‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 69 sur 382 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

MADAME d'tvari. Il est impossible de s'exprimcf mieux que mon Emma, el je suis persuadée que le colonel l'a parfaitement comprise.

LE COLONEL. Certainement, et je ne crois pas qu'il soit en effet une position plus étrange que celle où nous met le caprice de mon oncle. Moi, qu'il regardait comme un étranger, peut-être comme un ennemi, il m'oblige à ne paraître ici que pour en éloigner dans les vingt-quatre beures sa fille cbérie, celle à qui il a dû dix années de bonheur, la seule personne enfin qui, avec une douceur angélique, ait pu supporter ce qu'il y avait de bizarrerie dans son caractère. Je sais le respect que vous portez à sa mémoire, mademoiselle ; mais vous ne pouvez nier qu'il ne fût bizarre.

EMMA. Comme je l'ai toujours vu de même, je pourrais dire avec sincérité que je ne m'en suis jamais aperçue.

LE COLONEL. Quel éloge vous faites de vous sans vous en douter! Ainsi, vous supporteriez les défauts de l'époux que le ciel vous destine, par cela seul que vous l'auriez toujours vu ainsi?

EMMA. C'est à quoi je ne m'engagerais pas.

MADAME d'yvari. Que dites-vous donc, mon cœur?

EMMA. Je dis la vérité, madame. Je vivais ici dans la solitude, je n'avais pas de point de comparaison ; si j'étais mariée, je vivrais dans le monde, et les défauts d'un mari pourraient me frapper sans que je le voulusse.

LE COLONEL. Je n'y avais pas pensé; mais votre réflexion n'en est pas moins judicieuse.

MADAME d'yvari. Et surtout asscz déplacée. On ne dit pas de ces choses-là , à moins d'avoir pris le parti de ne jamais se marier.

LE COLONEL. C'cst peut-être l'intention de mademoiselle ?

EMMA. Ne m'interrogez plus; je craindrais de répondre encore avec trop de franchise.

madame d'yvari. La franchise, mon enfant, n'est un défaut que parce qu'elle n'entre pas dans les usages du monde; vous saurez cela un jour. Mais, colonel, le temps presse; le testament de votre oncle ne vous donne que vingt-quatre heures, et l'on m'attend chez moi.

76 l'orpheline.

LE COLONEL. C'est pour cela, madame, que j'ai quille In table, afin de donner des ordres à mon domestique. Ne voulant pas qu'on puisse m'accuser d'avoir décidé avec trop de promptitude des inlérêls qui ne sont pas seulement les miens, ne pouvant supporter l'idée qu'on puisse conclure de mon arrivée le départ de la personne qui a bien voulu me faire un aussi bon accueil, je vais me rendre à la ville, où je coucherai. Je demanderai à mademoiselle la permission de me présenter demain.

M. DUFLOS. Cette affaire est si simple, monsieur le colonel.

LE COLONEL. Il me Semble quc le testament m'accorde vinejtquatre heures à compter de mon arrivée.

M. DUFLOS. On ne prétend pas le nier.

LE COLONEL. Eh bien 1 monsieur, pourquoi voulez-vous que je n'en profite pas? Le temps porte conseil.

MADAME d'yvari. Je croyais, monsieur le colonel, que vous ne prendriez conseil que de l'équité, et que vous feriez entrer dans vos considérations la démarche que j'ai faite en venant chercher Emma. Qu'il vous plaise d'aller à la ville, nous ne nous y opposons pas; mais il est impossible qu'elle reste plus longtemps dans cette maison, dès que vous y avez paru.

M. DUFLOS. Doucement, madame. Monsieur peut avoir à exprimer des volontés qu'il ne voudrait confier qu'à un homme qui, j'ose le dire, s'est acquis une réputation de conciliateur.

LE COLONEL (à part). L'ouverture est excellente pour gagner du temps. (Haut à Emma). Acceptez-vous, mademoiselle, M. Duflos pour vous représenter?

EMMA. Sans nulle difficulté, monsieur, plus il entrera dans vos inlenlions, et plus il acquerra de droits à ma reconnaissance.

LE COLONEL. Si j'en abusais?

EMMA. Peut-être ai-je tort de le dire; c'est tout ce que je crains et ce que je ne supporterais pas.

MADAME d'yvari. L'expressiou est menaçante; mais j'aime à voir que vous commenciez à sentir qu'il y a du positif dans la vie. Nous vous laissons, messieurs, et nous ne doutons pas de votre prudence.

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