IV
PROSPER. Soyez snbstilul seulement un jour ou deux, vous sorez éioiiné île ne plus croire un mol i\e ce qtie vous aviez cru iusi|iie-là. ("/csl ni;ij(ii|iie : j'en suis éiuiiné moi-même.
M. BULARD. M.iis enfin (inels soril vo? sunlimenls?
PROSPER. .le -uis an «^ouvernemenl.
M. BULARD. A un gouveruemeMl que vous savez pourtant bien être corrupteur.
PROSPER. La belle nouvelle! Sans doute il est corrupteur; tous les gouvernements doivent l'être. Vous imagi fiez-vous que ceux qui l'avaient précédé ne l'élaienl pas?
M. BULARD. Dites-moi alors à quoi cela leur a servi?
PROSPER (se frollant les mains). Cela a servi aux gens qu'ils avaient corrompus à se trou\er tout prêts pour entourer leurs successeurs. Voilà l'essentiel.
M. BULARD. .\ la bonne heure, parlez-moi de ce ton-là. Je vous avais pris d'abord au sérieux, et je ne savais plus que penser de vous.
PROSPER. Je ne badine pas. Il n'j^ a pas de bons gouvernements sans corruption : plus ils sont corrupteurs, plus on gagne à les servir. Tout le monde sait cela aujourd'hui.
M. BULARD. Quel monde! A coup sûr ce n'est pas le monde des honnêtes gens.
PROSPER. Honnêtes gens est un mot. Ecoulez, monsieur Bulard : nous n'allons faire qu'une même famille; mes intérêts vont donc devenir les vôtres. Monsieur le procureur du roi m'a initié aux grands mystères; un gouvernement ne dûi-il durer (pie six mois, il faut se donner à lui comme on se donne au diable. C'est une porte ouverte pour toute la vie.
M. BULARD. Si c'est là v(»ire résolution, j'en suis facile, mais vous perdez une bonne femme.
PROSPER. Pourquoi la perdrais-je?
M. BULARD. Parce que nous ne pourrions plus nou<! entendre. Vous éliez libéral ; on peut être libéral sans .'^e faire du tort, il est censé qu'un n'aime pas les monarchies. On n'est pas maître de cela. .Mais vous voir aimer celle-ci de préférence à l'aulre, je me demande la raison; et non-seulement l'aimer, mais aller jusqu'à vous compromettre pour elle, et
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justement dans les choses que vous reprochiez le plus à l'iiiitre!
PROSPER. Il est une vérité inconl( stable, monsieur Bulard : c'est (|ue le pouvoir ne peut pas rester désarmé
M. BULARD. IN'achevt'z pas; j'ai celte phrase-là d;iris ma poche. Vous l'avez diie à monsieur Arfiiatid, (|ui l'a déjà fait courir dans toute la ville. Si c'est là voire f^rand cheval de haiaille, il ne vous conduira pas loin, jt^ vous en avertis. Knvoyez-moi donc promener tout cela, monsieur Ptosper. Il vous faudra faire bien des effronteries avant d'arriver à la position où nous vous mettions tout de suite. Ce n'est pas pour nous que je vous parle; nous ne sommes pas embarrassé.»? de notre Sophie; on vient encore nous la demander tous les jours, quoiqu'on sache bien (]ue je vous l'ai promise.
PROSPER. Je parierais que ce sont ceux (|ui viennent vous la demander qui vous ont monté la tête contre moi.
M. BULARD. Sur mon âme je vou^ réponds que non. Mais qu'est-ce (|ue cela fait? Dites-moi votre dernier mot; plaidezvous contre nous?
PROSPER. Il y va de mon honneur, monsieur Bulard.
M. BULARD. C'est là votre dernier mol? J'en suis lâché; le mien esl : Adieu, monsieur Prosper.
(Il sort.)
PROSPER (d'un air triomphant). Je deviens redoutable; j'ai des ennemis, et des ennemis qui descendent jusqu'à se donner la peine d'endoctriner ce pauvre monsieur Bulard. il n'avait pas mal retenu sa leçon, le cher homme. Qu'il garde sa tille, et parbleu! qu'il garde sa fille. Mon avenir n'en vaudra que mieux. Il ne me convient plus de m'allier à la petite bourgeoisie; cela esl au-dessous de moi. 11 est si dur d'avoir à rougir de sa femme !