M» DESOKMEADX KE SE I.ASSAIT PAS DE L'ADMIRER DANS CETTE ATTITUDE
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DE PALÉZANE.
(nouvelle.)
Les Désormeaux avaient toujours possédé dans leur province quelqu'une de ces charges qui donnaient autrefois le privilège de s'appeler des gens du roi ; privilège qui ne permettait pas, il est vrai, de marcher tout à fait de front avec la noblesse, mais qui laissait la faculté de se croire fort audessus de la bourgeoisie. Malgré cette précieuse origine, M. Charles-Jules-Richard Désormeaux ne se croyait au-dessus de rien. Seulement, par une habitude de famille, il avait sollicité et oblenu un assez bel emploi ; mais la preuve que ce n'était ni par intérêt ni par vanité qu'il l'avait désiré, c'est qu'à la mort de sa femme, il s'était hâté de s'en défaire pour aller habiter une terre qu'il possédait aux environs d'Angers. Là, après avoir placé sa fille dans un couvent, et envoyé son fils au collège de Vendôme, il se livrait à l'indolence de son caractère qu'il décorait du nom de philosophie. Il lisait peu, se promenait, faisait quelques visites et s'ennuyait beaucoup; mais comme on s'ennuie à la campagne, à son aise, ce qui était bien quelque chose pour lui.
« Je n'ai que deux enfants, se disait-il; en se mariant, ils
trouveront chacun dans la famille où ils entreront une fortune égale à celle que je leur laisserai ; cela doit leur suffire s'ils sont raisonnables ; s'ils ne le sont pas, je ne vois pas pourquoi je me gênerais pour eux. La modération seule assure le bonheur. »
Et cependant, quoique très-modéré, M. Désormeaux n'était pas heureux. Des regrets vagues, augmentés par la solitude où il vivait, lui faisaient penser que les fondions qu'il avait quittées n'étaient pas bien fatigantes; qu'en les conservant encore quelque temps, c'eût été un établissement honorable pour son fils, ou une dot qui aurait pu faciliter le mariage de sa fille. D'autres idées venaient encore se jeter à la traverse. Il craignait d'avoir trop compté sur ses forces; il n'avait que quarante-deux ans; le veuvage commençait à lui sembler pénible. iMais comment en sortir avec le genre de vie qu'il avait adopté ; et quelle femme voudrait s'associer au sort d'un ermite?
A l'extrémité de ses domaines se trouvait une assez jolie maison d'habitation qui lui appartenait. Une famille d'Angers l'avait louée fort longtemps; mais depuis un an elle était vacante, et le notaire de M. Désormeaux pensait à la faire annoncer par des affiches, quand il reçut de Paris une lettre dans laquelle on le priait de chercher, aux environs d'Angers, une retraite décente pour une personne à qui l'air de ce pays avait été recommandé. On devine bien que la retraite décente fut tout de suite indiquée au correspondant de Paris, et voici de quelle manière il répondit à plusieurs questions que M. Désormeaux avait chargé son notaire de lui adresser :
c( M"^ Olympe de Palézane doit avoir de vingt-six à vingthuit ans. Je ne l'ai vue qu'une fois chez un de ses parents; elle m'a paru fort aimable. Les soins quelle a donnés à ce parent dans la dernière maladie qu'il a faite; le chagrin de le voir dépérir chaque jour; sa mort, enfin, dont elle a été le triste témoin, ont attaqué la santé déjà fort délicate de M"" de Palézane, et ce motif, joint à la modicité de sa fortune, l'a déterminée à se retirer dans votre pays qu'on lui a beaucoup vanté. Ce sera pour le propriétaire un voisinage très-précieux, en ce que cette demoiselle n'entraîne aucune suite avec elle. »
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Ce dernier mot fui celui qui résonna le plus agréablement à l'oreille de M. Désormeaux. Une demoiselle sans suite ! el une demoiselle de vingt-six à vingt-huit ans, et qu'on dit aimable, pour un reclus, quel événement!
Des réparations sont ordonnées aussitôt, afin de rendre la maison digne d'une pareille liûlesse; Bazile, un vieux domestique, en a la surveillance. Après les réparations viennent les embellissements; tout, jusqu'au jardin, prend un nouvel aspect. Dieu sait le mouvement que se donna M. Désormeaux; aussi, les paysans étonnés concevaient-ils la plus haute idée d'une personne pour laquelle il sortait si visiblement de son caractère. Au bout de trois semaines d'attente, une voiture s'arrête dans la cour du château; une femme en descend; c'est M"^ Olympe de Palézane. Aux yeux d'observateurs un peu fins, cette première vue ne lui aurait pas été bien favorable; mais les gens simples, que la curiosité a rassemblés autour d'elle, ne peuvent pas s'apercevoir de ce qu'il y a d'apprêté dans son maintien et dans sa marche.
Tandis que le châtelain, pris au dépourvu, se hâte de mettre un peu d'ensemble dans sa toilette, Bazile, qui fait les honneurs du salon à la nouvelle arrivée, ne néglige rien pour lui vanter la résidence dont elle vient prendre possession. « Les paysans sont doux; l'eau est excellente; il ne pleut ju«te que ce qu'il faut, et le soleil n'est jamais incommode. » Certes, il était impossible au zèle de ce brave homme d'aller plus loin ; aussi M"'' de Palézane en parut-elle touchée; on assure même qu'un léger sourire vint effleurer ses lèvres.
Dans ce moment, M. Désormeaux fil son entrée. Tout en s'habillant, il avait préparé un compliment sur le patron de ceux qu'on faisait autrefois à une jolie femme; mais l'air imposant dont on le reçut glaça tout à coup sa galanterie ; les formules de respect prirent la place des fadeurs, et il ne s'en serait jamais tiré si M"'' Olympe, contente de l'effet qu'elle avait produit, ne fût venue à son secours avec cet air d'aisance que donne toujours la vanité satisfaite.
— Monsieur, lui dit-elle du ton le plus gracieux, s'il faut en croire votre valet de chambre, ce pays doit être un paradis terrestre.
— 11 le deviendra indubitablement, mademoiselle, si vous nous faites l'honneur de l'habiter.
Celte heureuse repartie fut suivie de quelques moments de silence; après quoi, M. Désormeaux, sentant bien qu'il lui serait difficile de soutenir la conversation sur un ton aussi élevé, offrit à la noble étrangère de la conduire à la maison qu'elle venait voir ; ce qui fut accepté avec empressement.
