SCÈNE IV
vous mariez. Cest donc le plaisir de tourmenter une femme?
M. DOTTI. Voilà la petite tèie qui se monte.
MAD.\M£ LUDGER. A\\'. je VOUS réponds bien que si j'eusse été raa maîtresse , je me serais faite religieuse de bien bon cœur.
M. DOTTI (se rapprochant d'elle en lui prenant la mainj. C'eût été conscience.
MADAME LUDGER. Dans le mariage, qu'elles sont nos compensations?
M. DOTTI. Diable! Cependant, à voir Henri... Il y a malheureusement des questions qu'on ne peut pas faire. Un jeune homme comme lui , dans la force de l'âge... Mais moi enfin qui ai quarante-cinq ans...
(Il rit.)
MADAME LUDGER. Je ne sais pas ce qui vous fait rire.
M. DOTTI. Il devrait être amoureux comme un fou.
MADAME LUDGER. Amoiireux! Qu'est-ce que c'est que l'amour? Ce n'est pas l'amour comme les hommes l'entendent qui lui manque.
M. DOTTI. A la bonne heure donc.
MADAME LUDGER. .Mais aucuD rapport entre nous, aucune sympathie. La frivolité l'entraîne. Ce serait tous les jours des fêtes si je voulais.
.M. DOTTI 'd'un ton patelin). Ah! que c'est triste!
MADAME LUDGER. Par ihod éducalion, par mon caractère, je suis assez sérieuse.
M. DOTTI. Qualité bien rare aujourd'hui chez les femmes.
MADAME LUDGER. .l'ai besoiii de confiance, d'épanchemenls.
M. DOTTI. Je l'aurais juré.
MADAME LUDGER. Voilà comme je concevais le mariage.
M. DOTTI. iMoi aussi.
MADAME LUDGER. VoUS !
M. DOTTI. Mais certainement.
MADAME LUDGER. Vous n'avez jamais pensé à vous marier.
M. DOTTI. Vous croyez cela?
MADAME LUDGER. A quelle époquc donc?
M. DOTTi. Il n'y a pas longletnps. Ce iraîlre de Henri ne l'a pas vDulii.
MADAME LUDGER. Monsio'iir Ludi^er ?
M. DOTTi. Il m'a enlevé la seule femme qui aurait pu nie convenir.
MADAME LUDGER. Je silis si peu faite aux plaisanteries, que je ne concevais pas celle-là d'abord.
M. DOTTi. En quoi trouvez-vous que ce soit une plaisanterie?
Madame ludger. Quelle question !
M. DOTTi. Est-ce parce que j'ai quinze ans de plus que Ludger?
MADAME LUDGER. Parlons sérieusement, je vous prie, monsieur Dolli.
M. DOTTi. Je ne suis pas brillant, je me rends justice: mais je n'en sais pas moins appréi-ier les qualités d'une fc^mme aimable. Si j'étais assez beureux pour en rencontrer une qui réunît votre esprit, votre raison, et qu'elle me permît de lui adre'^ser mes hommages, il n'y aurait jamais eu sur la terre un esclave plus soumis que moi. Jusie (iel ! causer le moindre déplaisir à une femme aussi [larfaite! (Il s'approche encore plus près). Continuez à me confier vos peines. Je vous trouve un ange.
MADAME LUDGER. Monsieuf Polti, si le ton que vous prenez avec moi n'est qu'un badinage, il se prolonge beaucoup ; si c'est autre chose, je ne sais pas le nom qu'il faut lui donner.
M. DOTTi. O'j'imporle! Je déteste les maris tyrans; j'ai toujours été défenseur des dames. Vous ne connaissez pas mon cœur. Une femme aimable doit-elle être éternellement victime?
MADAME LUDGER. Aimable ou non , c'est notre sort.
M. DOTTi. Il faut vous y soustraire. Henri, je le vois, n'est pas capable do vous rendre justice. Délaissée ! à votre âge 1 non : c'est un crime. Il vous faut un ami , un véritable ami, un coniident. Voulez-vous que je le sois ? Dites. Vous n'aurez rien à craindre de ma discrétion. Répondez.
