSPER. Je ne vois pas d'embarras. Le ministère publie accuse, le tribunal condamne : il n'y a rien de plus simple. Le jury n'est qu'une superfélation.
LE PRÉSIDENT. Je ne vous croyais pas aussi avancé,
PROSPER. Comment! monsieur le président, des gens qui demandent à quoi nous a servi de faire une révolution pour voir la capitale entourée de bastions prêts à la foudroyer ! Où sont-ils ces bastions? où sont-ils? Que quelqu'un me fasse le plaisir de me dire où ils sont. Avant d'accuser le pouvoir de viser à la tyrannie, encore faudrait-il que cette tyrannie fût manifeste; qu'une partie de la capitale eût été réduite en cendres; que toutes les garanties sur lesquelles le pays a droit de compter lui eussent été enlevées par la ruse ou par la violence. Y a-t-il quelque chose de cela? Certainement si la terreur était organisée, s'il n'y avait plus moyen de se faire entendre, je ne trouverais rien à blâmer dans les récriminations de la presse, je serais des premiers à lui applaudir, à
l'encourager, à la stimuler même, car j'aime la liberté de la presse. Mais qunnJ elle évoque des fantômes, quand elle feint des craintes ridicules pour alarmer le pays, je dis que ses reproches sont des injures, ses prévisions des crimes.
LE PRÉSIDENT. Mou cher monsieur Dulilleul, j'étais très-lié avec monsieur votre père, c'était un homme de sens; permettez-vous que je vous parle comme je suppose qu'il vous aurait parlé?
PROSPER. Est-ce que vous trouvez quelque chose à redire à la tirade que je viens d'improviser?
LE PRÉSIDENT. Je suis uu peu blasé en fait de tirades. Ce que j'estime avant tout, c'est l'équité. Je ne dis pas la justice, et vous me comprenez sans doute. Dans les temps de parti, la justice est variable; l'équité du magistrat raffermit la société. Un réquisitoire, après tout, ne doit pas absolument ressembler à un accès d'épilepsie. Blâmez si vous trouvez à blâmer; mais ne vous acharnez pas. Il faut prendre garde de vous attacher un grelot qui ferait fuir les gens à votre approche.
PROSPER. Si ce grelot pouvait se faire entendre jusque Paris!... D'abord je déclare que je ne veux pas mourir substitut.
LE PRÉSIDENT. Attendez au moins une occasion plus honorable de gagner vos éperons.
PROSPER. Tout le monde sait bien, monsieur le président, que vous êtes légitimiste.
LE PRÉSIDENT. Ah ! je suis légitimiste !
PROSPER. Prenez bien garde, monsieur le président, que je suis loin de vous en faire un crime.
LE PRÉSIDENT. Je VOUS en sais beaucoup de gré; mais si vous ne m'en faites pas un crime, pourquoi en faites-vous un crime à ce journal ?
PROSPER. Parce que monsieur le procureur du roi dit qu'un journal a des abonnés, et que ce n'est pas comme un individu.
LE PRÉSIDENT. Tant que la liberté de la presse existera, monsieur le procureur du roi n'oserait pas dire cela dans un réquisitoire.
PROSPER. Qu'est-ce donc qu'on peut dire alors?