Quoique le trajet eût à peine duré un quart d'heure, M. Désormeaux savait déjà que le monde et ses illusions n'avaient plus aucun attrait pour M"'' de Palézane; elle avait sondé les profondeurs de la vie ; sa seule ambition désormais était le calme et le repos. Il savait aussi que son âme se plaisait aux impressions douces, et (|ue son cœur était compatissant. Tant de confiance enchantait le cher homme ; il n'avait plus qu'une crainte, celle de ne pouvoir fixer près de lui une femme aussi parfaite.
Ils avaient parcouru la maison dans le plus grand détail ; tout avait été examiné avec la plus scrupuleuse attention ; mais M"^ de Palézane avait gardé un sang-froid désespérant. Quelle anxiété! M. Désormeaux n'osait plus interroger cette figure qu'il avait trouvée tant de fois immobile, et cependant il lui fallait connaître son sort.
Son sort! dira-t-on. De quoi s'agit-il donc? Du loyer d'une chétive maison ! Si M. Désormeaux ne la loue pas à M"* de Palézane, il la louera à un autre, sans doute ; mais depuis un mois il n'était occupé que de M"^ Palézane; c'est pour elle, sur l'idée qu'il s'en était faite, qu'il s'est donné tant desoins; la voilà ; elle est sous ses yeux ; la réalité surpasse de beaucoup les rêves de son imagination. Faudra-t-il renoncer tout à coup aux agréments qu'il s'était promis d'un si doux voisinage?
L'ennui a improvisé plus de passions qu'on ne croit. Non pas que M"* Olympe fût entièrement dépourvue d'attraits; sa figure, au contraire, ne manquait pas d'une certaine régularité ; sans le travail qu'elle lui faisait subir pour lui donner l'air imposant, on aurait même pu la trouver agréable; mais ce travail trop visible gâtait tout. Doué de cette heureuse faculté qui fait prendre les gens pour ce qu'ils se donnent.
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M. Désormeaux n'hésita pas à traiter la superbe étrangère comme une reine déchue, ou quelque divinité exilée des deux, qui devait couvrir de gloire la contrée où elle daignerait lixer son séjour. Le moyen pour M'^^ de Palézane de ne pas se laisser fléchir à cet air de soumission !
— Monsieur Désormeaux, dit-elle enfin, à la peine que vous avez prise pour arranger cette maison, vous devez la trouver admirable; c'est tout simple. Malheureusement je viens de quitter à Paris un logement qui était une perfection. Je vous avouerai que, sans m'attendre à rencontrer ici la même élégance, je m'étais figuré les choses un peu plus complètes.
— Que vous étiez-vous donc figuré, mademoiselle?
— Je m'étais figuré, par exemple, qu'il y aurait des persiennes à toutes les croisées, ou pour le moins à celles qui sont du côté du midi.
— Il est facile d'en mettre.
— Je m'étais figuré aussi que le salon et la chambre à coucher seraient en parquet.
— On peut les faire planchéier.
— Planchéier! c'est mettre des planches les unes à côté des autres, je crois; ce n'est pas cela que je m'étais figuré; c'était du parquet, du vrai parquet. Vous savez bien ce que c'est que du parquet ?
— Parfaitement, mademoiselle.
— Je ne vous en demande que dans deux pièces; à Paris, j'en avais partout; je ne suis pas exigeante, comme vous voyez. Une chose encore que je devais tout naturellement me figurer, c'était des chambranles de cheminées plus modernes. Je suis sûre que vous n'y avez pas pensé ; mais à présent que je vous en ai fait l'observation, cela doit vous sauter aux yeux, n'est-il pas vrai? Cependant, monsieur Désormeaux, si vous trouvez que je demande trop de choses, il faut me le dire; je vous en prie en grâce. »
Tout cela était accompagné de minauderies si majestueuses, que le pauvre M. Désormeaux se serait regardé comme le plus grossier des hommes, s'il eût fait la moindre objection. Il aurailpu penser cependant que M"* de Palézane était descendue
dans son château, qui n'avait ni parquet ni chambranles trèsmodernes, où les poutres se montraient dans leur nudité native; château enfin comme on en trouve encore beaucoup en France, et auxquels il ne manque qu'un peu d'étendue et d'élévation pour avoir l'air d'une maison bourgeoise. Mais celte idée ne lui vint pas, tout occupé qu'il était de savoir où logerait M"'= Olympe, en attendant que la maison fût dans l'état où elle s'était figuré la trouver, et qu'elle eût écrit pour faire venir son mohilier. Lui proposer de passer ce temps-là chez lui, chez un homme seul, c'était s'exposer à un refus; mais la laisser retourner à Angers!
Pour elle, toujours princesse, il semblait que de pareils détails ne la regardaient pas; c'était à M. Désormeaux à s'en occuper. Un éventail à la main, elle mesurait nochalamment le salon, pour décider la place de ses meubles, quand la Providence, dont la mission spéciale, comme chacun sait, est de protéger les hauts personnages, suscita tout à coup M"^ Berger, sœur du curé de l'endroit.
M"^ Berger, veuve d'un huissier-priseur, s'était retirée auprès de son frère, aussitôt après la mort de M. Berger. C'était la meilleure personne du monde, d'une grande activité, d'une grande obligeance; se mêlant de tout, et, contre l'ordinaire des gens qui se mêlent de tout, finissant par arranger à peu près tout. On pense bien qu'elle ne fut pas avertie la dernière de l'arrivée de M"* de Palézane ; et un peu par curiosité, beaucoup par cet instinct de bonté qui lui faisait prévoir que sa visite pourrait bien être utile à une femme en voyage, elle se mit en chemin pour aller la trouver.
— Bonjour, monsieur Désormeaux, s'écria-t-elle en entrant. J'ai bien l'honneur d'être votre servante, mademoiselle. Mon frère, qui est le curé d'ici, est allé visiter un pauvre homme qui demeure assez loin et qui est bien malade ; sans cela, je l'aurais amené avec moi pour lui faire connaître plus tôt l'aimable paroissienne dont vraisemblablement nous allons faire l'acquisition.
— J'ai affaire à un propriétaire si complaisant.
— A qui le dites-vous? M. Désormeaux est le roi des hommes. Vous verrez aussi ses enfants; ce sont les plus jolis
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petits anges qu'on puisse connaître. Ah çà ! mademoiselle, est-ce que vous allez tout de suite rester ici?
— Je n'en sais vraiment rien. Monsieur Désormeaux, madame me demande si je vais rester tout de suite ici.
