SCÈNE 11. 39o
Lt sûLS-PKEFET. Je ne devine [j.is nlo^^ ce qui poiirrail vous donner de l'inquiétude. Pour moi, tnnl qu'on se b(»rnera à des prières, je trouverai que c'est le mieux du monde.
LE CURÉ. C'est qu'il y a encore une cho=:e : le Domine salcum n'a pas été chaulé; mais ce n'était qu'une messe basse.
LE SOUS-PRÉFET. El Bux messes basses, on n'est pas obligé à cela ?
LE CURÉ. Vous faites l'ignorant.
LE SOUS-PRÉFET. Ma parole d'honneur, non.
LE CURÉ. On n'y est forcé qu'à la grand'messe.
LE SOUS-PRÉFET. .Alors je ne connais pas de curé plus en régie que vous.
LE CURÉ. Il y a tant de gens toujours prêts à mal interpréter les choses!
LE SOUS-PRÉFET. On les laisse interpréter.
LE CURÉ. Je ne voudrais pourtant pas vous compromettre.
LE SOUS-PRÉFET. Ah! parbieu, vous n'avez pas besoin de vous en mêler; je me compromets bien tout seul.
LE CURÉ. L'ne messe pour le prince légitime, le jour de sa majorité, sans prières pour l'ordre actuel; on ne peut pas se le dissimuler, c'est assez grave!
LE SOUS-PREFET. Aovons, vovons un peu, monsieur le curé; est-ce que vous auriez besoin d'une petite persécution pour relever vos affaires? Dites-le-moi : nous arrangerons cela le mieux possible.
LE CURÉ. Si vous plaisantez...
LE SOUS-PREFET. Nou ; je parle très-sérieusement. On invente bien des horribles attentats pour effrayer les chambres; on remet la statue de Bonaparte sur sa base pour éveiller des sympathies populaires; qu'y aurail-il d'étonnant à ce que, de votre côté, vous eussiez besoin aussi de quelque véhicule dans ce genre-là? Il ne faut pas en faire le fin avec moi. Vous êtes bien sûr que les choses n'iront que jusqu'oii vous voudrez.
LE CURÉ. Vous êtes désolant.
LE SOUS-PRÉFET. Écoutez, mousieur le curé; eussiez-vous des craintes réelles, je vous donne ma parole que jamais je ne me ferai exécuteur des hautes œuvres d'aucun gouvernement. .Vinsi dites vos messes, faites vos prières comme vous l'en-
tendrez, aux heures qui vous conviendront le mieux, les jours qui vous paraîtront le plus favorables; ne m'en parlez pas, je ne vous en ouvrirai jamais la bouche.
LE CURÉ. Je suis persuadé que vous êtes la droiture même; cependant on a des idées quelquefois, et une de mes idées, c'est qu'il ne serait pas impossible qu'on vous eût donné des instructions pour nous laisser nos coudées un peu plus franches. Hein !
LE SOUS-PRÉFET. Si VOUS saviez le cas que je fais des instructions! Mais il ne faut pas être sorcier pour deviner que le pouvoir aimerait assez à se rapprocher de vous, afin de profiter de votre clientèle et se donner un petit air d'autrefois ; mais si j'étais prêtre, je ne m'y fierais pas.
LE CURÉ. Vous ne vous y lieriez pas?
LE SOUS-PRÉFET. Je ne m'y fierais pas du tout.
LE CURÉ. C'était encore une de mes idées.
LE SOUS-PRÉFET. Elle était bonne.
LE CURÉ. Il faut avouer que vous êtes un sous-préfet comme il n'y en a jamais eu. Si vous aviez un peu de religion!...
LE SOUS-PRÉFET. J'ai déjà celle de l'honneur; ce n'est pas mal pour commencer.
LE CURÉ. Voulez-vous me permettre de venir vous voir de temps en temps?
LE SOUS-PRÉFET. Vous êtcs bien bon, monsieur le curé; mais je suis rarement seul, et je ne voudrais pas vous exposer à vous trouver souvent en mauvaise compagnie.
LE CURÉ. Il a peur de se convertir.
LE SOUS-PRÉFET. C'est bien mieux, je me trouve parfait.
LE CURÉ. Ah 1 jeune homme, jeune homme! vous êtes fier de votre jeunesse. Cela passe bien vite. Dieu vous fasse miséricorde! Je vous souhaite le bonsoir.
(Il sort; le sous-préfet le reconduit.)
LE SOUS-PRÉFET (seul). Si on ne devinait pas avec les prêtres, on ne saurait jamais ce qu'ils vous veulent. Ce brave curé n'aurait pas été fâché d'être un tant soit peu martyr. Il s'adressait bien! (A la cantonade.) Vous ne venez pas, vous autres?