IV
— Celui-là est fort !
— Vous n'avez pas écrit à Paris, comme je l'ai fait, et probablement vous n'avez pas reçu une lettre comme celle que je puis vous montrer.
— Vous avez une lettre? balbutia M. Désormeaux en pâlissant.
— La voici, et si vous le désirez, je vais vous la lire.
— D'abord , si elle vient d'une personne malintentionnée. . .
— Je n'ai pas de correspondance avec des personnes malintentionnées.
— M"^ de Palézane a tant de qualités, qu'elle doit porter ombrage à bien des gens. Ici même cela commence à percer.
— Alors, ne parlons plus de rien.
— Non , non ; lizez , lisez. J'ai assez de bon sens pour savoir à quoi m'en tenir.
— Prenez garde, monsieur Désormeaux ; vous avez l'air de me supposer un singulier caractère.
— Si vous écoutez le curé, et sa bavarde de sœur...
Il s'arrêta avec effroi. Jamais il ne lui était arrivé de se prononcer aussi vivement contre personne, et , dans celte circonstance, il s'aperçut tout à coup que c'était moins son sentiment que celui de M"*^ de Palézane qu'il venait de trahir. M. Dupuis n'eut pas l'air d'y faire attention.
— Entre parents , lui dit-il du plus grand sang-froid, on ne doit jamais supposer que de bonnes intentions. En apprenant que vous vouliez retirer Marie du couvent, parce que vous aviez dans votre voisinage une dame qui offrait de lui donner des soins , quoique persuadé que vous aviez trouvé pour Marie un grand avantage dans cet arrangement, je n'ai pas cru outre-passer la sollicitude d'un oncle , en demandant quelques renseignements sur cette dame. On me les a envoyés ; j'offre de vous en faire part : il n'y a rien là que de fort simple.
— Aussi vous en suis-je fort obligé, monsieur Dupuis. Il serait si difficile de dire du mal de celte demoiselle.
— Ce n'est pas non plus du mal qu'on m'en a écrit. Kcoutez :
« Mon cher ami , M"'' de Palézane est bien réellement
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M"^ de Palézane, née en légitime mariage d'un M. de Palézane et d'une M™^ de Palézane. »
— Est-ce que vous en doutiez?
— Je ne rae rappelle plus ce que j'avais écrit là-dessus ; mais enfin, avant ce que je viens de vous dire, auriez-vous pu jurer que ce ne fût pas un nom d'emprunt?
— A propos de quoi un nom d'emprunt? Vraiment le monde oii vous avez vécu est un monde particulier ; je ne me jSgurerais jamais pareille chose, moi. Après.
« Au commencement de la révolution , quand il n'était encore que du bel air d'émigrer, M. et M""^ de Palézane, qui végétaient dans un coin du Languedoc, pour se donner quelque érlat et vieillir, en quinze jours que devait durer l'émigration, une noblesse d'assez fraîche date... »
— D'assez fraîche date! c'est une des plus anciennes familles de France !
— Cela ne vaut pas la peine d'interrompre.
« Prirent le parti d'abandonner leur domaine, comme faisaient les grands seigneurs de l'endroit, et d'aller à Coblentz ou à Bruxelles avec leur fille, très-jeune alors, et le peu d'argent dont ils avaient pu disposer. L'émigration dura plus de quinze jours, comme vous savez; le domaine fut vendu nationalement, et les pauvres Palézane, après avoir vécu plus ou moins de temps fort misérablement, moururent à très-peu de distance l'un de l'autre. Ici s'élèvent des brouillards au milieu desquels se perd la jeune orpheline ; mais en se dissipant, ils la laissent reparaître installée à Paris chez un oncle ou parent à un autre degré, dont elle dirige la maison avec la dernière élégance. »
— Je savais cela ; vous n'aviez qu'à me le demander, je vous aurais aussi bien répondu que votre ami. Est-ce tout?
— Non , et ce qui reste est plus rassurant.
— Voyons donc le plus rassurant.