— Mais, balbutia M. Désormeaux, si j'osais vous l'offrir, mademoiselle, ma maison est à vos ordres jusqu'à ce que tout soit prêt dans la vôtre.
— Cette proposition me touche infiniment; mais, entre nous, monsieur Désormeaux, elle me semble inadmissible ; je m'en rapporte à madame.
— Ah! reprit M'"'' Berger, à la rigueur, oui, j'entends bien; mais M. Désormeaux est un papa.
M. Désormeaux ne fut pas très-content de la remarque.
— Faisons mieux, continua-t-elle, venez au presbytère; vous y resterez tant que vous voudrez ; ça ne nous gênera pas ; ça nous fera plaisir. Mon frère a beaucoup d'instruction ; vous pourrez causer avec lui; nous avons trois chambres qui ne font rien; si vous n'acceptez pas, vous aurez tort.
En présence de tant de bonhomie, il n'y a pas de dignité qui puisse tenir ; M"^ de Palézane était vaincue. Elle essaya bien encore de donner l'air d'une faveur à son consentement d'aller loger chez le curé ; ce fut peine perdue ; la bonne M°"^ Berger n'y vit que le plaisir d'avoir pu rendre un service. Elle emmena M"^ de Palézane au presbytère où M. Désormeaux dîna avec elles ; et le soir, quand il fallut s'en retourner, le pauvre homme s'imagina être triste, et se trouva plus seul qu'à l'ordinaire.
Ce fut Louison qui vient ouvrir à son maître. Louison était une grosse fille au service de M. Désormeaux ; on n'en a jamais su davantage ; seulement on avait remarqué que quand elle était de mauvaise humeur, M. Désormeaux ne lui imposait pas plus qu'un autre. Ce soir-là elle était de mauvaise humeur de l'avoir attendu plus tard qu'à l'ordinaire.
— J'ai fait coucher le père Bazile, lui dit-elle; il ne faut pas non plus tuer les gens. Il a eu assez de mal, Dieu merci! depuis un mois ; et on dit que cette demoiselle n'est pas contente, et qu'elle trouve qu'on n'en a pas encore assez fait. Qu'est-ce que c'est donc que cette demoiselle-là? Faut croire IV. 27.
qu'elle descend du paradis, puisqu'elle est si difficile; elle aurait ben dû en amener une servante au moins. Qu'est-ce que ça veut dire de faire des embarras comme ça quand on n'a seulement pas une servante ? Grâce au ciel ! vous n'avez plus de maison à louer ; car c'est un fier travail.
— Qu'est-ce que cela te fait à toi ? Je te demande un peu la peine que cela t'a donnée.
— Quand je pense qu'il y a plus de six mois que je vous parle de faire recarreler la laiterie; et, pour cette demoiselle, rien ne vous coûte. Elle a déjà dit à Bazile que son jardin n'était pas assez grand. Il paraît que c'est de ces demoiselles qui demandent toujours.
— De quoi te mêles-tu ?
— Si vous allez dépenser plus d'argent que ça ne vous rapportera, autant laisser la maison comme elle était.
Souvent des observations grossières, auxquelles on n'a pas l'air de prêter attention, vous font plus d'effet qu'on ne voudrait se l'avouer à soi-même. M. Désormeaux était un homme d'ordre, c'est peut-être pour cela qu'il s'ennuyait; car à quoi sert l'ordre quand on ne sait que faire de son temps? Ce qu'il avait accordé d'enthousiasme le matin, il le calculait de sangfroid à cette heure, et il ne pouvait s'empêcher de se trouver bien magnifique. Il n'avait pas encore de bail ; M''^ de Palézane pouvait se dédire ; d'ailleurs, qu'est-ce que c'était au juste que M"^ de Palézane? il n'y avait pas jusqu'à la remarque de Louison, sur ce qu'elle n'avait pas amené de femme de chambre avec elle, qui ne trouvât aussi sa place dans les réflexions qu'il faisait.
Ces idées l'occupaient encore le lendemain, en accompagnant au presbytère une petite voiture chargée des effets que sa nouvelle hôtesse, à son arrivée, avait déposés chez lui. Il avait pensé qu'après un voyage aussi long, elle serait trop fatiguée pour se lever de bonne heure, et qu'il aurait tout le temps de sonder M""^ Berger sur les observations qu'elle aurait faites de son côté.
M""^ Berger était sous le charme le plus complet; elle ne parlait de sa belle étrangère qu'avec admiration. Dans un long entretien qu'elles avaient eu ensemble, tout ce que celle-
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ci avait laissé entrevoir de modestie, de simplicité, de résignation aux ordres de la Providence, avait jeté la bonne dame dans des ravissements dont elle avait peine à se ravoir.
— Ah ! monsieur Désormeaux, s'écriait-elle, quel bonheur pour nous que Dieu lui ait suggéré l'idée de venir habiter notre pays ! C'est un trésor pour les pauvres ! Elle a perdu de grands avantages de fortune, à ce qu'il paraît; mais son bon cœur trouvera moyen de suppléer à tout. Quand on a renoncé au luxe et aux vanités du monde...
— Cependant, permettez-moi un peu, madame Berger, dans les arrangements qu'elle m'a demandés hier, il y en a beaucoup qui ne sont guère de première nécessité.
— Je voulais vous en parler. Nous nous sommes occupées de vous, elle vous trouve trop facile, elle serait au désespoir d'avoir abusé de votre complaisance; elle doit même s'expliquer avec vous à ce sujet. Elle ne sait pas le prix des choses; mais si elle a été trop loin, vous pouvez le lui dire ; rien ne fait difficulté avec elle. Croiriez-vous qu'elle avait une femme de chambre...
— Elle avait une femme de chambre ? répéta M. Désormeaux.
— Qu'elle avait, pour ainsi dire, élevée ; qu'elle avait comblée de bienfaits. Au moment de partir avec sa maîtresse, cette fille lui a déclaré tout sèchement qu'elle ne pouvait pas quitter Paris. C'était une contrariété épouvantable, vous m'avouerez. Eh bien ! M"^ de Palézane, sans lui faire la moindre objection, lui a réglé ses comptes sur-le-champ, et, pour ne pas lui donner la satisfaction d'avoir retardé son voyage, elle s'est mise en roule, comme si de rien n'était, et nous est arrivée toute seule. Je trouve cela parfait.