SCÈNK IV. 375
MADAME LUDGER. N'a-t-il pas irivcnlé tout nouvellement de faire le jiiloux ?
M. DOTTI. El de qui? serail-ce de moi, par hasard?
MADAME LUDGER. C'est bien plus ridicule; c'est du frère d'Eulalie, de munsifur Léopold.
M. DOTTI. Léopold de l.éaion?
MADAME LUDGER. Oui.
M. DOTTI. Il n'a pas vinfîi-cinq ans !
MADAME LUDGER. Que vouTz-voiis? c'esl comme cela. Je crois (pj'on lui trouve une jolie figure; quelques personnes prétendent qu'd a ce qu'on est convenu d'appeler de bonnes manières : c'est peut-être cela que monsieur Ludger s'imagine que j'aurai remarqué...
M. DOTTI. Il est fiiU.
MADAME LUDGER. Je ne cache pas que la conversation de monsieur Léopold me paraît plus agréable que celle de bien d'autres; mais ce n'est pas un crime.
M, DOTTI. OH'i'id il n'y a que cela.
MADAME LUDGER. Il cbatite aussi passablement. Vous nous avez quelquefois enlendus chanter ensemble; j'y ai renoncé. Avoir des bouderies pour une romance !
M. DOTTI. Ce n'est pas la peine.
MADAME LUDGER. Par exemple, il dessine assez bien; ce n'est pas que son crayon soit Irès-savant, c'esl plutôt un crayon spirituel et gracieux. J'aurais aimé à avoir quelque chose de lui dans mon cabinet, impossible. Chaque fois seulement qu'il vient ici avec sa sœur et que monsieur Ludger est là, je suis sur les épines.
M. DOTTI. A votre place, je lui ferais entendre qu'il ne devrait plus revenir.
MADAME LUDGER. Je VOUS demande alors qui je verrais.
M. DOTTI (gaîmeni). Moi.
MADAME LUDGER. Ah ! saus doute. Mais soyez de bonne foi, monsieur Dolii : n'esl-il pas bien cruel de rompre avec toute une famille qui est pour ainsi dire devenue la mienne, et cela sans autre excuse qu'une bizarrerie de monsieur Ludger? Si je fais une impertinence à monsieur Léopold, sa sœur n'aura-t-elle pas le droit de s'en fâcher? Leur mère, qui a eu
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tant de bontés pour moi dans mon enfance, m'accusera de légèreté, d'inconséquence...
M. DOTTi. Je me charge de vous excuser auprès d'elle.
MADAME LLDGER. Non , non , il y a des concessions que je ne dois pas faire, mes principes sont connus. Soyez persuadé qu'il ne viendra jamais à la pensée de qui que ce soit qu'une jeune femme, élevée, comme je l'ai été, par des personnes de la plus haute distinction et d'un mérite incontestable, se laisse aller à aucune espèce de séduction. Congédier monsieur Léopold serait de ma part comme un aveu tacite du danger que j'aurais trouvé à le recevoir plus longtemps; il ne faut pas donner de pareilles armes contre soi : la malignité est déjà assez grande. Je ne changerai rien à ma manière d'être à l'égard de monsieur Léopold.
M. DOTTi. Je conçois à peu près votre raisonnement; mais, dans la position où vous êtes, je voudrais vous voir un ami sûr, un ami dévoué, un ami comme moi enfin, qui me charge devons tenir compagnie autant que vous le voudrez, et avec grand plaisir assurément.
MADAME LUDGER. Vous êtes si bon !
M. DOTTt. Puisque vous ne tenez qu'à ne pas être isolée, un homme de mon âge impose bien davantage aux mauvaises langues. Quand au contraire on voit un trop jeune homme aller souvent dans une maison, on s'imagine tout de suite que cela plaît à la maîtresse de cette maison.
-MADAME LUDGER. Yous voilà commc mon mari. A ce comptelà il ne faudrait donc voir que des gens qui déplairaient?
M. DOTTL Est-ce que je vous déplais, moi?
MADAME LUDGER. Vous changez la question.