« Ce parent lui a laissé par testament, outre un très-beau mobilier, une rente viagère de mille écus à peu près. Et comme il lui avait fait retrouver sur des biens non vendus en Languedoc à peu près la valeur de cinquante mille francs qu'il a placés pour elle, vous voyez que vous pouvez
Cire à peu près tranquille sur ses moyens d'existence. »
— Est-ce que vous étiez inquiet, vraiment? demanda M. Désormeaux avec une charmante bonhomie; je vous en sais gré; mais j'aurais pu vous tranquilliser là-dessus comme sur le reste. Au surplus, je ne suis pas mécontent de cette lettre; à quelques mauvaises plaisanteries près, elle dit assez la vérité. Je ne conçois pas, d'après cela, que vous prétendiez ne pas connaître M"^ de Palézane.
— Je le prétends encore. Quand il n'y aurait que ces brouillards dont on parle.
— Ce sont des brouillards comme il y en a dans la vie de tout le monde. On ne peut pas suivre un enfant comme un personnage historique. D'ailleurs, ce que votre ami ne sait pas, une autre personne doit le savoir, et si j'avais la moindre inquiétude à cet égard, je m'adresserais à M"" Olympe ellemême; elle ne m'en ferait pas mystère; elle est plutôt indiscrète qu'autre chose.
M. Dupuis regarda fixement son beau-frère, comme pour chercher s'il n'avait pas voulu plaisanter en parlant ainsi. Mais n'apercevant sur sa figure que la plus stupide confiance :
— Accordez-moi du moins, lui dit-il, de laisser Marie sept ou huit mois de plus dans la maison où elle était.
— Et cela à cause des brouillards , reprit M. Désormeaux avec ce sourire moqueur dont les sots ont seuls le secret.
— Mais oui , monsieur Désormeaux , à cause des brouillards, et pour d'autres raisons encore.
— Par exemple , dans la crainte que Marie ne devienne plus savante qu'il ne convient à une demoiselle de province?
— Positivement.
— Et pourquoi n'avez-vous pas la même crainte pour son frère, que vous faites travailler en six semaines de vacances qu'il passe chez vous plus qu'il ne travaille tout le reste de l'année à son collège?
— Les leçons que je donne à Paul ne sont pas dangereuses pour lui ; je ne pourrais pas dire la même chose de celles que
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reçoit votre fille. Ecoutez, monsieur Désormeaux, la prudence permet toutes les suppositions ; sans deviner la cause première qui a pu déterminer M"* de Palézane à venir s'établir ici, serait-il hors de vraisemblance de penser que, seule, isolée dans le monde, et voyant l'intérêt que prend à elle un homme riche, d'un caractère facile, l'idée lui soit venue de se taire épouser par cet homme?
— Où serait le crime ?
— Le crime serait de vouloir amener un pareil mariage par des ruses, des fascinations, des attachements simulés pour les enfants de cet homme.
— Marie n'est-elle pas assez aimable pour qu'on puisse l'aimer réellement?
— Laissez-moi poursuivre ma supposition. Admettons un instant que M"^ de Palézane n'ait attiré Marie que comme auxiliaire pour le plan qu'elle aurait formé, ne voj'ez-vous pas tout de suite l'indulgence qu'elle serait obligée d'avoir pour elle, toutes les flatteries dont elle l'accablerait; combien elle éviterait de la reprendre sur ses défauts, combien elle seconderait tous ses caprices? Que deviendrait alors cette éducation sur laquelle vous comptez?
— A quoi bon prendre tant de détours? Il me semble que si M"^ de Palézane avait les intentions que vous lui croyez, et que je ne lui crois pas, elle est dans une position à ne pas craindre d'être refusée.
— Vous ne la refuseriez donc pas, vous?
— Est-il bien nécessaire que je vous dise mon dernier mot là-dessus?
— Non; car vous ne diriez jamais ce dernier mot avant d'avoir éclairci ce qu'il y a de douteux dans l'existence d'une femme à laquelle vous voudriez donner votre nom.
— Nous connaissons sa naissance , nous connaissons sa fortune, il ne faut que la voir pour connaître ses agréments; je ne sais pas ce qu'on peut demander de plus?
— Déplus? s'écria monsieur Dupuis perdant patience; ehl monsieur, quand ce ne serait que de savoir le degré de parenté qui existait entre elle et cet homme chez lequel elle