M. Désormeaux ne pouvait pas supposer que M™^ Berger eût deviné une partie des préventions qui lui étaient passées par la tête ; il se sentit donc soulagé d'un grand poids en l'entendant parler ainsi. Mais que fut-ce quand M"* de Palézane, bien belle, bien reposée, dans un négligé charmant, vint ellemême lui demander pardon de ses exigences de la veille? Elle ne voulait plus rien que ce qui était; elle s'élonnoil d'avoir
inonlré tant de frivolité, elle dont le caractère était tout à fait opposé à ce défaut. Elle suppliait M. Désormeaux d'oublier ses enfantillages, el pour preuve que la maison lui convenait sans autres arrangements, elle espérait qu'il voudrait bien lui prêter quelques meubles pour qu'elle pût s'y établir tout de suite; ne voulant pas, ajouta-t-elle en prenant affectueusement la main de M"^ Berger, être à charge plus longtemps à l'excellente amie qui lui avait donné l'hospitalité de si bonne grâce.
A ce nom d'excellente amie, M™^ Berger, les yeux pleins de larmes, ne put s'empêcher de faire la révérence.
— Ah ! restez, restez avec nous, ma chère demoiselle, tout le temps que vous voudrez. Si vous croyez que nous n'avons que notre cure, vous vous trompez ; la Providence, grâces lui soient rendues ! nous a mis en état de pouvoir être agréables de temps en temps aux personnes qui veulent bien nous honorer de leur amitié.
M. Désormeaux, comme par un acquit de conscience, insistait à son tour pour remplir tous les engagements qu'il avait pris.
— Soyez de bonne foi ; vous ne saviez pas ce que vous faisiez, lui répondit-on d'un son de voix tout particulier.
— On perdrait la tête à moins, mademoiselle.
Au pincement de lèvres de M"'' de Palézane, il put craindre un instant que le trait n'eût paru un peu fort ; mais ce ne fut qu'un nuage qui disparut presque aussitôt. On s'humanisa même jusqu'à accepter le dîner que le galant propriétaire offrait pour ce jour-là, à la condition cependant qu'il ferait tout son possible pour mettre la maison en état d'être habitée le surlendemain au plus tard.
Cette journée fut une véritable journée d'enchantement. Le curé ayant annoncé qu'il ne pourrait venir qu'au moment de se mettre à table, on eut toute la matinée pour parcourir les environs. Dans cette promenade champêtre, à l'aspect de ces ferres si fertiles qu'on savait appartenir à M. Désormeaux, M"'' Olympe no crut pas devoir cacher plus longtemps la passion qu'elle avait toujours eue pour ce qu'elle appelait la vie primitive; c'était sa vocation, son rêve habituel. Elle comp-
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lait sur M""^ Berger pour être initiée à tons les secrets de la véritable existence de campagne. Elle voulait une vache, elle voulait des poules, elle voulait se lever matin ; et pour donner une idée de la manière qu'elle s'affublerait pour aller visiter sa basse-cour, elle se couvrait la tête d'un superbe chàle qu'elle ramenait ensuite sur sa poitrine, en croisant ses deux bras, comme une nymphe qui veut se garantir du froid. M. Désormeaux ne se lassait pas de l'admirer dans celte attitude.
Mais il fallut se retrouver le soir en présence de l'impitoyable Louison.
— Jésus, Maria ! lui dit-elle, que la figure de cette demoiselle-là doit être fatiguée à la fin de la journée ! Elle ne la laisse pas un instant tranquille. Qu'est-ce que je suis restée dans la salle à manger? rien que le temps d'aider Bazile à mettre les plats sur la table ; eh bien ! il ne m'en a pas fallu davantage pour m'apercevoir que M. le curé la trouve drôle. Je parierais qu'elle s'en doute bien, et que c'est pour cela qu'elle ne se soucie pas de rester plus longtemps au presbytère.
— Louison, je vous prierai de garder, à l'avenir, vos réflexions pour vous.
— Il n'y a pas de réflexions là-dedans; ça n'ôte rien à cette demoiselle. Je vous ai entendu plus de cent fois gronder votre lille pour ses grimaces; comment c'est-il mal pour mamzelle Marie et que c'est bien pour c'te demoiselle?
— C'te demoiselle, c'te demoiselle, ne vous regarde pas. Laissez-moi.
Il faut que je prenne garde à Louison, conlinua-t-il quand il fut seul ; je l'ai laissée s'émanciper ; j'ai eu tort ; mais je n'avais qu'elle pour parler. Elle veut que le curé, qui ne connaît M"^ de Palézane que d'hier, ait déjà des préventions contre elle ; à peine a-t-il eu le temps de la voir. D'ailleurs, le curé ne serait pas une autorité pour moi. Est-ce qu'il se connaît en femme du grand monde? Je ne trouve rien de plus piquant, au contraire, que ce mélange de manières distinguées avec les goûts simples dont elle nous a fait tantôt un aveu si naïf. Ce qu'il y avait à craindre, c'est qu'elle ne pût
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pas prendre nos habitudes ; elle en avait le germe ! C'est fort heureux pour elle et pour nous.
Malgré une sympathie aussi prononcée, quinze jours au moins se passèrent pendant lesquels M. Désormeaux ne vit que très-rarement M"'' de Palézane. Elle lui avait fait entendre, par M"* Berger, qu'une femme de son âge ne pouvait guère s'exposer à recevoir de trop fréquentes visites d'un homme encore loin d'être sans conséquence. Pour le consoler, ces dames promettaient d'aller le surprendre quelquefois chez lui. Petit à petit on se relâcha de cette sévérité; on trouva plus simple de se donner rendez-vous à moitié chemin ; puis vinrent les correspondances pour convenir de ces rendez-vous; puis les fleurs que M. Désormeaux envoyait à M"* de Palézane; puis les fruits ; puis mille autres bagatelles. D'abord on avait voulu se fâcher ; mais on avait fini par laisser faire, et bientôt il parut plaisant de se parer le soir du bouquet qu'on avait reçu le matin.
Quelque insignifiant que fût ce badinage, M"® de Palézane mettait cependant la plus grande importance à ce qu'il ne fût connu que du seul M. Désormeaux; ce devait être un secret entre eux deux. Delà part de tout autre, il y avait à craindre de malignes interprétations; avec lui, elle était tranquille, bien tranquille. Il fallait voir de quel air de candeur ce digne homme écoutait cela, et avec quelle bonne foi il promettait une discrétion à toute épreuve; il jurait par son âme de ne parler, sous quelque prétexte que ce fût, ni des bouquets, ni d'un gilet qu'on avait promis de lui broder, ni d'aucune autre confidence qu'on jugerait à propos de lui faire. Rassurée à cet égard, M''^ Olympe ajoutait chaque jour quelque recommandation nouvelle, si bien que la plus grande peine de M. Désormeaux était de se souvenir de tout ce qu'il devait oublier.
