‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 6 sur 382 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

MADAME DUBREUiL. Mais noD, maman.

MADAME CARRÉ. Vous avez peul-être eu trop chaud chez monsieur de Mordon?

M. DU ROSNAY. On a eu soin de moi comme si vous eussiez été là. Que c'est bon de vieux amis, madame Carré!

MADAME CARRÉ. A qui le dites-vous, monsieur du Rosnay?

M. DU ROSNAY. Nous avous ri comme des jeunes gens.

MADAME CARRÉ (d'uu air de satisfaction). C'est vrai que je vous trouve bon visage. De quoi donc avez-vous ri ?

viCTORiNE (avançant un siège). Monsieur du Rosnay, voici un fauteuil.

M. DU ROSNAY. Ah çà, mademoiselle Victorinc, est-ce que vous allez recommencer votre bonne maman et me gâter comme elle le fait ?

MADAME CARRÉ. Effectivement, vous êtes bien facile à gâter. Asseyez-vous, asseyez-vous.

M. DU ROSNAY. De grâce, laissez-moi comme je suis.

MADAME CARRÉ. C'est que j'ai à vous consulter, et je voudrais vous voir à votre aise. Supposons, monsieur du Rosnay, qu'une dame qui a une fille à marier ait trouvé pour Victo-

rine

(Tout le monde rit.)

MADAME DUBREUIL. Maman ne sait pas supposer.

MADAME CARRÉ. C'est vrai. Je suis plus libre quand je dis les choses comme elles sont. J'avoue que j'aime monsieur Edouard, et que je serais fâchée qu'on le sacrifiât pour monsieur de Bretignac, que je n'ai jamais vu. Et vous, monsieur du Rosnay ?

M. DU ROSNAY. Je ne suis pas encore très au fait.

MADAME DUBREUIL. Il doit venir ce soir ici un jeune homme qui se nomme le comte de Bretignac. Il est possible qu'il ait des vues sur Victorine, nous n'en savons rien... Mais comme on ne peut pas compter sur monsieur Edouard de Latour avant que son père, qui avait pris des engagements dans une autre famille, ait trouvé moyen de les rompre

VICTORINE. Je crois bien qu'ils doivent être rompus à l'heure qu'il est, maman.

MADAME CARRÉ. Tu vois. Cette petite est plus au courant

que toi. Monsieur de Latour le père a connu monsieur Carré; il sait que c'était une des plus belles réputations dans le commerce des bois

MADAME DUBREUiL. Maman, ne parlez pas si souvent de votre commerce...

MADAME CARRÉ. Laisse-m'eu parler au moins devant monsieur du Rosnay. Il n'y a pas non plus de quoi être si honteuse d'avoir fait un commerce qui nous a valu quarante mille livres de rentes. Voilà ce que je crains : si ta fille épousait monsieur de Bretignac et qu'elle devînt comtesse, ce serait encore pis, je n'oserais plus dire un mot. Qui donc vous a mis dans la tête votre monsieur de Bretignac?

MADAME DUBREUiL. Sa famille est de la connaissance de madame de Crédicourt.

MADAME CARRÉ. Il ne manquait plus que cela. Monsieur du Rosnay, vous ne venez pas assez souvent ici pour avoir rencontré madame de Crédicourt, j'en suis fâchée ; vous m'auriez dit ce que vous en pensiez. Quant à moi, elle ne me plaît guère.

MADAME DUBREUIL. Yous ne pourriez pas dire pourquoi, maman.

MADAME CARRÉ. Tu as raison ; mais on a un instinct qui fait qu'on se sent de l'éloignement pour certaines personnes. Madame de Crédicourt est trop légère pour son âge.

MADAME DUBREUIL (en riant). Je n'ai jamais vu maman aussi frondeuse qu'aujourd'hui.

M. DU ROSNAY. Allons, allons, madame Carré, vous me reprochez quelquefois d'être maussade.

MADAME CARRÉ (à M. du Rosnay et à madame Dubreuil, tandis que Victorine s'arrange devant une glace). Je ne suis pas maussade. Si je pouvais croire que monsieur de Bretignac fût véritablement amoureux de Victorine

MADAME DUBREUIL. C'est uno chose à peu près sûre.

MADAME CARRÉ. Il faudrait encore que Victorine n'eût pas d'éloignement pour lui.

MADAME DUBREUIL (lui montrant Victorine, qui est toujours devant la glace). Regardez-la donc. Pour qui prend-elle tant de soin ?

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