SCENE I
MADAME DALAiiN. Ail! luais, niiimaii, il ne faut pas m'en vouloir; cela vieil l de l'estomac.
MADAME BLONDEAU. Tu 68 tfOp heUFCUSe.
MADAME DALAiN. C'est là le mot.
MADAME BLONDEAU. ïl tu avais passé ta jeunesse comme moi, à poste fixe, dans un magasin de draps ouvert à tous les vents...
MADAME DALAIN. Vous aviez au moins un mari qui vous convenait.
MADAME BLONDEAU. Tu vas recommencer 1 Qui est-ce qui a voulu avoir le mari que tu as? N'est-ce pas toi qui l'as choisi? Il ne faut pas être injuste. Rappelle-toi donc combien de fois tu m'as répété : Je n'épouserai que le frère d'Eulalie; si on ne me donne pas le frère d'Eulalie, je resterai fille.
MADAME DALAIN. C'est vrai que j'aimais beaucoup Eulalie dans ce temps-là ; mais je ne la vois plus.
MADAME BLONDEAU. Dame! que veux-tu que j'y fasse?
M.u)AME DALAIN. J'étais si jeune! c'était de l'enfantillage: vous n'auriez pas dû m'écouter.
MADAME BLONDEAU. C'est indigne ce que tu me dis là. Une pauvre mère qui n'a qu'une fille unique qui la tourmente .sans cesse, qui ne lui laisse pas de répit pour faire un mariage très-sorlable au bout du compte...
MADAME DALAIN. Du côté de l'argent.
MADAME BLONDEAU. Du côté de la famille, du côté de l'éducation.
MADAME DALAIN. Je ne sais pas.
MADAME BLONDEAU. Comment! tu ne sais pas? Enfin tu sais que ton mari est un honnête homme.
MADAME DALAIN. Je suis sûrc quc c'cst uu hommc de bourse; un homme de hausse, un homme de baisse; un homme qui achète à prime, qui vend à terme; un homme qui se met à découvert à la moindre fluclualion ; en un nwl, un agioteur, titre qui n'a jamais été très-respectable dans aucun temps.
MADAME BLONDEAU. Véritablement, ma filb^, lu me désoles.
MADAME DALAIN. Vous êles bien bonne, maman, puisque j'ai pris n on parti, et monsieur Dalain aussi.
MADAME BLON'DEAU. Cela ne suffit pas dans un ménage. Qu'est-ce lue tu peux désirer? Tu as une voiture, tu as des loges au spectacle, cette habitation-ci qui est charmante, une maison de campagne.
MADAME DALAIN. Voilà tOUt.
MADAME BLONDEAL'. Voilà tout, dit-elle!
MADAME DALAIN. Saus doute. Je voudrais changer mon argenterie, par exemple.
MADAME BLONDEAU. Il n'y a que trois ans que tu l'as ; je te l'ai donnée le jour même de ton mariage.
MADAME daLain. Trois ans de mariage, ça vieillit bien. Je voudrais aussi changer mon mobilier.. Je voudrais... Tenez, maman, je voudrais changer mon mari,
MADAME BLONDEAU. Allez, ma fille, vous vous moquez. C'est me punir cruellement de la faiblesse que j'ai eue pour vous.
MADAME DALAIN. Fâchez-vous coulre moi à présent; il ne manque plus que cela.
MADAME BLONDEAU. Je ne me fâche pas, mon enfant, je ne me fâche pas; mais vois donc dans quelle perplexité tu me mets.
MADAME DALAIN. Croyez-vous quo je sois plus heureuse?
MADAME BLONDEAU. Je DO dis pas; mais raisonnons un peu. Tu prétends que lu veux changer ton mari ; eh bien ! change-le.
MADAME DALAIN (avcc vivacité). Comment dites-vous, maman?
MADAME BLONDEAU. Essaie d'avoir de meilleurs procédés pour lui.
MADAME DALAIN. C'est là tout le conseil que vous vouliez me donner?
MADAME BLONDEAU. Il u'est pas mauvais, ce me semble.
MADAME DALAIN. Nou ", mais il suppose que jusqu'ici jô n'ai eu que de mauvais procédés.
MADAME BLONDEAU. Tu ne me comprends pas. Tout ce que je désirerais, moi, ce serait un rapprochement. Ce n'est pas
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vivre que d'être ainsi. Il y a des gens qui sont à cent lieues l'un de l'autre, et qui ne sont pas au^si séparés que vous l'êtes dans la même maison, dans le même appartement.