Et quand on pense que ces précautions excessives n'étaient prises que contre M""* Berger, la personne la plus disposée à rire de tout ce qu'on lui aurait dit en riant, on s'étonne que M. Désormeaux, malgré son ingénuité, n'ait pas été tenté de comparer cette discrétion dont on lui faisait une loi si rigoureuse avec la futilité des secrets qu'on lui donnait à garder.
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Ces secrets étaient-ils plus sérieux qu'on ne voulait l'avouer? En se parant des fleurs qu'il lui donnait, M"^ de Palézane était-elle tout à fait innocente?
M. Désormeaux n'avait jamais été curieux ; le bonheur dont il jouissait lui paraissait suffisant; d'ailleurs, sans prendre plus de souci, il arrivait au même résultat. Sa conduite, pour un séducteur de profession, aurait été un chef-d'œuvre; elle forçait la fière Olympe, si elle désirait être devinée, de faire elle-même toutes les avances; que peut-on de mieux? Un jour on laissait entrevoir que si on était encore fille, ce n'était pas faute d'avoir eu de nombreux soupirants; mais on avait toujours été très-difficile. Plus tard, on esquissait le portrait du mari qu'on aimerait : doux, point avantageux, d'un âge rassurant; on aurait fui au bout du monde plutôt que d'épouser un de ces jeunes gens comme ils sont presque tous, fats, tranchants, beaux esprits, voulant toujours qu'on les admire. Pour le coup, ces aveux étaient si clairs que M. Désormeaux s'imagina que M"" de Palézane n'en sentait pas toute la portée. Il en était embarrassé pour elle.
Les meubles étaient arrivés de Paris; c'était l'époque que jyjue jg Palézane avait toujours fixée pour l'inauguration de sa maison. Le curé, sa sœur, M. Désormeaux, et deux ou trois de ces voisins qu'on néglige rarement, parce qu'ils font nombre et qu'on est toujours assuré de leur admiration, avaient été invités à une collation solennelle. M"* Olympe, invisible depuis plusieurs jours, préparait ses magnificences; il lui fallait pour cela faire subir bien des répétitions à la servante que lui avait donnée M""^ Berger. Rose était très-novice; pour lui rendre son rôle plus facile, on commença par lui en donner le costume. Une robe de M"* de Palézane , recouverte d'un élégant tablier, ses cheveux coupés et frisés de la main de sa maîtresse elle-même, en avaient déjà fait une tout autre personne. Mais savoir donner à propos et ôter des assiettes, remplacer les gâteaux et les fruits par un énorme plateau chargé de tasses, sans écouter ce que diraient les convives, n'être occupée qu'à obéir aux moindres signes de M"^ Olympe, c'était la grande atlaire. On mit et on ôla tant de fois des assiettes, on plaça tant de fois le plateau sur la table, on étu-
dia si sérieusement les différents signes qui servent à diriger un service, que Rose enOn crut pouvoir répondre d'elle.
La fête fut alors indiquée pour le dimanche suivant. Pour ajouter à la satisfaction que M"^ Palézane s'en promettait, il se trouva que ce jour-là était justement celui où Paul et Marie, les deux enfants de M. Désorraeaux, entraient en vacances. Dès midi, au sortir de la messe, le père les lui amena. Malgré les éloges réitérés que M™^ Berger en avaient faits, la surprise fut extrême de les trouver aussi accomplis. Marie surtout paraissait un prodige de grâces et de beauté ; l'attrait qu'on se sentait pour elle était indicible, et malgré la disproportion d'âge, on parlait déjà de s'en faire une amie. M. Désormeaux, tout glorieux, ne trouvait pas d'expressions assez fortes pour faire valoir à sa fille les avantages immenses d'une si précieuse conquête; il lui recommandait de s'en rendre toujours digne, et lorsque M'^* Olympe détacha une brillante écharpe qu'elle portait pour la passer au cou de Marie, peu s'en fallut qu'il ne fût attendri jusqu'aux larmes.
Cependant les paysans, en habits de fêtes, arrivaient de tous côtés. Le bruit répandu qu'à tel jour on devait danser devant la maison de M"* de Palézane avait suffi pour les mettre tous en mouvement. Dans les pays de domaines, où, en général, les habitations sont assez éloignées les unes des autres, une réunion, quel qu'en soit le but, est toujours un grand sujet de plaisir. Qu'on juge des transports qu'ils firent éclater à l'aspect de quelques bancs rangés sur une place bien battue, bien préparée pour la danse, d'un orchestre composé de deux tonneaux supportant une planche recouverte d'un tapis, et de cette quantité de boules et de quilles, et d'autres divertissements qu'ils n'avaient jamais vus rassemblés en si grande profusion. On voulait se servir de tout à la fois; tous les jeux étaient essayés en même temps, et cette première fureur était à peine épuisée, que le ménétrier parut. Alors, oh! alors, il est impossible de décrire l'enthousiasme qui s'empara de toutes ces bonnes gens; .et M"^ de Palézane, en choisissant ce moment pour se montrer à une croisée, sembla vouloir leur donner le coup de grâce.
Reines, qui vous éludiez à recevoir dignement les homma-
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ges de vos peuples, que n'étiez-vous là pour contempler la savanle pantomime de la noble étrangère! Quelle admirable pose! que de calcul dan? son émotion! comme la majesté se décèle dans ses moindres mouvements! Faut-il que tant de talent se déploie devant des spectateurs incapables de les apprécier! Les mal appris! ils se demandaient ce qu'elle avait voulu dire en portant la main sur son cœur; ils la croyaient malade. C'était tant pis pour elle; ils ne s'en amuseraient pas moins pour cela.
Le beau monde arriva à son tour; ce fut pour M"e Olympe une occasion de revêtir des formes nouvelles. La souveraine avait fait place à une maîtresse de maison de bonne compagnie, accueillant avec reconnaissance les personnes qui avaient bien voulu se déranger pour venir la voir, et n'ayant qu'une crainte, celle de ne pas les recevoir aussi bien quelle l'aurait désiré. Cette dernière phrase était de trop; elle était démentie par l'impatience qu'on montrait d'introduire les convives dans un salon qui devait les ébahir. Une fois introduits et ébahis, il n'aurait pas fallu non plus leur répéter sans cesse que tout cela n'était rien, qu'on n'avait fait venir de Paris que ce qu'on avait de plus simple, et qu'on s'était défait du reste, parce que, à la campagne, le luxe était inutile. Que signifiait ce dédain en présence d'un étalage de très-beaux bronzes, de riches porcelaines et d'une foule de ces colifichets qu'on appelle curiosités, et qui ne sont que des joujoux? Sans doute M"'' de Palézane se figurait donner par là une haute idée de sa grandeur passée; elle se trompait, car les gens à qui elle avait affaire, de peur d'être pris pour des oies qui n'avaient jamais rien vu, cessèrent d'admirer des objets qu'ils croyaient sans valeur. La vanité manque souvent son but.
Pour réparer cet échec, iM"*' de Palézane essaya bien de ramener l'attention sur des instruments de musique dont, pour le coup, elle fit l'éloge le plus pompeux. C'étaient les meilleurs qu'on put trouver; il n'y en avait pas de pareils en Europe. Peine inutile ! Les facultés admiratives étaient épuisées, et les yeux se tournaient involontairement du cùté de la porte par laquelle devait entrer le curé, qui seul retardait le moment de passer à la collation.
Une table, étincelante de cristaux et de fleurs, était chargée de tout ce que la saison offrait de plus beaux fruits, et de ce qu'on avait pu trouver de meilleur chez les confiseurs et les pâtissiers de la ville. Cette fois, rien n'avait besoin d'être vanté; les choses parlaient d'elles-mêmes; leur mérite était à la portée de tout le monde. Aussi, laissant de côté toute fausse modestie, la belle Olympe ne pensa plus qu'à être jeune, aimable, ravissante. Son orgueil satisfait lui laissait le loisir de s'occuper uniquement de ses convives, et d'avoir pour chacun d'eux des prévenances particulières. Doucement respectueuse avec le curé, elle riait le plus naturellement possible des saillies de la bonne M"^ Berger, sa sœur. Quant à M. Désormeaux, les cajoleries qu'elle faisait à ses enfants semblaient devoir l'acquitter envers lui ; et, pour que les voisins qu'elle avait invités de surplus ne se regardassent pas comme étrangers à cette fête de famille, elle les engageait à mettre au pillage les friandises qu'ils avaient devant eux.
On sait toutes les ressources que possède une belle dame de Paris qui veut s'établir une réputation d'amabilité; M"^ de Palézane n'oublia rien. C'était plaisir de la voir aussi simple, aussi gaie, aussi sans façon ; les plus timides étaient presque familiers avec elle. On parla d'aller se mêler à la danse des paysans; elle y consentit tout de suite. .Maison voulait auparavant l'entendre sur le piano; et comme elle n'était pas assez musicienne pour savoir combien elle l'était peu, elle se mit à chanter avec une assurance et des prodigalités de voix si incroyables, qu'à l'exception du curé, tout l'auditoire tomba en extase.
— Eh bien ! mon frère, s'écria M"^ Berger, dites-nous un peu ce que vous pensez de cela? Voilà de la musique, j'espère.
Le curé, sans répondre, fit un de ces signes que chacun peut interpréter comme il veut. Mais craignant sans doute une seconde épreuve, il salua la société et s'en alla. Pour dissimuler le dépit qu'elle ressentait de cette fuite, M"^ de Palézane crut devoir redoubler encore de folie et d'abandon, elle dansa avec qui voulut et tant qu'on voulut, même une ronde autour du feu de joie, pêle-mêle avec les paysans, qui trouvaient qu'elle en faisait beaucoup. Néanmoins chacun se
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retira très-satisfait, et M. Désorraeaux persuadé qu'il ne s'était jamais autant amusé.
Il fallut cette fois que Louison l'écoiitàt sans l'interrompre. Debout devant lui, les bras croisés, celte bonne fille le regardait avec inquiétude, comme pour deviner si, par hasard, M"* Olympe ne lui aurait pas jeté un sort. Elle en avait rêvé toute la nuit; et le matin, en faisant son ouvrage, elle ne pouvait s'empêcher de dire tout bas : — Si cette demoiselle n'est pas sorcière, à coup sûr elle est fièrement adroite.
Ce fut bien autre chose quand Paul et Marie vinrent lui continuer les récits de leur père, Marie surtout, qui manquait à chaque instant d'expressions assez fortes pour rendre le plaisir qu'elle avait eu la veille, et qui ne connaissait personne qu'on pût comparer à M"* de Palézane. Louison était au supplice.
— Ah! mon Dieu, mon Dieu! s'écria-t-elle ; taisez-vous donc, mademoiselle Marie; taisez-vous donc. Vous verrez où ça vous conduira. Rappelez-vous ce que je vous dis; allez, allez, je vois de loin. Sainte Vierge! est-il permis? Je ne m'en dédis pas; si cette demoiselle n'est pas sorcière, elle est fièrement adroite; mais elle est sorcière, bien sûr, elle est sorcière, ajouta-t-elle en s'enfuyant.
Paul avait coutume d'aller passer une partie de ses vacances à Tours, chez M. Dupuis, son oncle maternel. Il partit bientôt pour ce voyage, Marie resta auprès de son père, c'est-à-dire avec M"^ de Palézane, qui ne pouvait plus se passer d'elle. On dessinait, on faisait de la musique ensemble, ce qui n'empêchait pas les leçons de grâces d'aller leur train. Les progrèsde la jeune fille étaient d'une rapidité étonnante ; en trèspeu de temps, elle avait mis de côié tout ce qu'elle avait appris si consciencieusement dans sa pension pour y substituer ce queM"« Olympe appelait les nouvelles méthodes. Déjà elle chantait presque aussi faux que sa maîtresse de goût ; elle était devenue aussi maniérée, et perdait des heures entières à se friser et à s'ajuster comme elle. M°* Berger la trouvait moins bien; M. Désormeaux, au contraire, ne se sentait pas de joie de lui voir autant d'intelligence.
— Ma seule crainte, disait-il, c'est que M"* de Palézane ne
se lasse des soins qu'elle donne à Marie. Quel dommage ce serait pour cette enfant, à présent qu'elle est en si bon chemin 1
— Si bon chemin, mon bon monsieur, si bon chemin, tant que vous voudrez; mais si c'était ma fille, je ne voudrais pas qu'elle allât plus loin. C'est déjà bien assez comme cela, si ce n'est pas trop.