MADAME DALAiN. Qu'est-ce que Cela fait?
MADAME BLONDEAU. Si VOUS aviez UH enfant !
MADAME DALAiN (riant). Aivl ah! ah!
MADAME BLo.NDEAU. Lii soui Bufant. Je ne suis pas bien ambitieuse.
MADAME DALAIN. VoUS CroyeZ?
MADAME BLONDEAU. Tu Verrais. Cela changerait toute son existence. Tu t'intéresserais à quelque chose du moins; tu aimerais (|uelque chose.
MADAME DALAIN (prenant la main de sa mère). Est-ce que je ne vous ai pas? Est-ce que je ne m'intéresse pas à vous? Est-ce que je ne vous aime pas de tout mon cœur?
MADAME BLONDEAU. Tout ccla est bel et bon , ma petite ; mais il est bien rare qu'on aime sa mère comme on aime un enfant. Un enfant à soi, un enfant qui vous duit l'existence, que vous avez porté dans votre sein, qui se développe sous vos yeux, que vous voyez grandir, se perfectionner, c'est une jouissance toujours nouvelle. Tu ne peux pas sentir cela ; c'est inexplicable. Et la preuve, c'est que, n)algré les chagrins que tu me donnes, méchante tille, je ne ne peux pas prendre sur moi de te faire un reproclie.
MADAME DALAIN (souriant). Je n'aurais pas cru que cela vous coûtât autant.
MADAME BLONDEAU. Ne vas-tu pas dire que je le gronde?
MADAME DALALN. Si uous descendions dans le jardin.
MADAME BLONDEAU. Est-co que nous ne sommes pas bien ici?
MADAME DALAIN. Ce Serait pour changer de place.
MADAME BLONDEAU. Ou plutôt pour changer de conversatiou .
MADAME DALAIN. MalheureusemeiU, celle que nous avons ne peut pas avoir de résultat.
MADAME BLONDEAU. Voilà déjà un mot qui est bon ; malhoureuseuiL-Fii! Tu trouves donc toi-même que c'est un malheur?
MADAME DALAIN. Ah ! maman , vous ergotez.
MADAME BLONDEAU. Mais non. Si tu voulais, ce résultat ne lY. Vi
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serait pas impossible. Qu'est-ce que je cherche à obtenir de toi? que tu sois un peu plus gentille avec ton mari. Sois seulement avec lui comme je le vois quelquefois ici avec des étrangers.
MADAME DALAiN. Ces étrangers sont aimables.
MADAME BLONDEAL". Le pIus souveut je ne Comprends pas un mot de ce qu'ils disent; mais comme tu leur souris d'un air d'approbation, je suppose que c'est moi qui ai tort.
MADAME DALAIN. Ce sont dcs jeuues gens qui vont beaucoup dans le monde.
MADAME BLONDEAL'. Daiis ce moude qui te fait bâiller pourtant, loul ça, tout ça, mon enfant, c'est de la crème fouettée ; le bonheur n'est pas là. Ce p^pillotage de pantins ne peut pas t'amiiser longtemps; tu as trop d'esprit pour cela. Fais-toi un bon intérieur; envoie-moi promener cet essaim de petits freluquets qui donnent mauvais air à une maison; remplaceles par des gens raisonnables. En te rapprochant de ton mari, rien ne sera plus facile; car il faut un mari dans une maison. Sans mari, toute société que reçoit une jeune femme est équivoque.
MADAME DALAiN. J'v penserai, maman ; je vous assure que j')' penserai ; mais, je vous en prie, parlons d'autre chose.
MADAME BLONDEAL'. Si tu me rendais grand'mère, je deviendrais folle.
MADAME DALAiN. C'ost uii terrible avertissement que vous me don nez-là.
MADAME BLONDEAU. Tu parles de changer tes meubles et ton argenterie; je te changerais tout ce que tu voudrais.
MADAME DALAiN. Chère maman!
MADAME BLONDEAU. N'est-ce pas, ma petite, que tu tâcheras?
M.U)AME DALAiN. Oui, oui, maman.
MADAME BLONDEAL'. Je ne sais pas qui est-ce qui me parlait l'autre jour de ton mari, et qui m'en disait beaucoup de bien. C'est quelqu'un eu état de le juger.
MADAME DALAIN. C'cst lassurant. Ne froncez pas le sourcil. Plaisanterie à part, à condition que vous me laisserez descen-