Pour toute réponse, M. Désormeaux, qui avait un grand fonds d'amitié pour M"^ Berger, se contentait de sourire; mais il se dédommageait avec Marie ; entre eux deux, les perfections de M"** de Palézane étaient un sujet d'admiration continuelle. Marie, que le couvent ennuyait beaucoup, avait assez de finesse pour prévoir que c'était un moyen de n'y plus retourner. Dans cette idée, elle ne se faisait aucun scrupule d'exagérer auprès de son père l'opinion qu'elle avait de sa nouvelle institutrice. Cette lactique eut sa récompense. M"'' de Palézane, touchée d'un dévouement si sincère, promit solennellement de se consacrer tout entière à Marie; elle n'y mit qu'une condition, ce fut que Marie désormais ne l'appellerait plus que sa petite maman.
Quand on est dans un ébranlement de niaiseries, une niaiserie de plus suffit pour jeter hors des gonds; M. Désormeaux en était là. Ce sobriquet de petite maman lui avait tourné la tête ; il voulait que Marie le regardât comme le plus grand bienfait qui eût jamais été octroyé; Marie ne demandait pas mieux. Être débarrassée du couvent; au lieu de surveillantes incommodes, ne dépendre que d'une personne qu'elle était sûre de captiver autant de temps que cela lui serait utile : voilà pour elle ce que petite maman voulait dire. La lettre suivante, qu'elle écrivit à son frère, qui était chez l'oncle de Tours, est la preuve qu'elle connaissait déjà la petite maman, comme les jeunes filles connaissent toujours les personnes auxquelles elles ont afi'aire.
« Je ne retournerai plus à mon couvent, mon cher Paul ; c'est chose convenue entre papa et M"* de Palézane. Il ne m'en coûtera que d'appeler M"^ de Palézane ma petite maman. Si tu voulais faire comme moi, tu pourrais bien aussi ne plus retourner au collège; penses-y. Il est vrai que
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M"* de Palézane , qui se charge de continuer mon éducation, ne serait peut-être pas en état de continuer la tienne; mais lu ferais comme moi ; tu dirais que tu profites beaucoup, et papa le croirait, parce qu'il croit tout de M"^ de Palézane. Je passe mes journées avec elle. Elle est quelquefois drôle à voir de près. Tantôt elle ine traite comme si j'étais encore un enfant, tantôt elle me parle comme à une personne de son âge; et c'est pour me dire que M""^ Berger, qu'elle n'appelle pourtant que l'excellente M"^ Berger, a l'esprit bien borné, ou que M. le curé est un homme inexplicable. Je ne sais pas ce qu'ils lui ont fait tous les deux ; mais il est clair qu'elle ne les aime pas autant qu'elle voudrait le faire croire. Pour papa, c'est autre chose, elle ne se dément jamais; et j'ai dans l'idée que, s'il était plus jeune, elle le prendrait bien pour son amoureux.
» Ce qu'elle a de bon, c'est qu'elle est généreuse. Elle m'a donné dernièrement un collier de grenat qui est fort joli, et à Louison une croix d'or et un fichu, à cause des meubles que papa lui avait prêtés avant qu'elle eût reçu les siens de Paris, ce qui rend Louison toute sotte. Tu sais comme elle se gênait peu sur le compte de la belle locataire; mais il n'y a plus moyen de continuer, à présent qu'elle a accepté la croix d'or et le fichu. Je ne serais pas étonnée qu'un beau jour, elle ne les lui renvoyât pour pouvoir reprendre son franc-parler.
» Adieu. Quand lu reviendras, tu me trouveras coiffée tout autrement. Je t'embrasse, ainsi que mon oncle, auquel tu présenteras mes respects.
); Ta sœur Marie. »
L'attachement de M. Dupuis pour les deux enfants de sa sœur était extrême. Connaissant le caractère faible de leur père, le peu qu'il avait entendu parler de M"* de Palézane lui avait donné un commencement d'inquiétude, que Paul, sans s'en douter, avait encore accrue, et que la lettre de Marie confirma tout à l'ait. La petite maman ne lui parut plus qu'une adroite aventurière qui visait à remplacer la première M"* Désormeaux.
Sans rien dire à Paul de ses soupçons, il lui annonça qu'il
avait l'intention de le reconduire lui-même chez son père. M"'^ de Palézane fut troublée à cette nouvelle. Elle n'ignorait pas que M. Dupuis avait vécu dans le monde, et qu'avec beaucoup de franchise et de bonté, il passait cependant pour un homme tin et spirituel ; de plus, il était grand ami de ce curé qu'on trouvait inexplicable.
Pour parer à tant d'inconvénients, ne doutant pas que, pendant son séjour dans le pays, elle ne pourrait pas éviter de le recevoir, elle s'appliqua à faire disparaître tout ce qu'il y avait de trop mondain dans son entourage. Une grande partie des colifichets fut mise à l'ombre; les sièges se couvrirent de housses, et sur ces housses on voyait du linge bien plié, bien rangé, et qui semblait n'attendre que l'inspection de la maîtresse de la maison pour prendre place dans les armoires ; des clayons chargés de fruits séchés au four, des plantes destinées à faire partie d'un herbier, et sur un superbe guéridon un filtre 011 s'épurait une liqueur souveraine pour les maux d'estomac.
Au milieu d'un théâtre aussi bien préparé, mademoiselle Olympe n'était pas embarrassée d'elle; mais Marie, dont elle avait fait un patron de modes, ne laissait pas que de l'inquiéter beaucoup. Au point oîi la jeune fille en était venue, lui conseiller plus de simplicité dans sa toilette pendant le séjour de son oncle, n'était-ce pas lui indiquer qu'on redoutait cet oncle? On prit un biais : ce fut d'aller trouver M"^ Berger, et de s'affliger avec elle de l'essor que la petite Désormeaux avait donné à sa coquetterie.
j^|me Berger ouvrit de grands yeux.
— Quoi ! ma chère demoiselle , ce n'est donc pas vous qui la poussez à cela ?
— Vraiment non, madame Berger; j'en gémis tous les jours. Vous avez dû vous apercevoir que, faute d'autres moyens de la corriger, j'ai renoncé moi-même à me mettre comme j'avais l'habitude de le faire. Vous le voyez, je me suis réduite à la plus grande simplicité; rien n'y fait.
— Voulez-vous que je lui parle, mademoiselle Olympe? Elle m'écoute assez volontiers.
— Vous me ferez le plus grand plaisir, madame Berger,
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pourvu qu'elle ne se doute pas que je sois pour quelque chose là-dedans.
— N'ayez pas peur.
— J'ai un si grand faible pour elle.
— Et moi donc, à qui sa pauvre mère, en mourant, l'avait tant recommandée! Il ne faut pas en faire une poupée, mademoiselle de Palézane; et, puisque nous sommes là-dessus, quoique ça enchante M. Désormeaux, ne la jetez pas à corps perdu dans la musique. En province, les filles trop habiles efîarouchenl les épouseurs. Moi, qui ne savais rien , je me suis mariée aussitôt que je l'ai voulu. Je chante faux, j'écris comme un chat, eh bien! ça enchantait M. Berger; mais, pour tout dire, d'un autre côté j'avais des qualités qui avaient bien leur mérite. Et puis, il faut penser à une chose, voici l'oncle qui va arriver; je suis sûre qu'il ne serait pas content de la voir aussi pimpante.
— Faites-lui entendre cela , si vous voulez ; mais que l'oncle la trouve bien ou mal, pour moi c'est la moindre considération.
— Vous devez désirer pourtant que M. Dupuis, qui aime beaucoup Marie, n'ait pas de reproches à lui faire.
— Vous pensez à tout, madame Berger; vous êtes parfaite, c'est vrai. Oui, oui, vous avez raison; il est très-essentiel de conserver à cette petite l'arnitié d'un oncle riche et célibataire. Parlez-lui; tâchez qu'elle vous obéisse. Si, malgré cela, M. Dupuis découvrait encore quelques imperfections dans sa nièce, vous pourriez bien attester qu'il n'y a pas de ma faute.
— Elle n'était pas mal au couvent.
— Jusqu'ici, à la bonne heure; mais elle a quinze ans; il faut qu'elle commence à connaître le monde. Croyez-vous qu'à nous deux nous ne valions pas mieux que des religieuses?
— Il y en a de bonnes dans le nombre.
— Bien peu, madame Berger, extrêmement peu. Je suis autorisée à parler comme cela ; car tout ce que j'ai de ridicule, je l'ai pris au couvent.
M""^ Berger sourit.
— Je suis née simple et naturelle , et on croirait par mo-
ment que je suis la fierté même. C'est dans les couvents qu'on vous donne ces airs-là; Marie en a déjà quelque chose.
— En vérité , je croyais que c'était vous qu'elle voulait imiter.
— Juste ciel !
— Je vous parle franchement, comme vous voyez.
— Madame Berger, si vous saviez comme je suis en garde sur cela pour moi-même...
— A'ous avez raison, mademoiselle de Palézane. Il est certain que quand on ne vous connaît pas, vous faites un singulier effet.
— Avertissez-moi ; c'est un service que vous me rendrez.
— Je n'oserai jamais.
— Pourquoi pas? j'ai toute confiance en vous.
— Il faut convenir que vous êtes bien aimable quand vous voulez... Je vous promets de voir Marie aujourd'hui même, et d'avoir avec elle un conversation dont vous serez contente.
M"^ Olympe s'en retourna ravie d'un succès qu'elle s'imaginait devoir tout entier à la supériorité de son esprit , et qu'elle ne devait réellement qu'à l'excellent caractère de W"^ Berger. Il en serait de même de beaucoup de mystifications dont la gloire se réduirait à bien peu de chose, si celui qu'on croit dupe voulait dire toute sa pensée.
Marie joua bien son rôle; elle ne parut devant son oncle qu'avec le costume et le maintien le plus modeste ; c'était une autre espèce de coquetterie; elle en faisait l'essai avec plaisir. Mais quand vint le tour de la petite maman, c'est alors qu'elle put mesurer l'énorme distance qui la séparait encore d'un modèle aussi parfait; les institutrices les plus sévères qu'elle avait pu avoir dans son couvent n'étaient que des évaporées en comparaison de M"« de Palézane de ce jour-là. Il est vrai qu'une migraine qu'elle avait inventée le matin pouvait servir à la justifier vis-à-vis des personnes qui ne lui avaient jamais connu tant de réserve, tant de sérieux dans la conversation. Aucun mol jeté au hasard, rien de brillant; delà pure et bonne raison à la portée de tout le monde. M""* Berger était presque confuse qu'une première entrevue avec M. Dupuis ne fût
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pas plus saillante; elle cherchait sous main à exciter la verve de M"'' Olympe : soins inutiles ! Un certain tic à l'usage des femmes qui prétendent avoir la migraine ou des maux de nerfs, était tout ce qu'elle obtenait pour réponse.
On n'aime pas les observateurs, et on a raison. Supposez un autre homme que M. Dupuis, quelle idée n'aurait-il pas emportée d'une personne assez courageuse pour paraître encore aussi aimable malgré les douleurs atroces qu'elle souffrait? Mais M. Dupuis avait déjà vu souffrir tant de femmes bien portantes, qu'il s'était fait des signes de reconnaissance pour ne pas prodiguer en vain sa sensibilité. Il rendait justice au talent qu'avait déployé M"* Olympe ; c'était la perfection du genre; on paie tous les jours à la comédie pour voir moins bien jouer que cela ; malheureusement il pensait à sa nièce, et il voyait tout le danger qu'il y avait ponr elle, avec les dispositions qu'il lui reconnaissait déjà , à être tombée dans de pareilles mains.
Le jour de cette visite, il n'y eut que quelques mots échangés entre les deux beaux- frères au sujet de M"^ de Palézane; ils craignaient également de se parler; M. Désormeaux, parce qu'il redoutait ce qu'il appelait l'esprit caustique de M. Dupuis, et celui-ci parce qu'il avait la certitude de ne rien obtenir de M. Désormeaux. Ce dernier cependant, las de cette apparence de froideur sans cause, après s'être armé de pied en cap, vint le lendemain provoquerai. Dupuis.
— Vous ne m'avez pas encore dit au juste ce que vous pensiez de M"* de Palézane, mon cher monsieur Dupuis.
— Si ma sœur vivait encore, monsieur Désormeaux , je vous dirais de cette demoi-cUe tout le bien que vous voudriez.
— Pourquoi, si votre sœur vivait encore?
— Parce que Marie aurait sa mère.
— Ne parlons pas par énigmes, je vous prie.
— Ma sœur avait l'esprit juste, et, dans l'âge où le caractère se forme, Marie n'aurait eu auprès d'elle que de bons modèles, elle n'aurait reçu que de bons conseils.
— Vous croyez donc que M"'' de Palézane lui en donne de mauvais. On voit bien que vous ne la connaissez pas.
— Vous la connaissez moins que moi.